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UN TRAIN DE HAUT-VOL

 

(Mons-Bruxelles)

 

 

Mons

 

  

 

Le train chante, chante dans les graves à la façon d’un violoncelle, cependant que la pluie fouette les vitres et ravive les rouges et les jaunes et rendrait presque beau le squelette de cachalot échoué de cette gare de Mons dont on se demande décidément si elle est en cours de construction ou de démantèlement. On regarde s’éloigner le clocher du beffroi, dont la flèche dorée ouvre un tout petit espace de blancheur dans le ciel anthracite. Autour de nous les conversations vont bon train, avec cet accent râpeux que j’aime tant. Le violoncelle mystérieux du départ s’est tu pour laisser place à l’habituel boogie des rails. Un homme entame avec son téléphone une conversation en arabe si animée qu’on se croirait soudain déplacé loin vers le sud, ainsi que lui sans doute l’a été vers le nord, et pour peu qu’on se remette à lire les notes ferroviaires de Lawrence Ferlinghetti commencées à l’aller, on ne saura vraiment plus où on est. 

 

« Nous arrivons à Jurbise » », proclame l’affichage orange du train belge. Jurbise – un beau nom qui claque comme un coup de vent sur ce paysage de printemps pluvieux à l’horizon duquel un champ de colza allume une illusion d’aurore, alors que partout ailleurs c’est la nuit. 

 

« Nous arrivons à Braine-le-Comte ». Sur le quai passe une élégante à la chevelure rousse habillée avec une robe vert forêt, un béret vert forêt incliné sur le front – c’est l’Irlande en Belgique. Une dame devant moi égrène la liste des objets qui ont été emportés par les cambrioleurs dans la maison de son ami, sur un ton si continu, si monocorde, qu’on peine à repérer la moindre pause dans ce qui ressemble à une période proustienne avec incises et parenthèses à l’infini – mais comment ont-ils fait pour dérober autant d’objets en une seule fois ? À cet instant précis Léo murmure pour lui-même : « Une résidence de haut vol ». C’est le titre de la nouvelle qu’il est en train de lire, qu’il apprécie, et qu’il a ainsi prononcé à voix haute sans se douter qu’il faisait ainsi écho au monologue que j’évoquais et qu’il n’écoutait pas. 

 

Champs verts, vaches blanches, ruisseaux gris, La Vie vagabonde se reflète sur les vitres. Tags et tunnels, comme partout. Caravanes abandonnées et pylônes, comme partout. Clochers sur les crêtes et boue dans les ornières, comme partout. Églises, maisons de briques, comme ici. Puis voici la banlieue de Bruxelles, pareille à toutes les banlieues de toutes les grandes villes d’Europe, comme partout, comme nulle part, d’où est venu le mal…

 

 

Mons-Bruxelles, 27 avril 2019