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RUS ET RENCONTRES

(Pontcharra-Annecy)

 

 

Pontcharra Annecy en mai

 

 

 

Le départ sent l’herbe coupée, le ruisseau et l’ortie. Tout est à sa place : la Chartreuse en fond de décor, d’un vert velouté, capiteux, ondulant, délicieux ; les rouges-queues en parade qui volent d’un piquet à l’autre, d’un toit à l’autre, en proie à l’habituelle frénésie de mai ; les figurines débonnaires – on dirait des jouets – des voyageurs qui s’apprêtent à rembarquer dans le train-train du travail à la ville (car le bourg de Pontcharra, que ses habitants me pardonnent, n’est guère qu’une cité dortoir en périphérie de Chambéry et Grenoble, un prolongement de la gare) ; les horloges noires aux longues aiguilles jaunes qui nous guident et nous surveillent ; moi-même assis comme il se doit bien avant l’heure sur ce banc face à la faille des rails : vraiment, tout est en place.

 

 

 

Une femme joviale lance à sa compagne Anne-Laure qu’il fait « bien moins froid qu’hier, tout de même », puis m’interpelle d’une façon totalement inattendue – « Oh, vous, vous ne prenez pas souvent le train de Chambéry ! » – et engage la conversation avec un naturel et un entrain déconcertants. Une telle spontanéité achève de métamorphoser ce quai de gare parfois si triste en un lieu accueillant.

 

On parle de parapente et de montagne, elle me questionne sur ce que je vais faire, puis s’éloigne pour saluer cette fois un grand collégien qu’elle appelle par son prénom : elle connaît manifestement, ou cherche à connaître, tous ceux qui passent sur ce quai, commentant encore en connaisseuse la façon dont le train s’en va («…et après, il va klaxonner là-bas comme un malade !... »), s’impatientant (« bon, le train, il se ramène ! »), saluant cette fois la « petite Malika » (ou sa sœur, je ne sais pas).

 

Le train, un de ces merveilleux T.E.R. encore pourvus de compartiments, entre en gare. J’hésite un instant entre le compartiment où un groupe de jeunes gens est allé s’installer, et celui dans lequel est entrée la jeune femme un peu folle, sans doute, sympathiquement folle, qui a entre temps engagé la conversation avec trois autres personnes – puis je me dis que j’en entendrai davantage avec elle.

 

Nous sommes seuls dans le compartiment, ce que je regrette car j’aurais préféré écouter les conversations plutôt que d’en engager une. Comme une enfant elle s’exclame, questionne, roule de gros yeux et jure quand je lui explique que les guêpes ne passent pas l’hiver et, en automne, tentent de voler leur miel aux abeilles pour survivre – car la conversation est venue sur ce sujet des abeilles, et je dois faire face à tant de questions précises que je regrette bien de n’avoir pas à mes côtés mon ami apiculteur. Elle, raconte le calvaire de son travail à la blanchisserie, la fatigue, la méchanceté, l’entraide aussi, sa joie d’en être partie pour travailler maintenant « dans les ordinateurs », et sa joie surtout de pouvoir prendre ce train chaque jour, de se laisser emporter « comme en parapente » (c’est sa passion, ou son rêve) car le train est pour elle une sorte de parapente horizontal. Je me dis qu’elle est heureuse, cette femme candide, sensible, naïve sans doute mais riche de tout ce que son enfantine curiosité lui permet de glaner en allant ainsi sans filtre vers les gens.

 

Elle me quitte en gare de Chambéry en me recommandant de bien dire à mon ami apiculteur qu’ « il prenne soin de sa petite reine » – il est difficile de savoir si cette formule est volontairement ambiguë ou juste naïve…

 

 

 

Cyprès noirs dans le ciel gris, vieillard occupé à regarder passer les trains (en tout cas le mien) depuis la fenêtre d’un immeuble qui semble en ruine, hangars gris et grues jaunes, lac et marais, château et garages, foule sur le quai de la gare d’Aix, où se recomposent les scènes des compartiments – avec tout ce que cela suppose de suspense romanesque : qui va rejoindre qui ? Quelles rencontres, quels regards, quelles attentes, quels évitements ? Le train reste à l’arrêt, mais j’en serai quitte de mes rêveries : seul est monté dans mon compartiment un quadragénaire à trotinette qui s’est aussitôt plongé dans la lecture du journal sur son téléphone portable – si mon inconnue de tout à l’heure (pourquoi ne lui ai-je pas demandé au moins son prénom ?) était encore assise ici, il n’aurait pas échappé au feu nourri de ses questions et j’en aurais appris davantage, mais je dois reconnaître qu’il ne m’intéresse pas tellement (je devrais avoir honte de mon incuriosité).

 

M’intéressent davantage ces bouquets de fleurs mauves qui poussent entre les rails, ce fracas de torrent qui monte maintenant du train, ces vols d’oiseaux dans le ciel gris clair qui s’illumine peu à peu, cette nouvelle file de voyageurs alignés sur le quai de la gare de Grésy-sur-Aix, ces silhouettes plus loin en gare d’Albens, ou surtout ce grand soleil voilé qui dégage dans le gris un large cercle de blancheur et me fait mentalement m’exclamer : « ça y est ! nous sommes repartis, nous sommes en voyage, je traverse ce monde flottant et j’écris comme j’aime écrire ! »

 

J’écris à travers les prairies, en lisière, en secret, j’écris.

 

J’écris en frôlant les fenêtres, les façades, comme un gosse laisse traîner son baton dans la poussière, j’écris.

 

J’écris en ondulant un peu comme un ruisseau, un serpent, un danseur, j’écris.

 

Comme le soleil qui révèle les marques sur la vitre et les rides du monde, je trace ces traits souples sur la page, j’écris.

 

Comme ces ouvriers arrivés tôt sur le chantier, je travaille au petit chantier portatif de ma vie, j’écris.

 

Quel chambardement, cependant, en gare de Rumilly, où je découvre les visages de tous les inconnus qui peuplaient les compartiments de ce train que je croyais presque vide et qui sont descendus sur ce quai où je vois soudain flotter ce visage, mon dieu – « danger falaise » – si beau que je voudrais le retenir – on longe le cimetière – que j’aurais voulu le garder longtemps en mémoire – j’ai sans doute rêvé – aussi l’ai-je regardé intensément se rapprocher puis s’éloigner de ma vitre qu’il a frôlée sans savoir naturellement qu’il était regardé et soucieux seulement de disparaître le plus vite possible dans le grand trou noir de la sortie, je l’ai regardé et j’ai brièvement fermé les yeux en me disant, mon dieu, ce visage (et le corps qui vraisemblablement le soutien – mais c’était peut-être un visage sans corps, à l’instar de ces anges dont les peintres de la Renaissance ne dessinaient parfois que la tête ailée, ce qui est assez ridicule et même franchement monstrueux) ce visage, si j’avais été m’asseoir là-bas dans le wagon d’à côté d’où je l’ai vu surgir, j’aurais pu une heure durant le contempler, en savourer, en célébrer la beauté à ma façon habituelle (donc en parlant d’autre chose, par exemple des champs de blé, des arbres ou des ruisseaux) – seulement voilà, c’est la règle du jeu ferroviaire, le train impitoyable est reparti depuis dix bonnes minutes, laissant si peu de place à ce genre de rêverie, seule une étudiante en baskets et survêt est montée, et nous voici plongés (perdus, happés) dans une grande forêt, un tunnel, un ravin, un torrent, un tunnel encore (à chaque fois le train rugit), un arbre mort avec un oiseau au sommet, un cours d’eau, un cours d’eau encore, des nants, des rus, des ruisseaux, des rivières partout qui parcourent ce paysage de plus en plus sauvage, « Gorges du Fier » était-il inscrit je crois sur cette baraque au bord de l’eau, et cela semble si beau, si exaltant, qu’on voudrait pouvoir s’y arrêter et partir à l’aventure en ces lieux où la légende dit qu’un page est mort d’amour et où l’on voit tant d’eau et tant d’arbres que je me dis « c’est la Guyane ! c’est merveilleux ! » – mais ça ne dure pas car voici de nouveau des routes, des maisons, les faubourgs d’Annecy, et la fin de l’étape…

 

 

T.E.R. Pontcharra-Annecy, 17 mai 2019