Index de l'article

 

 

CHAMBÉRY TERMINUS

(Pontcharra-Chambéry)

 

 

Désormais on ne voyage plus guère, ou guère plus loin que l’orée de son bois, la lisière de son quartier. Assignés à résidence entre deux confinements on perd le goût et l’envie de dépenser vainement tant d’énergie pour aller voir ailleurs ce que l’on a aussi bien dans son champ de vision habituel, et l’on gagne peut-être en capacité à se saisir du moindre déplacement comme d’une aventure. 

Le si court voyage de Pontcharra à Chambéry par le TER de juillet en ce matin de pluie, il faut s’en saisir ainsi comme on prend son train à la hâte après s’être trompé de quai dans une gare qui n’en comporte que deux et avoir appelé à l’aide une inconnue du quai d’en face, « Pardon Madame, le quai B pour Chambéry c’est le vôtre ou le mien ? – Il faut que vous traversiez, Monsieur !... Regardez l’escalier dessiné à côté du B sur le panneau à votre gauche ! – Je sens que cette fois-ci je vais retenir la leçon, et puis je note ce moyen mnémotechnique pour amnésique ferroviaire : côté Coléo, c’est Chambéry, et côté gare c’est Grenoble ! » 

Se saisir alors de l’instant où l’on se pose, où le train redémarre, où l’on se détend entre deux gares, où l’on se laisse glisser entre le vert et gris du dehors et le bleu et gris du dedans, et même la voie robotisée qui annonce Montmélian prend soudain quelque chose de familier, de plaisant, de doux, pour un peu on la dirait maternelle… 

Se laisser emporter pour dix minutes d’éternité par les images des rails luisant sous la pluie, de cette jeune fille assise en tailleur sur le banc de bois mouillé, de ce jeune homme adossé à la petite gare rose, de ces coteaux dont toute la partie supérieure est effacée par les nuages, des lignes nettes des vignes, de la Croix de Savoie dont le rouge et blanc claque dans ce paysage tout vert, de ces lueurs électriques par delà les pylônes, de ces maisons aux toits gris qui, à cause du ciel, à cause du temps, à cause du train, me déportent dans un souvenir de Bretagne. 

Se laisser aller aux joies du voyage clandestin, parce que personne dans le wagon manifestement ne se doute de tout ce qui se trame de vaste dans ce qui semble n’être qu’un déplacement professionnel, parce que personne ne regarde dehors ni ne me regarde mais que chacun est absorbé dans sa tâche, son portable, son ordinateur, le parcours planifié du jour, alors que j’ai le cœur battant de la joie du départ et les tempes brûlantes à l’idée soudain de ne pas descendre à la station prévue… 

Mesdames et messieurs, le train entre en gare de Chambéry, terminus de ce train. Assurez-vous que vous n'avez rien oublié… 

Puis le contrôleur à qui je tends mon QR code constate que je me suis trompé de date en cliquant sur le menu déroulant qui remplace les anciens guichets, les machines et leurs machinistes obsolètes : j’étais bel et bien ce jour-là passager clandestin. L’éternité a un coût, que je paye par carte bancaire et répétant dans ma tête que « le temps des voyages est fini. »

 

Pontcharra-Chambéry, 7 juillet 2021