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...Puis éclate à l'horizon,

écrasée d’ombre cette 

lueur surnaturelle, et c'est

comme une sortie en mer un jour d'orage...

 

 


 

REPARTIR EN AVRIL

 

 

 

 

Repartir 

avec un œil fermé

et de la glace sous les ongles 

reverdir

malgré les coups de bec 

et la morsure du gel 

refaire chaque fois 

son premier envol 

malgré le chat et le renard qui rôdent 

quémander sa becquée 

en pépiant plus fort 

caché parmi les feuilles

redresser sa corole

parce que c'est le matin 

et que la pluie a cessé 

fleurir 

pour personne et pour rien

dans l'ombre des talus 

repartir 

en fumée en nuage en pluie 

en torrent et en flaque 

ruisseler 

s'assécher 

redescendre 

la route de sa vie et simultanément 

la remonter 

à pas peinard de collégien 

tourner se détourner 

du silence qui tombe et du chemin barré

éviter le cadavre du merle raidi sur la chaussée 

repartir de plus belle 

dans la flamboyance des forsythia 

et les premiers bourgeons des lilas 

reconstruire à gros blocs 

la maison effondrée 

du plus haut de la grue se risquer au vertige 

réparer les plaies de la route 

reverdir 

vieille montagne au teint terne 

danser de nouveau 

funambule invisible 

sur les crêtes d'avril 

s'arrêter au feu rouge pour 

laisser passer le convoi 

effleurer du regard le mystère de ce cercle 

de joncs jaunes dans le champ vert 

repartir 

avec l'élan des premières fois 

la foi naïve de ton premier voyage 

la gravité aussi qui ne t'entrave pas 

mais t’entraîne 

déclamer de plus belle sa chanson :

repartir en avril.

 

2 avril 2015


 

 

 

LE RIDEAU DÉCHIRÉ

 

 

 

Matin transi d'avril

et c'est dans la voiture au pare-brise givré

comme un épais brouillard

qui s'atténue qui disparaît

à mesure qu'on progresse.

 

On refait à l'envers les gestes de l'hiver

on sort par la même porte

dont le rideau de buée et de givre

une fois déchiré découvre 

à perte de vue dégagées

ces perspectives éblouissantes

qui nous éveillent

qui nous révèlent

qui nous élèvent.

 

Attention ! clame un panneau

il y a la lune en bout de route

trois quarts d'une lune pâlotte

dans le ciel bleu pâle

et la lumière gagne.

 

Les magnolias ont rallumé leurs lanternes

l'ombre de la montagne dessine 

un triangle dont la pointe elle aussi

désigne la lune. 

 

Sur les crêtes la clarté 

est maintenant intenable.

 

7 avril 2015


 

 

 

SOLEILS DE FACE

 

 

La route en avril : vite parcourue. Soleils vifs sur la chaussée ou dans le ciel, soleils vite éteints. La débâcle aussi emporte tout. Beauté fugace. Ça tourne. Ça tourne en tout sens. Ça tourne la tête. Virage, tournis, petit vertige. Et la lune aussi tourne et pâlit. Soudain il faut piler à cause de travaux d'élagage signalés un peu tard. La brutalité du geste fait battre les couleurs. On pense à l'accident, à cette voiture sans permis qui a roulé hier dans un fossé, et on suppose que son conducteur a dû avoir bien peur et bien mal (on lui souhaite de s'en être sorti). 

Prunier en fleurs, fastueux. Sous-bois inondés. Petit chemin. L'ancien hôtel d'Arvillard à l'abandon depuis des lustres est en réfection; le jour passe à travers les fenêtres sans huisseries. Sur la place du bourg on reconstruit aussi. Les ouvriers de la D.D.E. discutent avant de reprendre le travail ; ils ont creusé à nouveau la route, il faut être prudent ; l'un d'eux me fait signe, en souriant, de ralentir : salut cordial, bon travail. (Lorsque je reprendrai cette route dans plus de deux semaines, les travaux seront terminés.) 

Il y a ici, un peu avant la Chapelle, deux arbres côte à côte qui sont comme le soleil et la lune : l'un est jaune, couleur de lichen brûlé ; l'autre d'un vert très léger, couleur froide des jeunes feuilles. Cela bien sûr ne durera pas. 

Croisé aussi en chemin Léna et Lucas qui me saluent, que je salue, et à travers ces gestes c'est un peu comme si c'était toute la vallée, le bourg, les champs et cette route d'avril qui me saluaient et que je saluais. Un peu plus loin voici Valentin qui marche vers le collège, en tenue estivale malgré la température proche de zéro : sa manière à lui, je suppose, d'anticiper sur les beaux jours. Il se dit, on se dit, qu’il fera doux tout à l'heure et que ce sera une belle journée. Déjà on plisse les paupières, à cause de ce grand soleil de face…

 

9 avril 2015


 

 

 

MÊME LES ARBRES JETÉS À TERRE…

 

 

 

Même les arbres jetés à terre, racines arrachées, refleurissent. Même le plus modeste arbuste, comme ce prunier dans le virage, prend une allure triomphale. Le patchwork de marron et de verts a gagné presque toute la montagne — tout juste s'il reste encore quelques plaques d'hiver sur les crêtes. Les ombres aussi sur la route ont changé, plus diffuses, avec enfin le flou des feuilles. Cette métamorphose quotidienne, cette fragilité, cette force, cette bonté des lilas en fleurs, des cerisiers en fleurs, des pommiers, des pruniers, des cognassiers en fleurs évoquent l'adolescence. Vite fanée, vite traversée, enivrante, exubérante, insouciante en apparence seulement. À Presle la floraison des cerisiers est déjà terminée…

Qu'importe. Aujourd’hui mieux que jamais on accueille avec reconnaissance cette certitude d'un monde neuf. La route est libre, la route est nue, il n'y a ce matin presque personne qui y circule, et c'est un bienfait que de pouvoir la suivre.

Sur la place d'Arvillard les travaux vont bon train. On est en train de remonter les murs d'une nouvelle maison à l'emplacement de celle qui avait été détruite. Vaches et chevaux paissent dans l'herbe haute. Hauts feuillages frais. La saignée a été réparée. Plus d'obstacles. Belle vallée…

J'ai rêvé cette nuit que c'était l'été et que je revenais presque clandestinement dans le collège fermé. Tout avait été chamboulé, je ne reconnaissais rien, et pourtant je faisais visiter à mon père ce lieu inconnu comme s'il avait été familier. Je lui montrais ma salle de classe qui ressemblait à un studio d'étudiant en ville. J’étais redevenu étudiant… Cette sensation de nouveauté venue sans doute du printemps jusque dans le rêve, diffuse encore dans tout le paysage que je traverse à la vitesse affolante de cinquante kilomètres-heure. Même ces cyprès verts dressés dans le ciel gris-bleu, je crois que je ne les avais jamais remarqués, en tout cas jamais vus comme je les vois aujourd'hui en passant.

Cette fois ça y est, la maison neuve est habitée. On tâchera pareillement d'habiter cette nouvelle première journée, cet ultime mouvement du printemps, ou premier de l'été.

 

27 avril 2015 


 

 

 

COMME UNE SORTIE EN MER

 

 

 

Accord majeur

accord mineur

désaccord

 

Chaud et froid

printemps instable jeunesse

vite envolée

 

Les troncs coupés 

saignent

sous la pluie bleue

 

Le petit prunier en fleurs

tremble

sous la pluie grise

 

qui nourrit le ruisseau d'encore plus de vigueur.

 

Battement apaisant

des essuie-glaces comme d'un cœur

un peu pressé, comme

en proie à une grande émotion ou

comme après la course.

 

La pluie crépite

la pluie enveloppe

la pluie expose 

la pluie protège.

 

Puis éclate à l’horizon,

écrasée d’ombre cette

lueur surnaturelle, et c'est

comme une sortie en mer un jour d'orage.

 

Ah les lilas mauves les glycines

sur fond de gris profond

et la lame nue du tout petit torrent !

 

Les saules têtards dansent

sous l'averse d'avril

la route reluit

 

Fumée 

clarté 

gris-blanc gris-noir

 

Accords majeurs

accords mineurs

désaccords

dissonances

passagères

tendus vers

 

l'harmonie finale

 

(passagère elle aussi

tant que dure la pluie

tant que dure la route.)

 

28 avril 2015 


 

 

 

 JOUR JEUNE, VIEILLE NUIT

 

 

Jour jeune, vieille nuit, dans les recoins obscurs de laquelle m’attend ma grand-mère. Elle est bien fatiguée, je vois. Une fois de plus, une fois de trop, une dernière fois elle a réussi à préparer le repas, et je retrouve avec cette précision déconcertante des rêves, les odeurs et les saveurs de sa cuisine italienne. Elle me parle de la mort de ma mère. Elle se lamente, essaie de consoler, s’étonne de lui avoir survécu alors qu'elle est plus vieille. Elle dit que son heure est venue, qu’il est grand temps pour elle de rejoindre son mari. Je ne sais plus si vraiment elle dit tout cela car je n'entends pas sa voix, je ne retrouve pas son accent – sauf peut-être sur ces mots : « mon mari ». Mais elle a disposé dans toute cette maison que je ne reconnais pas d'étranges arrangements de fleurs et de photographies qui évoquent ma mère, et surtout elle me remet une lettre « parce qu'il est important de se dire les choses tant qu'on peut » (encore une phrase qu'elle n'aurait jamais prononcée). C’est une lettre étrange, écrite au Bic sur deux serviettes de toilette qui ressemblent à des peaux tannées, puis sur deux grandes feuilles de papier. Cette lettre à la graphie compliquée contient des révélations sur mon enfance, sur le passé. Je veux la lire mais ne parviens jamais à le faire. J'erre dans les dédales de la maison en grand désordre. Il y a des fuites au plafond, un problème d'évacuation des eaux usées... Vient l’heure du départ, d'un grand départ qui ressemble à un déménagement. Assis sur une valise je commence à lire la lettre... Le réveil sonne.

 

Au dehors la lumière est superbe. Nuages moutonneux à l’horizon, brume légère au fond de la combe et lilas fantomatiques mêlant les fleurs fanées du printemps dernier à celles toutes neuves de cette fin d’avril. La brume s'intensifie. Ce n'est pas un de ces brouillards de novembre qui « pèse comme un couvercle », mais une brume matinale annonciatrice d'une journée qu’on pressent lumineuse. Le vieux mur de la vieille maison est beau, qu'orne la grande glycine en fleurs. Les ouvriers ont mis à nu les fondations de l'ancien hôtel, et creusent, et réparent, et consolident. Les collégiens convergent vers le point de ralliement du bus. À huit heures la grande église d'Arvillard est baignée de soleil, et le crucifix du carrefour aussi, qui s’allume d’une lueur verte inhabituelle. Jaune orangé des pompons jaunes. Les jeux de l’ombre, de la lumière et de la brume rappellent ceux de l'automne, dans une tonalité plus sereine. (La route fin octobre : fastes funèbres des dernières fêtes ; la route fin avril : force et fragilité, douceur et bonté passagères, tendresse déconcertante de ce monde trompeur.) Dans un coin de pré qui a échappé à la tondeuse, les boules cotonneuses des pissenlits fanés se défont insensiblement ; un gros chat angora qui y était tapi détale au passage de la voiture, laissant derrière lui un tout petit nuage d'aigrettes argentées…

 

29 avril 2015 


 

 

 

LES TRACES SUR LA ROUTE

 

 

Avant huit heures la lumière atteint la mare et projette sur le goudron clair l’ombre démesurée de la voiture, qui ainsi me précède et m’ouvre le chemin. Je la regarde se mêler à celles des arbres, s’effacer, se déplacer, se déformer, s’étirer comme naguère l’ombre des dromadaires sur les dunes ; puis je regarde au loin (ce qui, du point de vue étroit de la conduite automobile, est plus prudent) en direction de la Chartreuse. Et je file, file encore, file la laine de ma route moutonnière, de mon petit trajet textuel quadri-hebdomadaire. 

 

Je ne suis pas le seul à écrire sur la route D207 (appelée à terme, je n’en doute pas, à une renommée littéraire au moins équivalente à celle de sa grand-sœur d'outre-atlantique la Route 66) : tout au long de la sombre et sinueuse bifurcation 207A qui passe au-dessus des vignes avant de redescendre jusqu’au ruisseau du Joudron, les ouvriers de la D.D.E. ont entièrement refait le marquage au sol. Les traits discontinus sont maintenant d’une blancheur irréprochable, et passer sur la brève portion entièrement refaite à l’endroit du dernier effondrement donne l’impression de rouler sur un tapis moelleux − mais un tel luxe semble incongru lorsqu’on retrouve, un peu plus loin, la vieille chaussée rapiécée. Plus loin encore ce sont les marques anciennes, presque effacées, qui prennent le relais. 

Écritures de la route : palimpseste de graviers, de goudrons, de traînées de pneus, de traits de peinture, d’ombres, de brindilles et de feuilles… Je me dis qu’il faudrait proposer sur ce thème un colloque interprofessionnel qui serait l’occasion de rencontrer les confrères de la D.D.E., mais aussi tous les familiers de la D207 (on pourrait inclure la D209, qui franchit gaillardement la frontière entre Savoie et Isère et me conduit chaque matin jusqu’à Allevard, voire toutes les routes du pays !). On inviterait aussi les hirondelles, bien sûr — il y en a une qui vient de passer juste au-dessus de la voiture, traînant derrière elle les deux fins filets de sa queue de cerf-volant...

 

À propos de fin, cela vraiment n'y ressemble pas. C'est mai qui s'ouvre, qui resplendit ou ruisselle déjà sur les coteaux, et la voix de Jacques Bertin me fredonne à l’oreille (j’en soupire d’aise) :

 

Quand revient la chaleur de mai revient l’envie d’aimer

Et on cherche dans un refrain passé des phrases pures…

 

Cette voix dans la voiture résonne comme dans une église (je viens de passer celle d’Arvillard) ou une chapelle (j’approche de La Chapelle du Bard). Grâce à elle la voiture devient vaste comme une église. Je regarde alors avec sympathie ces signes religieux qui balisent la route, comme ce grand crucifix que je viens de laisser sur ma droite juste après La Chapelle du Bard et que je n’avais encore jamais remarqué. 

Au risque de navrer l’athée que je suis pourtant certainement, je dois avouer (confesser) que j'aime cette façon de marquer les carrefours et les points élevés. J’aime les calvaires, les croix. Je n'y vois ni un signe de torture, ni une prise de possession du lieu, mais une façon de rappeler au vaste, de désigner simultanément la ligne d'horizon et le ciel, la transcendance et l'immanence. Je comprends mal d'ailleurs cette distinction entre « transcendance » et « immanence », je la comprends même de moins en moins (j’ai écrit à ce sujet naguère de péremptoires inepties). Je flaire derrière elle comme un malentendu. Par dégoût peut-être devant la sclérose et les diktats des institutions religieuses beaucoup ont fini par rejeter l’idée de transcendance ; mais le transcendant est partout, en tout ce qui nous dépasse et nous nargue sans se préoccuper de nous, en hauteur aussi bien dans l’horizontalité de la route au bout de laquelle je vois se profiler le grand mystère du terminus, de la fin du voyage et du texte, de la fin de tout et de nous – ou simplement de la fin de ce mois d’avril qui n’est, comme toutes les fins, qu’un passage.

 

Je signe d’une croix (et note en bas de page : « plan d’immanence & transcendance, penser à interroger sur ce point un plus savant que moi, qui se reconnaîtra »).

 

30 avril 2015

 

 

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.