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PRENEZ GARDE À L’INTERVALLE !

(Pontcharra-Annecy)

 

 

Pontcharra Annecy

 

 

Le minuscule buddleia (nommé aussi « arbre à papillons ») qui pousse sur le quai, on dirait qu’il sort du muret, mais on découvre en se penchant qu’il est en fait enraciné bien plus bas dans les caillasses du ballast. L’arbuste est beau, est touchant, parce qu’il semble si fragile de pousser dans cet endroit impossible, mais c’est en fait une espèce invasive qui attire les insectes sans les nourrir, paraît-il, autant dire un leurre – comme toutes les belles choses, les belles plantes ? Assis les pieds ballant juste au-dessus des rails parce que c’est le seul endroit où l’on trouve encore un peu d’ombre en ce matin moite du dernier jour de juillet, je regarde de près les petites fleurs roses ballottées par l’arrivée, sur le quai d’en face, du train pour Grenoble, puis je regarde les platanes aux troncs démesurés et au feuillage éclatant, le théâtre vivant des vacanciers posés à intervalles irréguliers sur le quai de la gare et les rails qui semblent de partout, de partout où il y a des trains, en route vers les montagnes bleues et le ciel blanc du vaste monde.

Notre train entre en gare, on entre dans le train. La tablette qu’on tire émet un grincement effroyable, le store un raclement de batracien, seul le départ du train est parfaitement silencieux.

Bourdon des voix d’adultes, moucherons des voix d’enfants. À ma droite Élodie travaille à ses cours : module plantes médicinales. Une femme se plaint de passer trop de temps sur Instagram, un jeune homme qui travaillait sur son ordinateur referme l’écran et regarde dans les verts flous de la fenêtre l’arrivée, bientôt, en gare de Montmélian.

Unité de valorisation des déchets de plâtre.

Alignement de camions bennes.

Élodie parle des mérites du cassis comme anti-inflammatoire et le train glisse, de plus en plus silencieux, comme une barque sur son erre, avant de repartir en ronflant un peu.

Je pense que c’est l’un des derniers des voyages en train, peut-être le dernier. Demain je ne bougerai plus, en ce monde où tout bouge. Je ne ferai plus que marcher, conduire à peine, j’irai très lentement. Je pense aux premiers voyages en train, à mon père et ma mère laissés sur le quai, s’éloignant, moi pleurant. Je pense aux voyages de ma jeunesse lorsque, étudiant, je quittais la grande ville de Lyon pour regagner Chambéry. Je pense aux trains de l’éloignement pris tout seul avec ou sans les enfants, aux trains tristes, aux trains d’espoirs, de fêtes, de défaites. Je pense à tous ces trains et, mon dieu, cela sent la fin de parcours, la fin de chapitre, la fin du livre. Cet homme là-bas sur les coteaux qui promène un grand chien blanc, c’est moi, bien sûr, avec mon chien Rimski – je ne peux plus partir à présent que j’ai un chien et qu’on exige, si je veux l’embarquer avec moi, que je le musèle. De toute façon chacun est muselé, planqué dessous son masque, chacun s’endort, chacun s’évade, il n’y a plus personne dans ces trains qui ne mènent nulle part.

N’exagérons rien: ce train va quelque part, Annecy en l’occurrence, où Élodie et moi allons rejoindre Lionel et Rudy pour saluer la parution de mon livre de promenades alpines. Comme toujours les nuages s’accrochent à la Croix du Nivolet, dommage que j’aie supprimé le chapitre qui lui était consacré, et je m’étonne éternellement de ne plus être cet adolescent accoudé à la fenêtre de l’appartement de Chambéry le Haut qui passait des heures à les regarder, ces nuages (si, comme l’a écrit un romancier, un vieux est un jeune « qui se demande ce qui s’est passé », je suis vieux depuis longtemps, sinon depuis toujours).

Est-ce que vraiment c’est moi, c’est nous, ces reflets qui au détour du tunnel supplantent le paysage et l’image que nous avions de nous ? Le train pour Lyon est à quai, voie C, et je me presse pour ne pas le rater en portant sous le bras mon chat Catini enfermé dans sa boîte. J’aurais voulu voir le train d’en face s’en aller mais c’est le nôtre qui s’en va, trop pressé, destination suspense avec Michel Bussi avant le repère T, la région vous transporte mais on n’a pas de place pour mettre les jambes et, Ghost writer sur le mur décrépi, la petite fille gazouille dans les aigus cependant que s’éloigne la rotonde. Ça dépend : toi, en 2014, tu avais quel âge ? Je crois qu’il est question de dates de validité des cartes mais cela ne m’intéresse pas du tout, je préfère les prés verts et la petite chapelle qui apparaît, qui disparaît, comme tout ici apparaît et disparaît.

Une balançoire, un chat tigré, un barbecue en bord de voie, des cabanes à lapins, d’énormes massifs de buddleias (les mêmes que sur le quai du départ, mais à une autre échelle). Votre attention s’il vous plaît, notre train vient de s’arrêter inopinément, il est susceptible de repartir à tout moment. C’est comme tout, dit une voix, ça s’arrête, ça repart, puis ça ne repart plus… et on nous demande de faire attention ! Moi je m’en moque parce que, quoi qu’il en soit et pour le moment, j’ai une épaule où m’appuyer si je bascule sur le côté à cause de la fatigue ou d’un accident cardio-vasculaire, le train est toujours arrêté mais le stylo d’Élodie court sur la feuille pour rééquilibrer à long terme les principaux neurotransmetteurs et soulager les symptômes. Bourrache, violette, eucalyptus, sourire sous le masque et caresse à la main droite pendant que la gauche, gauchement, continue à écrire, cela marche, assurément, cela soulage de tous les trains arrêtés, cela rassure, console, apaise, rétablit pour une heure la précaire harmonie et même, fait repartir le train.

Aspo, pixel, pylône et samoyède, graffitis, camions abandonnés, liseron, bouddha, buddleia, cattleya, impossible de le faire ici dans ce wagon bondé mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Ce qui me manque le plus pour l’instant, ce sont les connaissances chimiques et purement médicales. Ce qui me manque. Ce qui manque. Ce qui lance. Ce qui relance la machine du corps, du train, de l’esprit, de la parole.

À mesure que le train file les nuages s’accumulent, le ciel noircit, les voix claires du début se voilent, se brisent et rejoignent le grand chœur des fantômes, est-ce que tu te souviens à l’arrêt d’Aix-les-Bains de ton premier concert de Claude Nougaro, où ton père t’avait déposé avant de repartir ?

Déchèterie professionnelle. Plomberie. Auto vision. Danger. Une foule de touristes masqués prend d’assaut le TER. La rousserole verderolle peut imiter plus de deux cents oiseaux, dit Élodie qui lit la Salamandre. Des chants. Des mots. Des signes sur les murs. Des cris d’enfants, des paroles échangées. Des livres pour rassembler tout ça, parce que c’étaient nos vies, parce que c’était précieux. Un couple s’enlace devant une voiture verte et le train accélère. Prenez garde à l’intervalle. Mille grues dans les cieux blancs. L’air du temps. Tous ces mots qui flottent, qui passent dans la tête, qui lassent, qui délassent, qui réveillent, qui révèlent quoi ? L’incongruité d’être là. La stupeur d’habiter cette place et ce corps plutôt que la place et le corps d’à côté, d’être ceci plutôt que cela, dans ce train-là (qui roule, mesdames et messieurs, avec quinze minutes de retard) plutôt qu’en train de tondre la pelouse de cette maisonnette accolée aux immeubles.

Prochain arrêt, Albens. Toujours des champs et des tas de gravats. Dans l’Antiquité déjà l’homme déplaçait plus de matière sur la planète que l’ensemble des forces naturelles, bienvenue dans l’anthropocène. Parfois le pays est si laid. Cette voie désaffectée envahie d’ombelles blanches et de petites fleurs jaunes dont j’ignore le nom, est notre futur, notre future voie de garage. Des promeneurs passent entre les arbres abattus, happés par le champ jaune sous le ciel anthracite. Ça se gâte, dis-donc, tout se gâte, les pommes, le pays abattu et le grand sablier.

Prochain arrêt Rumilly, et l’on dirait un nom d’oiseau. J’ai ta main dans ma main qui joue avec ma main. Longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues (et les trains). Le bébé hurle dans sa poussette, emporté contre son gré dans une direction qui ne lui convient pas. L’horloge reste muette. Maman j’ai faim ! J’ai soif ! C’est bien, il faut se raccrocher à ce qui demeure désirable, au plaisant, au plaisir, à ce pan de ciel bleu, à l’éclaircie sur les meules, à l’alternance des couleurs, des humeurs, des odeurs, des tableaux, et aux mots pour les dire. J’ai faim, j’ai soif, c’est chaque année désormais l’année la plus chaude de tous les temps, de tous les temps, et ma grive, mon grillon, nous irons aux Bouffes du Nord voir Raphaël l’an prochain si l’an prochain existe encore. Puis voici les gorges, les cañons sauvages du Fier. Cela fait vingt-trois ans que je ne suis pas revenue ici, j’ai plus que doublé mon temps de vie depuis…C’est ce qu’il faut faire : doubler notre temps de vie, chaque année, à chaque trajet, car comme le chantait Louise Labbé lors double vie mènera, chacun en soi et son ami vivra

Nos reflets dans les vitres, nos rêves et nos mots pareillement nous dédoublent.

Annecy, terminus du chapitre. Prenez garde à l’intervalle.

 

Pontcharra-Annecy, 31 juillet 2021