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Route de nuit, février.

Et après ?

 


 

 

 

MATIN DE NEIGE

 

 

Après deux jours d'averses on la reconnaît à peine, cette route boueuse, glissante, hostile et enserrée de part et d'autre par un muret de neige. Les enfants attendent en vain un bus qu’ils finissent, à force de jeux, par oublier complètement. Voici au beau milieu de la chaussée une troupe de beccroisés occupés, je suppose, à manger le sel de déneigement, s'empoisonnant ainsi sans doute : je pile pour ne pas les écraser. (Sur le moment, ce n'est pas au beccroisé que je pense mais au tangara bec d'argent, de couleur pourpre, que j'observais naguère en Guyane ; j’en ai été, pendant un bref instant, stupéfait.) 

Il est difficile d'avancer, non parce que la route est mauvaise mais parce qu'elle est  belle. Les arbres alourdis de neige se penchent sur elle avec cérémonie. Le soleil apparaît enfin, qui illumine tout le paysage. Beauté proprement indescriptible. Mieux vaut passer en silence.

Et noter quand même en passant :

Le contraste entre le blanc éclatant et le bois sombre de certains chalets. 

Le roux des saules têtards eux aussi saupoudrés de neige, sur fond de neige. 

Les traces laissées à travers le grand champ par les cerfs et les chevreuils. 

On s'enfonce cependant dans la combe où stagne le brouillard, qui éteint tout. Flashes d'un gyrophare bleu quelque part en contrebas (c'est un camion de déneigement). Feu clignotant d'un véhicule arrêté, sans dommages apparents — je suppose que le conducteur, qui ne me fait pas signe, voulait observer les oiseaux. Même les mélèzes, si tristes passé l'automne, sont redevenus beaux, et même les clôtures semblent aussi élégantes que les chênes ou les châtaigniers. 

Sur le petit balcon de fer orné par des roses grimpantes (une ou deux fleurs sont restées), une vieille femme en robe de chambre jette un œil sur la route, et se réjouit de ne pas avoir à sortir. 

Je roule très lentement, déclenche au hasard l’appareil photographique que je garde avec moi. Tout le long de la route des hommes et des femmes s'affairent avec de grosses pelles. Sur la route assez raide qui monte d'Arvillard vers Beauvoir, une voiture est allée au fossé : son conducteur considère avec perplexité la situation puis, comme il n'y a rien à faire, regarde les arbres et la montagne enneigée. 

Ici il fait plus froid. La route est complètement blanche. La voiture jaune que je suis semble une incongruité au milieu de tout ce blanc (on pourrait penser à un œuf si la neige à nouveau éclairée par un soleil invisible n'était aussi éblouissante.) 

Les vaches dans la neige, que peuvent-elles donc brouter ?

Puis voici le collège, devant lequel attendent quelques élèves qui semblent désœuvrés, sans rien d’autre à faire que regarder la neige. 

 

2 février 2015


 

 

 

SUR LA ROUTE ORDINAIRE

 

 

Beauté hautaine, blancheur opaque, forêt distante, et le petit battement poignant des phares qui traverse cela. Ici ça ronfle, ça patine, ça papillonne dans les feux mais ça avance quand même. Même si on fait du surplace sur toujours la même route on avance quand même. 

Lu tout à l'heure sous la plume de Sylvain Tesson : « Quand les lieux commencent à devenir familiers, c'est le début de la mort ». Il faudrait s'entendre sur ce qu'on appelle ici « familier ». S'il s'agit de la trompeuse impression d'avoir fait le tour d'un lieu et, par conséquent, de ne plus avoir à lui prêter attention, je suis d'accord. (Deux merles noirs sur la route détrempée.) Mais il me semble plutôt que seule la familiarité avec un lieu, disons, une certaine intimité qui demande beaucoup de temps, permet d'entretenir avec lui un rapport vif. (La haie des saules têtards dans le brouillard, presque éteinte.) Un lieu tout neuf tel qu'on le découvre dans le voyage a naturellement ses vertus. On est plus facilement attentif, on ouvre d'autant plus grand les yeux qu'on sait notre passage bref. Mais en parcourant ma route familière, en habitant ma maison du Villard, qui n'est pas tout à fait une cabane en Sibérie, je n'oublie pas pour autant la brièveté du passage et il ne me semble pas que l'intensité soit moindre qu'en voyage. 

Le voyage, ou la retraite aventureuse me font penser à la vie monastique : c'est sans doute à bien des égards plus facile de pratiquer la vigilance dans ce cadre-là plutôt que dans celui de la vie ordinaire, mondaine, profane et sédentaire. Mais c'est aussi plus spectaculaire, plus extérieurement radical, ce dont je me méfie. Parce que j'ai passé quelques semaines seul dans un chalet d'alpages et que j'ai évoqué ce moment explicitement vécu comme refondateur dans Le grillon de l'automne, un journaliste a titré : « Seul face à la nature » (ce n'était pas, je crois, le titre original). On sent le besoin d'exploit, de sensationnel, de posture, comme pour Jean-Pierre Abraham avec son phare et l'équipe de télévision venue filmer l'aventurier. (L'émission s'appelait « Les coulisses de l'exploit » ; il faut cependant reconnaître que la vie menée par Jean-Pierre Abraham dans son phare avait en effet quelque chose de l'exploit, ce qui n'était pas du tout mon cas dans ma petite maison de La Giettaz.) 

J'aime la banalité de ma route ordinaire, et j'aime cette écriture banale de la route, a priori irréductibles à toute idée de spectacle ou d'exploit — même quand, aujourd'hui, la chaussée est un peu glissante et le brouillard par endroits assez dense. Dans Ici présent, ce n'est plus depuis un phare mais depuis la fenêtre d'un bourg qu'Abraham regarde et écrit, et cela n'en est que plus poignant, ou même : cela en soit ne change rien, c'est l'écriture et la finesse du regard d'Abraham qui font que c'est poignant. 

Nul besoin d'aller loin pour vivre vivement ce qui nous est donné à vivre et qui, de toute façon, nous file entre les doigts (ou, ce matin, entre les pneus). 

 

4 février 2015

 


 

 

DES MIETTES

 

 

Paysage bleu-gris-blanc, neige presque phosphorescente et brouillard sur les pentes. Je suis la Citroën bleu glacier d'Alain, qui m'ouvre le chemin.

Silence.

Cliquetis.

Le virage au chien noir.

Les collégiens qui attendent le bus.

Les branches tordues recouvertes de neige donnent l'impression de traverser une de ces estampes nocturnes et hivernales d'Hiroshige.

Je guette les lisières du grand champ blanc de Presle ; pas un cerf, pas un chevreuil. Je suppose qu'ils sont redescendus. Plus de montagne non plus au-dessus de Beauvoir. Aube et brouillard.

 

J'ai rêvé cette nuit qu'une géologue me faisait une magistrale lecture du paysage belledonnien. Je regrettais dans le rêve de ne pas pouvoir prendre de notes. Elle utilisait des termes techniques d'une grande précision qui me faisaient envie. Je rêverais de pouvoir maîtriser une discipline comme la géologie. La pauvreté de mes connaissances naturalistes me navre — tout au plus puis-je m'enorgueillir de méconnaître un peu moins les oiseaux que le reste. J'ai fait un temps des efforts pour apprendre, et j'en ferai sûrement encore. J'ai accumulé peu à peu une somme de connaissances disparates, lacunaires, sur toutes sortes de sujets, mais je me heurte vite, comme toute le monde, à l'intimidante spécialisation du savoir. Cela pose en creux la question du champ propre au poète ou à l'écrivain. Il faudrait pouvoir maîtriser de larges pans des domaines scientifique, mais aussi musical, pictural, etc. 

J'envie ces poètes qui ont plus d'une corde à leur arc : Jean-Pierre Abraham était aussi marin, Nicolas Bouvier photographe et iconographe, Jaccottet est traducteur, etc. Il y a aussi en filigrane le regret, la nostalgie (et c'est sans doute une forme d'idéalisme) de la figure du grand humaniste englobant toutes les connaissances et les faisant rayonner sous sa plume. Il est difficile de se satisfaire de miettes.

C'est pourtant ce que je fais, écrivant par bribes, picorant de ci de là comme les pinsons au bord de la route. Je trouve en règle générale que l'insertion de vocabulaire ou de connaissances scientifiques dans les poèmes, par exemple, est décevante (il y a des exceptions). La science supporte mal les approximations, les intuitions, les rapprochements hasardeux qui sont le maigre apanage du poète. Et la poésie se moque de ce désir puéril d'étiquetage méticuleux. Les poètes qui se veulent penseur, là aussi, s'ils se prennent trop au sérieux et en arrivent à considérer comme évangile leurs confuses fulgurances, s'égarent.

Je continuerai pour ma part à tenter, pinson plutôt qu'albatros, à rassembler mes miettes, à chercher à connaître, à voir, à savoir de mon mieux.

 

5 février 2015

 


 

 

OÙ SONT LES SIGNES ?

 

 

Où sont les signes du printemps ? Mare muette. Pare-brise givré. Poubelle renversée dans la glace. Calligraphie des branches cassées. Route glissante... Puis deux pies traversent en rase-mottes, suivies de deux pinsons. Un écureuil noir, que j'attendais parce que c’est son virage, traverse à son tour ; le deuxième reste sur le bas-côté. La troupe des corneilles s'est rassemblée dans un cercle ou la neige fondue laisse apparaître un peu d'herbe verte, juste à côté de la haie des saules têtards, plus hirsute et plus orange que jamais. Terre labourée sous la neige, parsemée de mottes sombres et de corneilles. Une buse posée sur un poteau ouvre les yeux à mon approche, et j’entends soudain la chanson de Bea Tristan comme en écho me murmurer :

À cause de cette plaine labourée

Silencieuse comme un livre ouvert

Lignes tracées non rédigées

Préface de brume signée l’hiver

 

Je ralentis et je regarde

 

À cause de cette buse sur le piquet

Sentinelle de terres gelées

Et de son œil doré où apparaît

Comme une lampe qu’on vient d’allumer

 

Je ralentis et je regarde…

 

Je ralentis et je regarde. Les cheminées fument dans le ciel gris. Mais il y a aussi cette traînée très grise, menaçante, un peu plus haut sur la colline. Le feu. Encore une maison en feu. Je m’arrête, désemparé. Est-ce que quelqu'un a vu cela ? Est-ce qu’il y a quelqu’un ? 

 

23 février 2015


 

DERNIER ALLER DE FÉVRIER

 

 

Mois très court, jour très lumineux avec ciel blanc-bleu dégagé et les crêtes de la Chartreuse déjà illuminées. On annonce pour demain de nouvelles chutes de neige. 

Dans le découpage du temps en jours, semaines, mois et saisons on cherche des repères pour repartir, et l'on voudrait que ce dernier trajet soit l'amorce d'un nouveau cycle, d'une nouvelle spirale, d'une renaissance – au moins un pas vers le printemps. Ce serait comme la fin d'un chapitre ouvrant sur un autre chapitre. Ainsi aussi de chacune de ces paroles que je prononce, des textes que j'écris, des virages que je prends ou des phrases musicales que je joue avec l'accordéon : à la fin on se relâche pas mais on donne une impulsion un peu plus forte pour repartir. 

(Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu aussi distinctement la tête reptilienne de la montagne avec son gros œil de calcaire et de neige éclairé par le soleil de sept heures. Sur la vitre droite le givre qui fond lentement à mesure que j'avance dessine d’admirables constellations, cependant que toute la partie supérieure du pare-brise est encore ornée d’une sorte de ciel chinois avec dragon de givre sur fond bleu pâle. En contrebas cet autre dragon des fumées de l’usine lève la tête en direction des crêtes, comme pour humer ses propres exhalaisons. Bestiaire fantasmatique, certes, mais qui habite néanmoins mon paysage comme les renards et les cerfs ou comme je le fais moi-même en passant.) 

À chacune de ces phrases et à chaque virage le petit bol chantant que j'emporte toujours avec moi tinte et ponctue la progression. J'y vois comme un encouragement à continuer, une façon de repousser la coda de l'arrivée, l'accord final dont on espère seulement qu'il ne sera pas trop dissonant (dans le morceau de Pachelbel qui en ce moment m'obsède, marquer un temps de pause et bien viser pour ne pas rater les deux fa main gauche.) 

Vision très pure de la vague glacée des Bauges, vision touchante et fugitive de ce chemin sous les arbres ou de cet autre qui part à travers champs au carrefour où il est indiqué : « stop, joie de vivre ».

Un peu plus loin : déviation, à cause d'une maison qu'on est en train de réhabiliter ou de raser, je ne sais pas. 

Tintement du gong. 

Brouillard dans la combe. 

Champ blanc, sommet pur. 

La vieille croix rouillée sur fond de neige. 

Au revoir. 

À louer ? Louons donc !

Tintement du gong. 

Matériaux, bricolage, tout ce qu’il faut pour construire. 

Se reconstruire. Continuer. 

Embrayer, débrayer, ralentir, accélérer. 

Ligne blanche, champs blancs. 

Tintement du bol. 

Dernier virage. 

Stop, le cimetière — et après ?

Le relais. 

Beauvoir, les souvenirs. 

La dernière ligne droite. 

Troncs coupés. 

Ces traces. Ces allers, ces retours, ces envols et parfois... 

Traversée d'amphibiens, arrêt du car. 

Cheval immobile dans le givre. 

Réverbères éteints, lampes allumées. 

Ralentir. 

Vous n'avez pas la priorité. 

Attendre. 

Repartir. 

Arriver. 

Dernier aller de février. 

 

26 février 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.