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 Routejuin2015roses2

 

Juin. La fin, dont on voudrait tenter de traire un enseignement !

Les derniers bouquets, avant l'enfournement, l'été.

Le temps des roses et des éclairs.

Feux nos feux. Pauvres de nous !

 

 


 

 

  

LA ROUTE AUX ROSES

 

Routejuin2016roses2 

 

Même dans la Vallée où l’altitude diffère et par conséquent prolonge leur floraison, les lilas ont fini par roussir. Passé le temps des lilas revient celui des roses.

À cause des averses la route, devant certaines maisons où l'on dirait que c’est jour de fête ou de deuil, en est jonchée. Les lupins multicolores, les iris mauve pâle ou même ces géraniums éclatants que la vieille femme de l'autre jour venait soigner à sa fenêtre, émeuvent moins qu’elles : ces roses jaunes sur la façade jaune à l’entrée d’Arvillard, ces roses blanches et roses sur celle de telle maison grise, ces roses rouges surtout qui s'accrochent au grillage du carrefour de Presle et dont la floraison, l'épanouissement, le flétrissement final rythmeront les semaines à venir.

La route en juin c'est la route des roses, avec ce que cela suppose de beauté éphémère, d’étourdissement.

Dans la cour de l'école l'enfant solitaire s'est assis près des rosiers. Le cœur des fleurs surtout le fascine, qu'il voudrait croquer. Il effleure les épines du bout des doigts, puis entreprend de dénouer le lierre qui entoure les tiges. Toute la récréation sera consacrée à cette tâche absurde menée en grand secret.

Dans la roseraie le jeune homme marche aux côtés de celle qui deviendra sa femme. Ils ne le savent pas encore. Une inconnue les photographie assis tous deux parmi les roses.

La grand-mère aimait beaucoup visiter la roseraie. Devant la maison qu’elle n'habite plus, son rosier rouge lui a survécu, porteur indifférent de mémoire.

« Je n'ai jamais eu de roses, disait-elle. Cela demande trop de soins, et je préfère les fleurs des champs, les fleurs sauvages, les églantines. »

Paroles rapportées en passant.

Puis voici la maison au grand rosier grimpant à l’entrée du bourg ; un merle est mort ici, dont le cadavre gît près des pétales.

 

1er juin 2016

 


 

 

 

LA ROUTE ROUGE

 

Routejuin2016rouge

 

 

La route en juin est route rouge, route inquiétante balisée de signaux d'alarme, route vacharde dont on voudrait vaille que vaille traire le lait de quelque ultime enseignement !

 

La route en juin signe la fin, et l’on entonne avec Bashung : « Que vais-je faire de cet abandon ? à qui en faire don ? » − puis l’on bombe le torse.

 

La route en juin nous chante qu’« il tombe de la mort partout » et l’artiste, par bravade, s’applique à rendre admirable sa disparition, déclamant post-mortem  « everibody knows me now » et « I’m a black star » !

 

Sur la route rouge les voitures rallument leurs feux. Le vert des chablis rutile, le ciel s'assombrit, les ouvriers creusent les ornières en prévision des crues. Les frênes en fleurs semblent saupoudrés de cendre, et l’on s’enfouit dans un cocon de pluie.

 

Tout brûle, tout fait cendre, et je m’enfuis vers les orages sous le regard impitoyable du grand pylône à tête de chat.

 

2 juin 2016

 


 

 

QUINTET DE LA PETITE PLAIE

 

Routejuin2013petiteplaie

 

J'ai une petite plaie au crâne

qui bat comme un volet avant l'orage

ou le premier coup de scalpel

de ma trépanation.

 

La route court sur cette plaie

où suppure et s’agite le

staphylocoque doré de mon char

signe manifeste d’infection !

 

À l'entrée du bourg s'alarment

les globules rouges des roses

à la sortie s’effacent

les globules blancs des nuages.

 

Et la petite plaie pleine de mots

suinte s’épanche déborde

dans les canaux attenants où s'aiguise

l’ombre courbe des martinets.

 

À chaque mot chaque cri pourtant

on sent qu'on n’est pas trépané 

pas trépassé encore mais

vivant, saignant, Seigneur, bien vivant !

 

6 juin 2016

 


 

 

 

CONTINUER SEUL

 

Routejuin2015continuerseul

 

D’abord on t’a jeté au fond de la voiture, bébé hébété enserré dans ses langes. De tes premières routes tu n’as rien vu, rien su, ne te souviens de rien. On t’a ballotté, transporté, protégé. Allongé sur la banquette arrière tu regardais les arbres à l’envers à la lueur des phares. Tu avais peur, tu t’endormais, tu rêvais d’accident.

On voyage. Ton père conduit la voiture et tu regardes, derrière tes paupières, les ombres rouges qui bougent. Tu avances. Tu grandis. Ta mère est au volant qui te ramène de l’école et tient tête au gendarme : « Eh bien ma p’tite dame, on ne met pas son clignotant ? – C’est que je vais tout droit…»

Ensemble nous prenons des trains, des bateaux, des voitures et roulons de jour, et roulons de nuit, traversons des pays étranges et faisons provision de nostalgie pour la fin de nos jours. Tu fais mille fois avec moi notre route ordinaire − et puis un jour, tu prends la place de l’avant et tu continues seul.

Il vient vite, ce temps où il faut aller seul. Maintenant c’est à toi d'écrire les pages non-écrites. Il te faut voir à travers mon absence ce que je ne peux plus voir : non pas voir pour moi, puisque je ne suis plus, mais à travers mon absence.

Ne pense pas à moi en revoyant la buse s'envoler dans la lumière de juin, mais regarde-la bien. Regarde les grands nuages éblouissants qui s’accumulent au fond de la Vallée et font planer la menace de l'orage. Regarde bien ! Que mon absence ne fasse planer aucune ombre sur ta route (il en plane toujours bien assez sans cela), mais qu'elle te soit comme un vernis qui embellit la toile.

Si un jour tu repasses par cette route, par ces mots, repasses par ici, dis-toi que je n’ai écrit que pour toi. Les autres, ce qu’ils disaient, la gloriole éventuelle, je m’en fichais, tu sais. C’était juste pour te dire que je t’aime, que j’ai pensé à toi, que je suis avec toi, présent quand même, enfermé vif dans cet écho du livre. Quelle qu’ait été la fin, dis-toi que nous nous sommes beaucoup aimés, que nous avons été chanceux, que la route était belle. Laisse-toi toucher, ne retiens pas tes larmes, croque la pomme sûre des années écoulées, repense à nos jeunesses – mais, je t'en prie, ne te laisse pas briser.

Sois plus fort que je ne l'ai été. Tiens-toi droit sur ton siège, les deux mains bien posées sur le volant – c’est toi qui conduis maintenant. Garde le cap qui va de l'automne à l’été, apprends à disparaître avec panache. Laisse les fantômes filer et continue crânement. Et puis, dis-le à tes enfants, ne leur mens pas, dis leur : un jour, il faut continuer seul.

 

7 juin 2016

 


 

 

 

« L’HERBE À CHUTES »

 

Routejuin2016lherbeachute

 

L'orage a lavé les miasmes. Deux corneilles s'envolent entre les gouttes d'eau qui perlent au parebrise. Les géraniums des balcons semblent une offrande au soleil qui frappe, à travers bois, tout un parterre d’arnica jaune vif.

L’Arnica montana, c’est le plantain des Alpes. Ses vertus sternutatoires devraient en faire, à mes yeux et surtout à mes narines brûlées par l’allergie de juin, une ennemie ; mais je passe vite, fenêtres fermées, et ce n’est que sa couleur qui ce matin m’attire.

Elle est par ailleurs connue comme étant fleur « salutaire », et parfois nommée « herbe à chutes » − idéale pour soigner les petites plaies. En allemand on la dit (on la disait) « tueuse de loup », son aspect solaire passant pour contrer la force sombre symbolisée, pauvre bête, par le loup.

Il y a des images qui sauvent, qui enrayent la chute ou suturent les blessures sans qu’il soit forcément nécessaire de se les écraser sur la peau. J’ai grand besoin de ces fleurs jaunes, mais aussi de ce chat angora couché en plein milieu du champ et qui fait sa toilette, de ces perles de pluie sur le parebrise, des grands cumulus blancs qui bordent et prolongent la Vallée, du rouge des premières cerises qui ramène à une enfance douce, des roses évidemment, et de ces arbres morts où l'on s'attend chaque fois à voir la silhouette d'un pic noir, d'un pic ouentou, d'un toucan.

Sur la place centrale du bourg les travaux de reconstruction de la maison qui avait brûlé sont vraiment finis depuis qu'on a refait le trottoir. Odeur du goudron frais chauffé par le soleil.

Faire est bon, terminer excellent.

Traverser, s'arrêter.

Parler et se taire, regarder ou fermer les paupières.

Au-dessus d'Allevard deux parapentistes tournent en cercles de plus en plus rapides, dans le but manifeste de redescendre.

Chute paisible.

Petit vertige de juin, vertige de la fin.

 

8 juin 2016

 


 

 

 

LA ROUTE PORTE-VOIX (1)

 

Routejuin2016portevoix

 

La route n’est pas un porte-voix, qui se resserre, qui étouffe. Tu auras beau chanter, beau protester, on ne t’entendra pas. Ta voix pourtant singulière, ancrée dans le réel et le rêve, ta voix sourde et vibrante, voix vivante et d’outre-tombe, voix d'ici tendue vers l'ailleurs, ne portera pas plus loin que le froissement de papier du rougequeue.

Passeur, passant anonyme, j'aurai chanté quoi qu'il en soit avec entêtement, pour les oiseaux et pour la route, pour la belette qui traverse au moment où je prononce ces mots, pour et contre la marche des saisons, pour mes fils ou le fantôme de ma mère, pour les fils auxquels je m'accrochais, pour tenir un cap.

Puis mon cricri de grillon se sera tu, pris dans les bruits de moteur, l'exubérance de l’été, la route étroite.

 

9 juin 2016

 


 

 

 

UNE ROUTE À QUATRE CÔNES

 

Routejuin2016quatrecônes

 

Il existe un certain nombre d'anomalies génétiques portant sur le nombre des cônes de la vision. Un individu ordinaire a trois cônes, ce qui lui confère une vue bien inférieure à celle de l'aigle ou de la mouche. La plupart des mammifères, ainsi que les daltoniens, n'ont grosso modo que deux cônes, le rouge faisant en général défaut. Mais il arrive aussi que certaines femmes (ce privilège leur est réservé) en aient quatre. Toute leur perception visuelle en est évidemment bouleversée...

 

*

 

Sur la route à quatre cônes, le panneau qui annonce l'arrêt de bus n'est pas bleu, mais composé d’un patchwork de magenta, bleu ciel, bleu de Prusse et vert émeraude irisé d’orange et de jaune fluorescent.

Le verre bronze et le jaune doré des saules éclate en une myriade de chromatophores qui sont comme un signal d'amour pour les poulpes ou les caméléons.

La belle citerne en inox avec laquelle les voisins transportent le lait semble soudain faite d'un alliage d'or, d'argent et de cuivre, cependant que les roses du grillage rassemblent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Plus rien d'uni ni de stable dans ce paysage qui éclate en gerbes et en arabesques comme dans un tableau de Matisse.

Même le noir de la Twingo derrière laquelle à présent je roule se diffracte en un chatoyant plumage d’étourneau (qui n’est uniforme que pour qui le regarde distraitement et de loin).

La route à quatre cônes est une glace riche où se mire la beauté polychrome du monde.

 

 

Il y a cependant d'autres manières spécifiquement humaines d'enrichir la perception visuelle – ce qui, dans une époque de cécité généralisée et dégénérative, relève peut-être plus que jamais d’une nécessité vitale pour l’espèce. L'œil humain, l'œil des mammifères n'était au départ qu'un corps étranger, un parasite qui s'est développé jusqu’à devenir partie intégrante de notre corps. Très tôt est venue, je crois, la tentation de lui adjoindre ces autres parasites que sont la peinture, la gravure, la musique, la parole poétique.

Le regard du peintre est regard à quatre, à cinq, à mille cônes.

L'appareil photographique que je porte à mon cou est lui aussi un œil supplémentaire qui permet de voir et même de momentanément fixer l’invisible.

Quant à la parole poétique, elle est un regard plus aigu porté au-dedans, au dehors, à l'instar des yeux de ces poissons de mangrove qu’on nomme « gros yeux » ou, plus savamment, « périophtalmes ».

 

Je parle, j'écris, je vois un peu moins mal et je vis un peu mieux.

 

10 juin 2016

 


 

 

 

PAROLES EN LIBERTÉ

 

Routejuin2016paroles

 

Paroles légères, sans contrainte, sans images, sans but, sans idée d'un travail ni d’aucune tâche à accomplir.

Paroles sans objet, et presque sans sujet (mais ce serait trop beau).

Paroles en roue libre un dimanche de juin, à l’heure où les paysans se pressent de faucher par peur de l'orage, ou bien se réjouissent d'avoir pu faucher à temps au moins le grand champ et de ne pas avoir à se préoccuper des deux autres plus petits parce que c'est trop tard maintenant.

Paroles aux irisations bleues sur fond beige comme le geai qui traverse, paroles couleur d'orage, couleur de roses sur fond gris sombre et de noyers en feuilles.

Paroles pour le plaisir comme on se parle entre voisins, comme on bavasse entre amis.

Paroles chantantes, rires d’enfants, cris d'écoliers qui courent après le ballon près de l'église et semblent sans souci du temps.

Paroles en liberté.

 

12 juin 2016

 


 

 

 

ROULONS SOUS LA PLUIE

 

Routejuin2016pluie

 

Je roule sous la pluie

les fleurs se sont fermées

les fleurs se sont noyées

je roule sous la pluie

 

Je vise bien les flaques

j’évite les limaces

louvoie dans les virages

fonce droit vers l'opaque

 

Je roule dans l'orage

j'en appelle aux éclairs

me réjouis du tonnerre

qui fait mon chant plus large

 

Je roule sous la grêle

on n'y voit plus grand-chose

les roses sont moroses

murmure ma voix grêle

 

J'ai roulé sous la pluie

laissant dans mon sillage

nuage après l’orage

ce poème épanoui.

 

13 juin 2016

 


 

 

 

LA ROUTE PORTE-VOIX (2)

 

Routejuin2016routeportevoix2

 

De la pluie et pas de moi

ni de mon char ni de mes mots

elle est le long porte-voix

lit du ru, réceptacle

et l'on n’entend que sa voix

toute la place est pour elle

pour sa clameur inhumaine

pour sa vibration souveraine

en laquelle se rejoignent

toutes les ondes du monde.

 

14 juin 2016

 


 

 

 

UN CAILLOU A ROULÉ

 

Routejuin2016caillou

 

Ce matin, dans cette zone où la route est particulièrement étroite, serrée d'un côté par un mur de pierre et de l'autre par un parapet de béton, très précisément à l’endroit où le fil électrique touche le sol, je suis passé près d’un caillou qui avait manifestement roulé du talus et se tenait posé tout droit, tout seul, tout raide, sans autre trace d’éboulement, un curieux caillou que j’ai vu venir de loin et qui a aussitôt attiré mon attention parce que je l’ai d’abord pris pour une bête étourdie, un caillou donc que j’ai regardé, que j’ai évité, et qui était (mais je ne l’ai su qu’après) un hibou.

 

15 juin 2016

 


 

 

 

LA ROUTE EST COUPÉE

 

Routejuin2016vaches

 

Tous ces sentiments qui

dévorent, déroutent, dépassent

tous ceux-là qui s’amassent

averse après averse emplissent

nos fossés nos failles nos rus

tous ces mots qui nous creusent

soudain débordent

et la route est coupée.

 

Glissement de terrain

boue et cailloux épars

petit hibou sonné titubant sur l'asphalte

colère tonnerre panique patraque

et les vaches sur la route

et la boue sur la route

la rose au caniveau

et la roue dans l’ornière !

 

Là-haut l'orage fait provision de foudre

pour l’ultime bataille

ici les lignes sont enfoncées

le corps cède

tout cède

tout déborde tout

te dépasse

oui ta route est coupée.

 

17 juin 2016

 


 

 

 

PERDU !

 

Routejuin2016perdu

 

« Perdu beau perroquet bleu et jaune… » (et le reste illisible à cause de la vitesse).

Depuis que j'ai croisé cette affichette je scrute les branches, les fils électriques, plein d'espoir : un « beau perroquet bleu et jaune » posé là sur ma route, voilà qui changerait des merles, des geais, des martinets qui me narguent et des hirondelles bavardes.

Le malheureux propriétaire du perroquet en question a placardé son annonce à plusieurs endroits de la route. C'est une bonne idée, qui ravive la vigilance. On pourrait oser quelques variantes : perdu jeune jaguar, perdu grizzli très affectueux, perdu tigre de Sibérie, perdu gavial de Birmanie, perdu percnoptère d’Égypte, perdu diable de Tasmanie (de fait elle serait longue, la liste des espèces perdues). Et puis même : perdu ma route, perdu mes idées, mes idéaux, perdu le nord, perdu le goût de perdre et de gagner, perdu l’envie d’aimer, perdu la tête !

Mais revenons à notre perroquet bleu et jaune : avec ce temps de novembre qui tombe sur juin, c'est lui qui doit se sentir bien perdu, loin de sa cage.

 

18 juin 2016

 


 

 

 

PERROQUET & FICTION

 

Routejuin2016Perroquetfiction

 

Derniers nuages accrochés aux crêtes, brume bleue stagnant sur la canopée, volutes de vapeur plein la route : trois semaines de pluies torrentielles et le soleil qui revient ont transformé la Vallée en une Amazonie alpestre. On croise des bovins boueux, des écoliers en bottes et tee-shirts, des passants éblouis. Assis seul à l’arrêt de bus un collégien, au dernier jour de classe, fronce exagérément les sourcils comme s’il sortait d’un tunnel, puis regarde la route sans me voir. Les hautes herbes se redressent. On sent en soi comme mille feuilles trempées qui tentent d'attraper la lumière. Les oiseaux dont les couvées ont été détruites reprennent leurs pariades, les roses leurs couleurs.

 

Moi, je guette le perroquet bleu et jaune, dont je constate que l’affiche, difficile à lire à cause de la vitesse, ne mentionnait nullement la beauté : c’est un détail que j’ai involontairement inventé.

 

En principe, je n'invente pas. Si je dis qu’une affiche signale la disparition d’un perroquet (ce qui est d’ailleurs, une recherche sur Internet m’en a convaincu, assez banal en cette saison où les perroquets en cage semblent enclins à se faire la malle), c’est que c’est vrai. Ce n'est pas un symbole, ce n'est pas une volonté d’auteur : contrairement au romancier je ne choisis pas le « décor » (qui n’en est donc pas un), pas plus que les « personnages » ou les « figurants » de mon livre.

Il est possible que les événements imprévisibles et peu spectaculaires que je relate fassent sens dans le déroulement du trajet, de la journée, du texte, de ma vie ou de la vie, et le fait que je choisisse de maintenir tel ou tel détail dans le livre en est d’ailleurs le signe ; mais je me méfie beaucoup de la fiction, qui, sous couvert de mettre à distance la vie ordinaire considérée comme indigne d'intérêt, fait la part trop belle aux désirs de l'individu qui écrit – disons, au « dedans », alors que mon propos est plutôt de retendre les fils qui relient le « dedans » et le « dehors », l'intime et le vaste, l'ordinaire et l'inouï. Une part de fiction reste de toite façon inévitable, puisque toute perception – et a fortiori toute œuvre – passe par un système complexe de représentation (ceci n'est pas une route) ; mais j’aime autant ne pas en rajouter, et me soumettre à ce qui m'est donné.

 

Cela dit, une halte au carrefour du cimetière me permet de lire enfin la totalité de l'affiche au perroquet, qui ne mentionne donc pas sa beauté mais signale en revanche qu’il est « sous traitement médical » à cause d’un « problème cardiaque ».

 

Voilà peut-être ce qui aujourd'hui, associé à cette atmosphère « amazonienne » de juin, retend mes fils et fait sens.

La présence invisible de ce perroquet me renvoie une fois encore à un passé pas si ancien où je vivais moi-même au plus près des aras, des conures et autres psittacidés amazoniens, mais le fait qu’il soit en outre égaré et cardiaque pousse à la sympathie, à l’identification (non à la fiction) : je me sens souvent, à bien y réfléchir, comme un oiseau malade perdu dans un monde sans repères. Je peux toujours crier du haut d'un chêne qui n'est pas un manguier, aucun congénère de ma race ne me répond. Je suis du mauvais côté de l'océan, déporté loin de mon aire de répartition, et je crie d'une voix cassée des sons qui ne portent pas et se perdent dans le beau pastel indifférent du monde.

(C'est à ce moment précis que pourrait apparaître, posé sur la branche basse d’un récit de fiction, le perroquet au cœur malade dont le cri rauque clôturerait le texte...)

 

20 juin 2016

 


 

 

 

IN EXTREMIS 

 

 Routejuin2016inextremis

 

Le paysan regarde avec souci les champs qu’il n'a pas pu faucher, cependant que je file vers la fin avec la légèreté de la tâche presque accomplie. La réalité redevient respirable ; nul besoin de blessures pour l'accueillir.

Je salue d’un regard la vieille paysanne qui passe avec son habituel fichu rouge et son seau à la main sur le balcon branlant de la vieille ferme.

Au virage il faut donner un très violent coup de frein pour éviter in extremis le troupeau de vaches qui, comme souvent, occupe toute la route. Un jour ou l'autre l'accident aura lieu, avec ces vaches qui divaguent ; je me dis qu'on l'a d'ailleurs frôlé, qu’il aurait suffi que je roule un petit peu plus vite pour emboutir l'arrière-train imposant d’un des bovins, lui briser les pattes, le tuer sans doute, et moi-même finir dans le décor. Tout le récit de juin en eût été changé.

Je poursuis ma route extrême que je ne rattraperai jamais, laissant là le troupeau, la peur et, sur le bas côté, un poulain serré contre le ventre de sa mère, un ânon endormi sur le dos, toutes les bêtes tapies dans la tiédeur.

 

21 juin 2016

 


 

 

 

ROUTE LIMPIDE

 

Routejuin2016limpide

 

 

Route limpide

pas un nuage

pas un obstacle

et tout au bout

du corridor

brûle le blé

de la lumière 

 

tu respires

te laisses aller

sur ta route

de plus en plus

limpide

tu

regardes rouler

la pâle pleine lune

regardes les roses

les fleurs blanches

des « reines des bois » du lierre

regardes là-haut

les martinets le col

qu’il te faudra franchir bientôt

 

bientôt tu seras fumée

bientôt tu seras nuage

bientôt tu seras lumière

 

tout sera léger

tout sera limpide.

 

23 juin 2016

 


 

 

 

ROULER AU SOLEIL

 

Routejuin2016soleil

 

Rouler en plein soleil

sans ciller sans osciller sans hésiter

ni en aucune façon

tergiverser

 

rouler en plein soleil

sans un regard pour la charogne qui fume sur l'asphalte

et qu'on deviendra et qu'il ne faudrait je sais

pas même mentionner

 

rouler en plein soleil

tout ébloui de lys tout parfumé de roses

tout baigné de lumière

 

rouler en plein soleil

en semant au passage des mots

comme gerbes de blé, foin jeté

pour le jeu des enfants

 

à vive allure traverser

l’été vigoureux ces images

du poulain dont les membres frêles

déjà se raffermissent

ou des adolescents qui

roulent et se battent en riant

dans la paille qui les blesse

 

plus de neige sur les crêtes

paradent les tétras luttent les marmottons

même les tombes se réchauffent

les meules sont rondes comme des soleils

l'été bat aux tempes des jeunes gens

l'été pulse pour d'autres que toi, allez

roule !

 

27 juin 2016

 


 

 

LE LABYRINTHE

 

Routejuin2016labyrinthe


Si mes quatre pneus étaient maculés de goudron liquide, gonflés d’une encre indélébile ou, mieux, recouverts de peintures rouge, bleue, jaune et verte qui picturalement proclameraient la polychromie du monde, mes traces superposées auraient fini par recouvrir la route, comme sur les parois de Rouffignac ces lignes mystérieuses que les préhistoriens désignent sous le vocable de « spaghettis ». On verrait clairement ce que je ne fais qu’entrevoir ou rêver : la route-labyrinthe.

Cette vision m’est venue brutalement, comme un éclair, à cause du « Petit labyrinthe harmonique » de Jean-Sébastien Bach que diffusait la radio au moment où j'arrivais à un endroit où des lignes de bitume sombre circulent sur la chaussée gris clair. J’en ai éprouvé un léger et assez plaisant vertige.

Je me suis tu. J’ai vu clairement que la route est un labyrinthe tendu entre deux impasses et dont on ne sort pas vivant. Les morts n’entrent pas, les vivants n’en sortent que morts, mais ce labyrinthe n’est pas tragique car il est dense et beau, défi aux lignes droites qui sont les seules mortifères, mélopée un peu triste mais vaste et apaisée, et dont les ornementations font comme des taches de lumière.

Thésée taiseux je roule, insouciant de la délivrance. À l’intérieur du labyrinthe s’ouvrent ces autres labyrinthes des ombres, des branches et des feuillages, des hautes herbes, des montagnes, des nuages. À l’intérieur encore s'enroulent les boyaux, les intestins, les lobes du cerveau. Et ça circule, ça bat, ça balance, parfois ça s’affole sans nul Minotaure, par pure peur de se perdre id est de sortir pour de bon, les pneus devant, du labyrinthe.

Le livre, ce n’était peut-être d’abord que pour tenter de mettre une illusion d’ordre dans tant de fouillis ; et puis, au bout du compte : un autre labyrinthe, dont les chemins détournés mènent peut-être, ne cherchez pas, vers un centre vide et lumineux.

J’ai roulé, un court moment, à travers cette lumière-là.

29 juin 2016

 


 

 

 

L’ÉQUILIBRE

 

Routejuin2016equilibre

 

Ainsi dans la chaleur de midi, ayant beaucoup parlé, beaucoup roulé, tu continues sur ta lancée, insoucieux du temps, ni jeune ni vieux, ni avant ni après, ni toujours ni jamais, mais à côté. 

Les barbes de bouc ont roussi et la violence des roses laissé place à la tonalité plus tendre des mauves, des bleuets, des coquelicots, du liseron blanc.

Tu te réjouis des fleurs et du vent dans les blés. Puis le ciel blanchit, et c'est comme une aurore électrique à midi. En équilibre tu funambules sur le fil blanc de la route. Il est midi. Ce n'est pas tard, ce n'est pas tôt. Tout s'équilibre.

 

30 juin 2016

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés