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DANS LE TRAIN DE L’ÉCRIT

 

(quelques notes à propos de la littérature de voyage,

entre Chambéry et Mons)

 

 

La vie vaganonde

 

 

 

Ici comme chaque fois règne le grand calme du voyage normalisé, sécurisé, du voyage en T.G.V. où chacun s’oublie dans son rêve, son livre ou son écran, oublie le mouvement, le paysage encore nimbé de nuit, le ciel à peine teinté de rose pâle à l’horizon, le lac pas moins endormi que les passagers.

À main gauche une enseignante corrige ses copies. À main droite un collégien que je connais s’est plongé dans un assez gros roman, façon pour lui d’échapper à l’ennui de la longue attente (même si j’ai peine à l’admettre, je sais qu’on écrit et qu’on lit souvent pour fuir). Le train, surtout le T.G.V., ce peut être aussi ennuyeux qu’une salle d’attente (cela peut vraiment le devenir, comme toutes choses dans la vie, si l’on n’y prend pas garde) – mais il y a ce mouvement souple, ces cliquetis feutrés et ces nuages roses qui nous rappellent au voyage et qui nous sauvent.

Je crois vraiment que le voyage peut nous sauver, mais je ne sais pas bien de quoi ; sans doute de nous-mêmes, de notre enfermement en nous.

 

 

Pourquoi repartir ? En l’occurrence, j’ai une bonne raison, une raison raisonnable, de me rendre aujourd’hui en Belgique (j’accompagne Léo à Mons pour son premier concours international d’accordéon de concert) – mais je sais qu’elle n’est au fond qu’un prétexte. La vraie raison se trouve quelque part du côté de ces nuages impeccablement dessinés, ocre jaune tout liseré de mauve sur fond de ciel limpide. On avait juste besoin de voir les horizons changer, les montagnes s’éloigner, les gares défiler.

Voici un lièvre qui court en lisière d’un champ de colza (en ce moment c’est la grande panique printanière chez les lièvres), et voici le soleil qui pointe au-dessus de la ligne noire de l’Épine. Voici de vieilles fermes enfoncées dans le vent sombre du vallon, des vaches qui se relèvent et s’étirent à mesure que revient le soleil, une petite abbaye au pied de la colline dont les fenêtres vitrées renvoient comme un signal la lumière du levant.

On voyage pour sentir que notre vieux monde est neuf, remis à neuf chaque matin, pas si usé qu’on croit puisque c’est notre regard qui s’use, qui s’use si on ne s’en sert pas.  

Ce qui vraiment est admirable ce matin, ce sont les nuages, vaisseaux arrêtés aux formes floues, oniriques, lumineuses, romantiques à rendre jaloux Turner : j’ai, en ce moment, pour moi seul puisque personne ne regarde à la fenêtre, un Turner gigantesque dont la composition ne cesse de se modifier et disparaîtra bientôt. J’en tenterais bien la description, et je voudrais dire surtout à quel point m’émeut cette petite trace incroyablement blanche laissée par un avion qui semble sortir de l’un des nuages (dessin admirable que la voix chantante d’une fillette assise quelques sièges plus loin commente au même instant – je ne suis donc finalement pas le seul à avoir remarqué le caractère inouï du tableau), mais je préfère simplement regarder.

 

Écrire quelquefois ravive la vision (je regarderais moins si je n’avais pas cette manie), mais quelquefois la limite, finit par devenir une distraction.

 

Plein soleil à présent sur les visages de mes voisins, sur le livre, sur les copies de l’enseignante : tout est repeint en miel.

 

J’ai dit pourquoi partir, redit à ma façon ce que disait Nicolas Bouvier, partout repris désormais : « un voyage se passe de motif ». Mais pourquoi écrire ? Si j’en crois les activités auxquelles se livrent les gens autour de moi, c’est vraiment une curieuse chose que de se mettre à remplir frénétiquement des pages et des pages de carnet comme je le fais dès que j’ai les fesses posées sur un fauteuil de train (ou de bus, ou de tout autre véhicule qui roule, qui vole ou navigue). À bien y réfléchir (et je dois y réfléchir, j’ai promis de le faire prochainement auprès de lycéens car on m’a invité en tant qu’écrivain-voyageur, et j’ai aussi dans l’idée de transformer un jour ces notes ferroviaires en un petit volume destiné aux voyageurs solitaires amateurs de trajets en train), le lien entre littérature et voyage n’est pas si évident.

 

Écrire d’abord suppose une certaine stabilité. On écrit sur une table (éventuellement sur le dos d’une dame, comme Valmont dans Les Liaisons dangereuses, mais c’est plus rare). Écrire surtout suppose une inscription dans le temps plus que dans l’espace : l’écrivain est constamment tenté de revenir sur son texte, qu’il peut creuser presque à l’infini, là où les gestes du peintre semblent plus limités ; il faudra de même au lecteur donner de son temps pour lire le texte, alors qu’un tableau peut être perçu en un seul regard (même si on peut ensuite passer des heures, des jours, une vie entière, à regarder la toile). Écrire enfin fait facilement la part belle aux rêves, aux désirs, aux projections de l’écrivain, à tel point que le monde extérieur semble presque inutile. Rimbaud n’a pas eu besoin d’aller bien loin pour écrire « Le bateau ivre » – dont je me récite les premiers vers, et me voici parti dans une des ces rêveries qui, à la limite, auraient pu me dispenser de partir pour de bon, naguère, transpirer en Amazonie… 

Écrire « sur le motif », écrire pour rendre compte d’un voyage, ce n’est en outre ni pratique, ni vraiment efficace : ces nuages de tout à l’heure (qui ont, le temps de griffonner ces lignes, laissé la place à d’autres, puis à un bois qui les a cachés un moment, puis à d’adorables tableaux de campagne bucolique – ce n’est plus Turner mais Renoir), je pourrais bien les décrire pendant trois pages sans qu’aucun lecteur ne s’en fasse une idée approchant seulement de la réalité que j’ai (que j’avais) sous les yeux, ce qu’une photographie ferait en un instant. On comprend que les auteurs de récits de voyage aient si souvent envie – cela me semble une facilité regrettable – de mêler des images réalistes à leurs textes, trahissant ainsi l’impuissance manifeste de la parole écrite à rendre compte de la richesse des « choses vues », ainsi que Victor Hugo désignait ses notes.

 

(À propos de « choses vues », je n’avais encore jamais remarqué cette vaste décharge au-dessus de laquelle j’ai cru apercevoir quelques mouettes, ou bien des goélands, dont la vision m’a aussitôt transporté dans une rêverie maritime sans lien avec le but de ce voyage.)

 

Donc, pourquoi écrire en voyage, écrire sur le voyage, en faire éventuellement des livres, encore des livres, dont la nécessité depuis l’invention de la photographie, du cinéma, de la vidéo, et le rétrécissement généralisé du monde, ne semble plus aussi évidente qu’au temps des grandes relations de voyage ?

 

Je pense d’abord qu’indépendamment de tout lecteur, prendre des notes en voyage est susceptible de métamorphoser le regard. Quand je prends des notes, cela m’oblige à regarder autour de moi et cela rend apparents les liens qui unissent des éléments qui semblaient séparés : des liens entre les objets eux-mêmes, mais aussi entre ces objets et le sujet observant que me voici devenu, et encore entre l’expérience présente et le passé.

J’écris d’abord non pour être lu, encore moins loué, mais pour voir, pour me relier au monde, relier l’intime et l’« extime », le dehors et le dedans. Au lieu de flotter dans une sorte de bulle d’indifférence égotique et cotonneuse, comme la plupart des gens que je vois autour de moi, ou comme moi-même lorsque je n’écris pas, cela entraîne un changement d’attitude. On lève le nez, on se met à scruter comme une marmotte ou un suricate, on flaire l’air alourdi de pollens et de parfums comme un chien qui s’apprête à lever un lièvre (sans doute celui de tout à l’heure, mais il est un peu loin). Même à six ou sept heures du matin on se sent soudain vif et alerte. Il y a ainsi au moins un point commun entre faire un croquis en allant sur le motif et écrire en voyage ou en déplacement : on est obligé de regarder autour de soi, de se poser, pour saisir le mouvement. N’importe qui peut faire cette expérience : si l’on s’arrête, si l’on n’a pas d’autre distraction disponible, forcément on finit par regarder, et si l’on nomme à mesure ce que l’on voit on commence à trouver intéressant quelque chose qui, au départ, ne semblait pas tellement nous concerner.

Cela peut être simplement ludique, comme un passe-temps – par exemple, je viens de remarquer que mon voisin de gauche, qui doit être le mari de l’enseignante toujours occupée à corriger ses copies (on notera au passage la vaillance et la motivation de cette digne représentante du corps enseignant, qui ne part en vacances qu’accompagnée par un tas de copies qu’un simple regard suffit à estimer assez conséquent, et qui diminue avec une lenteur qui me fait de la peine pour elle), mon voisin de gauche porte une bague étrangement torsadée et tapageuse, alors que celle de sa femme est un anneau tout simple et très discret (est-ce à dire qu’elle n’est pas sa femme ? Je ne peux quand même pas le réveiller pour lui demander...); de fil en aiguille je pourrais me lancer dans une enquête sur les bagues portées par les différentes personnes présentes dans ce compartiment de profs et d’endormis, établir ainsi des liens entre elles, etc.

Cela peut devenir plus essentiel. Regarder, noter, c’est établir des rapports dont on n’avait pas conscience au départ, comme peut le faire un peintre. La jeune femme représentée par Hopper dans son tableau « Compartiment C, voiture 293 » ne sait pas que la lumière qui brille dans ses cheveux est la même que celle qui fait flamboyer l’horizon, mais le peintre le sait, et le spectateur du tableau le voit. On peut tourner le dos au monde extérieur, mais le tableau, ou la simple prise de notes, rétablit ce rapport. Dans un monde qui meurt de n’être pas considéré comme vivant, ce n’est pas rien. Je pense que cette attention portée aux choses est un profond remède à toutes sortes de replis identitaires, qui ne sont souvent que l’expression d’un refus de la réalité. Je regarde, j’écris, et je me rends compte que le monde qui m’entoure est plus intéressant que moi et mes petites histoires.

 

Je vois un autre intérêt majeur à cette écriture rapide de la prise de notes. Écrire comme je le fais en ce moment, c’est être soumis d’une façon particulièrement forte au temps, car ce texte s’arrêtera quand le train s’arrêtera. Cela s’apparente à une improvisation de jazz : il faut être vif, et rebondir sur l’inattendu que nous offre le monde comme la lumière jaillit de ce champ de colza que le train traverse en ce moment pour s’accrocher à mon carnet. Bien sûr, un romancier qui doit répondre à la demande pressante de son éditeur, par exemple, est obligé d’aller vite aussi ; mais la différence entre le roman et cette pratique des « notes nomades » qui sont à la base de presque tous les livres de voyage, c’est que le monde extérieur soudain envahit l’espace du livre. 

Sur le plan stylistique, cette écriture sous forme de notes suppose une rapidité qui peut être laconique, et dépourvue d’intérêt littéraire. Quand on lit les notes de voyage de Nicolas Bouvier, ou même de Flaubert, ou quand je relis celles que j’ai pu prendre dans des moments où je manquais particulièrement de temps, ce ne sont que des traces, photos de vacances prises à la va-vite, notes kleenex. C’est pour cela, d’ailleurs, que tant de voyages ne donnent lieu à aucun livre, même chez les écrivains amateurs de voyage. Mais dans certains cas, cette nécessité d’aller vite peut donner lieu à des textes qui sont déjà, en eux-mêmes, poétiques. La syntaxe est bousculée, les verbes ne sont plus conjugués, le dehors interfère avec le dedans ? C’est tant mieux.

Il se trouve que pour agrémenter ce long voyage en train, j’ai emporté avec moi le gros volume récemment paru des notes de voyage de Lawrence Ferlinghetti : La vie vagabonde, carnets de route, 1960-2010. Cinquante années de carnets de route d’un des grands poètes américains encore en vie (il a aujourd’hui cent ans). On y trouve de nombreuses pages écrites pendant des voyages en train, et certaines si enthousiasmantes que je suis tenté, vraiment tenté, d’abandonner mon propre voyage et mon carnet pour m’y replonger...

 

 

On résiste mieux à la tentation après y avoir cédé (La Rochefoucauld dixit) : j’ai laissé mon carnet pour lire un passage magnifique dans lequel Ferlinghetti traverse les Andes dans un train électrique... On y trouve tout ce que j’aime : des images suggestives qui semblent (qui sont) offertes par le monde extérieur (mais accueillies par un poète), de la précision, de la cocasserie (il y est question, entre autres, de jeunes Jésuites en balade et d’un renard qui s’échappe dans le train et mord les passagers qui essaient de l’attraper…).

Je ne suis pas amateur de romans de gare mais bien de littérature ferroviaire. Je lisais il y a quelques mois le livre de Patrick Drevet intitulé La Micheline, dans lequel l’auteur évoque ses souvenirs d’enfance liés au train. Son écriture est très travaillée, très ouvragée, pour ne pas dire ampoulée : tout a été écrit après coup, dans un effort d’écriture visible (Proust aussi a écrit « après coup », mais l’effort chez lui n’existe plus). Il y a au contraire dans ces simples notes prises sur le vif par Ferlinghetti une fraîcheur intacte, qui me semble confirmer l’intuition de Rousseau qui, dans ses Confessions, regrettait de ne pas avoir pu prendre de notes lors des longs voyages à pied de sa jeunesse (« La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j’ai perdu la mémoire est de n’avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans ceux que j’ai faits seuls et à pied », note-t-il dans le livre IV des Confessions – je le réécris moi-même pour mémoire).

Du point de vue du lecteur, lire ces lignes dans le train permet d’agrandir son propre voyage, dans une interaction constante aussi stimulante qu’une véritable conversation avec un inconnu exceptionnellement attentif au monde et maîtrisant la parole. Le livre « documentaire » permet cela, alors que le cinéma (même documentaire) oblige à l’immersion – c’est le cas aussi du roman, à en juger par la tête que fait à ma gauche Léo, qui n’a toujours pas levé le nez de son livre, cependant que la pluie s’est mise à fouetter les vitres et que défilent de grands champs jaunes traversés par aucun renard....

Mais, pour revenir au point de vue de l’écrivain, écrire me semble être surtout une belle façon de recueillir un peu de ce que le monde peut avoir de cocasse et de touchant. Nicolas Bouvier disait, à sa façon toujours imagée, que c’était une manière de répondre à la sollicitation du monde, d’essayer de rendre un peu du bonheur qui nous est parfois donné (ou de conjurer le malheur) : le chat ronronne quand il est content (ou malade), l’écrivain écrit.

 

Le train, cependant, file – nous serons bientôt à Paris, où il faudra changer de gare pour attraper le Thalys jusqu’à Bruxelles, puis Mons. L’enseignante d’à côté a laissé tomber ses copies et s’est emparée d’un carnet sur lequel, manifestement, elle écrit, en regardant tantôt par la fenêtre, tantôt sur le carnet ainsi que je le fais. C’est drôle et c’est rare de voir dans un train quelqu’un qui fait ce que je fais, et je suis tenté de l’interpeller comme une fois des jeunes filles l’avaient fait avec moi en me voyant scribouiller dans le train de Dijon – et nous avions alors causé longuement, si bien que je n’avais presque pas pu écrire –, mais l’écriture habitue plutôt au retrait, je suis d’un naturel plutôt timide, et je ne voudrais pas réveiller l’homme qui, à côté d’elle, dort plus profondément que jamais, et dont je doute qu’il soit vraiment son mari.

 

Il me reste à peine le temps de dire un mot de la deuxième partie du travail de l’écrivain nomade, sédentarisé de force – puisqu’il va maintenant lui falloir rester enfermé pour écrire son livre. Ce n’est pas tout d’accumuler des notes en se promenant sur la planète, vient le moment où on en fait un livre qui peut être publié et éventuellement lu.

Cette deuxième étape n’est pas indispensable. Beaucoup d’auteurs ont voyagé sans que cela donne lieu à des livres. Nicolas Bouvier a écrit L’Usage du monde lors du long et lent voyage qui l’a conduit, avec son ami peintre Thierry Vernet, de Genève jusqu’en Inde, mais la traversée de l’Inde n’a donné lieu qu’à des émissions de radio, dont les textes préparatoires ont été ultérieurement intégrés au gros volume de ses Œuvres publiées dans la collection Quarto de Gallimard. Pour ma part, il y a beaucoup de notes que j’ai mises au propre, voire au Net, mais dont je ne ferai vraisemblablement jamais rien – et davantage encore qui dorment dans des carnets que je n’ai jamais relus. Jean Morisset, qui a arpenté toute l’Amérique à pied de la Terre de Feu jusqu’en Alaska, raillait gentiment la production éditoriale pantagruélique de Kenneth White en me disant qu’il avait de ce genre de carnets un placard entier dont il ne souciait nullement de publier le contenu (ce qui ferait pourtant le bonheur de bien des lecteurs).

Je crois que l’écriture du livre, et la publication qui en marque en principe l’achèvement, est ce deuxième voyage qui permet de découvrir le sens de ce qui a été vécu. La prise de notes est une sorte de soumission au temps bref et à l’espace ; la fabrication du livre redonne toute sa place à l’écriture, et à l’effort. Nicolas Bouvier a assez raconté à quel point écrire lui était difficile, lui pourtant dont la parole orale ressemblait déjà tant à du Nicolas Bouvier. Il faut donc pour cela une profonde nécessité : une œuvre à bâtir (White), une vie dont il faut coûte que coûte recoudre les lambeaux…

Il y a parfois des circonstances de la vie où l’on a grande envie de retourner en arrière, pour retrouver nos disparus, ou bien le pays d’où on a été exilé (je pense par exemple à Dany Laferrière avant qu’il ne puisse retourner en Haïti) ; la machine à remonter le temps existe bel et bien, pour celui qui écrit. J’ai dit parfois par boutade qu’écrire L’éloignement m’avait permis de retourner en Guyane à moindre frais, sans payer l’avion – mais c’est à peine une boutade. Pendant le temps de l’écriture, j’ai revécu de façon accélérée les sept années de ce séjour amazonien. Quand je dormais, je ne voyais plus que des images de la forêt. Rousseau le disait déjà : « Je suis, en racontant mes voyages, comme j’étais en les faisant » (et Louise Labé aussi, bien avant lui…).

Pour moi, le livre de voyage va donc nécessairement mêler les époques, les points de vue. Je me vois d’ailleurs mal écrire à partir d’un lieu où je ne serais allé qu’une seule fois… C’est ce que pratique avec constance et profondeur Frédéric-Yves Jeannet, qui a la particularité d’accumuler des notes sur un très grand nombre d’années. Le processus d’écriture est chez lui nécessairement long – ce qui prend d’ailleurs une dimension presque tragique quand le temps vient à manquer… On se livre ici à un travail non plus de géographe, mais d’historien, en quelque sorte. Cela peut également permettre de compléter le voyage par des recherches, car on apprend beaucoup en écrivant...

 

L’écriture littéraire dépasse dès lors la simple prise de notes, et permet quelquefois de passer des « choses vues » à la vision.

 

J’ai pris aussi dans ma besace (qui comporte plus de livres que de vêtements) l’admirable petit livre de Werner Herzog intitulé assez platement Sur les chemins des glaces dans l’édition française de la Petite Bibliothèque Payot Voyageurs, et Vom gehen im eis en allemand.

À l’automne 1974, Herzog apprend que son amie Lotte Eisner, critique et historienne du cinéma, est très malade et risque de mourir. Depuis Munich, il décide de se rendre auprès d’elle à Paris, avec la certitude qu’elle survivra s’il voyage à pied... C’est naturellement une idée folle, mais une idée qu’il va tenir jusqu’au bout, malgré des conditions météorologiques et intimes effroyables. Pendant presque un mois il marche, dort dehors ou dans des maisons vides, avance coûte que coûte dans la neige, se perd, se fait arrêter comme vagabond – et, surtout, il tient un journal, qu’il ne destine pas à la publication mais qui sera publié quelques années plus tard. On sent ici à chaque page la nécessité absolue du voyage physique et du voyage mental, de la marche à pied et de celle de la plume, et certaines passages basculent dans des visions vertigineuses qui abolissent la frontière entre l’individu et le monde. Tout se passe comme si l’auteur répondait à la mort et aux éléments contraires par un immense regain de vitalité et de volonté. Il regarde en face tout ce dont habituellement on se détourne, et considère l’acte d’écrire comme une sorte de magie de guérison (de fait, son amie guérira – il ne prétend pas que cela soit lié à la marche ni au livre…).

Dans ces pages-là, rendues si âpres par les rudes conditions du voyage, on sent comme rarement la vie et la mort qui cheminent ensemble – on sent également cela dans les meilleures pages d’Henri Michaux ou de Nicolas Bouvier. Certaines limites cèdent. Dans tous ces textes bouleversants de douleur, je crois qu’on peut vraiment sentir à la fois la fragilité, la précarité humaine, et la possibilité qui nous est laissée de faire face. Il me semble que le refus de la fiction rapproche par ailleurs fortement le lecteur de l’auteur : on est, en tant que lecteur, au plus près de Werner Herzog, comme on est au plus près de Nicolas Bouvier malade à Ceylan, égaré dans une « géographie qui n’était pas du tout la mienne ». Je crois que tous les livres de voyage nous confrontent à l’inconfort, à la perte, au meilleur comme au pire, à la vie, à la mort. Les plus belles pages des écrivains voyageurs me semblent toujours liées à une acceptation pleine et entière de la vie et de la mort.

Sur le plan stylistique, on a vu que prendre des notes exigeait rapidité et concision, mais tout dans le livre devient par ailleurs possible, même l’ampleur proustienne. Bashō écrivait des haïkus, mais il les enchâssait dans des récits en prose, qui donnent en quelque sorte le chemin parcouru pour y parvenir...

 

 

Voici cependant les premières barres de la banlieue parisienne. Quelques agneaux broutent au cœur d’une friche industrielle. On s’approche des tours de la Défense. Il faut cesser d’écrire pour affronter la cohue de la gare, l’épreuve des portiques du métro que l’on passe à quatre pattes parce que l’accordéon est trop gros (ou le portique trop petit), la petite panique du Thalys en retard qui arrive en même temps que le nôtre et qui fusionne finalement avec lui en un seul très long train, si bien que toutes les voitures sont dédoublées et qu’on marche longtemps sur le quai en quête de la nôtre…

 

 

Dans ce Thalys rouge et noir se presse à présent une foule très internationale, aussi désorientée que des abeilles déplacées de leur ruche pour en former une nouvelle – mais cet essaim là se défera quoi qu’il en soit à l’arrivée. Paris s’éloigne, fumées et ciel de plomb, acier béton de Saint Denis, décharge et petites maisons de briques, ciel de plomb. Léo s’est replongé dans son roman. Devant nous un Indien à la mine sévère parle fabrication, commande et importation de fusées derrière son ordinateur portable. Derrière nous on parle italien, un peu plus loin chinois, et français avec l’accent belge dans les haut parleur. Enfin un peu d’exotisme, mais où est le renard enragé ?

À main droite une toute jeune fille à la mine angoissée a engagé la conversation avec sa voisine, une dame qui pourrait être sa grand-mère. Elle est en train de vivre l’un des moments les plus importants de sa vie, de toute vie : son premier départ loin de l’appartement familial, pour aller travailler à Bruxelles. Elle a peur. Elle n’a jamais voyagé, n’est jamais sortie de chez elle, et se raconte avec tant de fragilité que la vieille dame d’abord un peu distante, en est touchée, l’écoute, la rassure, se raconte à son tour. De tels moments sont si beaux qu’il faudrait, me dis-je, les fixer aussitôt par écrit. Je commence à prendre en notes leur conversation, puis je m’arrête – non tant par pudeur que par fatigue (j’ai déjà bien assez écrit aujourd’hui) et parce que j’ai trop envie de continuer à lire Ferlinghetti.

 

Ici s’arrêtent ces nouvelles notes ferroviaires.

 

Tout en refermant le carnet je me dis encore qu’écrire reste une belle façon de filer avec ce train qui file, de ne pas le manquer. En griffonnant ces lignes je sais que j’ai fixé dans ma mémoire quelques-unes des images qui permettent de l’enrichir, d’en faire un terreau où je pourrai planter, plus tard, si la nécessité s’en fait sentir, la plante d’un nouveau livre. Nicolas Bouvier parlait de « faire un peu de musique à partir de cette vie unique » ; j’ai transformé un peu du temps perdu du trajet en un petit quelque chose. Écrire, en voyage ou en chambre, c’est sans doute une façon de voyager à bon compte, une façon de mieux voir et de mieux vivre, mais c’est toujours un pied de nez au temps.

 

 

TGV Chambéry-Paris, puis Thalys Paris-Bruxelles, 25 avril 2019