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L’ETRANGER DANS LA GLACE

(Le Villard-Annecy)

 

 

Gare dAnnecy sept.21

 

« Mais mon regard s'efface
Je suis l'étranger dans la glace… »

H.F. Thiéfaine

 

 

Ô ces départs en pleine nuit pour rejoindre la gare, je les détesterai toujours autant. Pas à cause de la fatigue mais à cause de la tristesse. C’est incroyable comme le fait de repartir ainsi dans la nuit pour une destination plus ou moins lointaine, plus ou moins souhaitée, peut faire aussitôt et immanquablement remonter un vieux fond de tristesse lié, peut-être, au souvenir si heureux d’un certain départ vers la maternité il y a presque quinze ans maintenant, à certains autres souvenirs plus troubles de nos départs de la Guyane vers la métropole ou de la métropole vers la Guyane (et c’est peu dire que, dans ce deuxième cas, on n’en menait pas large, tant il était désolant d’interrompre le cours normal de l’automne pour revivre l’été), puis de cet autre départ vers l’hôpital en cette nuit ultime à laquelle je reviens tout le temps parce que je sais qu’elle n’est pas derrière moi mais à jamais devant. Le sentiment du temps, un sentiment d’urgence, toujours s’enclenche, tord le ventre, donne envie de vomir. Bien entendu la nuit a été un désastre : des rêves brefs, de longs réveils – le réveil, du reste, il n’était vraiment pas nécessaire de le programmer pour se lever bien avant l’heure.

Un chevreuil passe dans le village endormi, s’arrête sur un talus et me regarde de haut en bas avec une sorte de reproche dans les yeux : la nuit n’est pas à toi, mais qu’est-ce que tu fous là ?

Rêvé cette nuit que je me fâchais presque avec ma mère parce qu’elle avait fait cuire des pommes de terre dans les braises en les entourant de papier aluminium. Je lui expliquais qu’Élodie m’avait dit à quel point c’était mauvais pour la santé comme pour l’écologie, mais elle avait l’habitude de les cuire ainsi et ne voulait rien entendre. J’éprouvais de vrais remords à lui faire ces reproches.

Rêvé que ma minette de Guyane, Onça, remise en forme par son opération d’avant-hier, était redevenue le petit fauve acrobate d’avant, qu’elle courait et jouait avec un chaton, plus du tout affectée par le cancer qui bave à sa mâchoire. Je m’en étonnais et disais que les chats sont plus solides que nous.

Une chouette traverse la route.

Une voiture dans la nuit.

Une lampe allumée sur le seuil d’une maison éteinte.

J’ai rêvé d’un voyage en bateau aussi, pendant lequel on devait suivre une master class dirigée par un grand saxophoniste de jazz qui n’arrivait jamais. Tout tanguait. Clément à l’alto et moi au ténor improvisions sur un thème de Coltrane pendant que les fous de Bassan plongeaient dans les vagues et que l’écume fouettait les hublots.

J’ai rêvé que Léo, pris dans une spirale descendante dont je craignais qu’elle ne l’abatte, m’inspirait une telle inquiétude que j’en perdais mes cheveux.

J’ai rêvé que je marchais main dans la main avec Élodie dans le centre d’une  bourgade de province. Nous passions devant une église où l’on célébrait un mariage entre filles, ce qui scandalisait un quidam à tête de vampire que je prenais à parti en lui disant que moi, pansexuel bi-spirituel de tendance nébuleuse (je ne suis pas certain des termes exacts employés dans le rêve mais le mot « nébuleux » y figurait), je pouvais aimer pareillement des filles ou des garçons, mais que je ne voudrais jamais de lui parce qu’il était vieux et laid.

J’ai rêvé, j’ai rêvé, j’ai rêvé, c’est fou de rêver autant en dormant si peu – mais je sais bien que ce sont précisément les interruptions du sommeil qui font que l’on se souvient davantage de ses rêves, comme le montre plaisamment une expérience scientifique menée naguère sur Nicolas Bouvier et filmée par la télévision suisse romande (« J’ai rêvé d’une île en flammes… »), ces irruptions violentes de la conscience dans l’inconscient pouvant être tour à tour cocasses, effrayantes, déstabilisantes, absurdes, et plus rarement révélatrices.

J’ai rêvé et je rêve à présent d’une route sombre dans la nuit noire qui me conduit à la gare.

Je traverse le site de la grande usine qui de nuit semble le décor de Métropolis. Feux rouges insensés au long de l’avenue déserte : mes propres feux reflétés dans la vitrine en face. Moi qui n’ai presque jamais froid, j’ai mis le chauffage à fond et je tremble quand même. Ai-je assez dit au revoir en partant au bon chien blanc, aux chats, aux enfants, à Nathalie même qui reste à la maison pour s’occuper d’eux tous ? Allons, je reviendrai ! Mais je sens à chaque fois un peu plus à quel point tout voyage nous rapproche de cette fin dont il permet de répéter la dure partition.

Une fois de plus je laisse défiler dans ma tête et sur la vitre les images de tous ces moments où il m’a fallu partir ainsi, la liste n’est pas si longue : encore le premier vrai départ, poussé par mes parents que je laissai disparaître, autant dire mourir, sur le quai de la gare de Chambéry ; le train de Montmélian pour le stage de Troisième chez le disquaire Luigi (et j’ennuyais ses employés avec les disques de ma tremblante Annkrist) ; les trains qu’étudiant je prenais pour partir et revenir avec mon chat Catini que ces départs angoissaient autant que moi et qui faisait sur lui, chaque fois (je nettoyais comme je pouvais la caisse de transport dans les toilettes et je revois encore cette dame algérienne aspergeant le compartiment d’un parfum capiteux pour tenter de couvrir l’odeur de la merde) ; le train que j’ai pris pour me rendre à l’appel des trois jours, qui ne duraient dieu merci qu’une journée, mais il fallut prendre un train de nuit dans lequel j’eus peur parce que des jeunes gens drogués et hilares m’agressèrent, tentèrent de me voler, pendant que je faisais semblant de dormir, absolument terrorisé ; les trains qui m’emmenaient aux concerts et qui étaient alors à l’insu de tous leurs passagers antichambres du Cirque d’Hiver, de l’Olympia, de la Cigale ou du Bataclan ; le train qui m’emmenait vers un amour lointain auquel je ne croyais pas – mais il fallait bien bouger, tenter quand même, aller voir du pays, sinon la vie et l’écriture risquaient de s’arrêter ; et puis tous les trains que j’ai pris pour aller présenter mes livres, ici ou là, la première fois l’hiver 1997 pour aller en Bretagne – mais ce n’était qu’un prétexte car mes livres, de fait, personne ne les connaît et je n’étais jamais attendu...

Aujourd’hui encore c’est un salon du livre qui me fait reprendre le train, pour retourner cette fois à Ferney, ville de mon enfance. Je n’en attends rien d’autre que la longue attente de l’écrivain anonyme qui se réjouit lorsqu’un inconnu s’arrête, le regarde, le questionne, le feuillette, le trouve à son goût, l’achète, et qui fait mine de ne pas s’attrister lorsque le passant le repose pour aller lire ailleurs.

Il faut cependant s’extraire de ces rêveries et de l’habitacle surchauffé de la voiture. Je perds, puis je retrouve, puis je perds à nouveau mes clés. J’affronte le dédale du parking désert, les corridors, le grand escalier métallique que je monte deux marches par deux marches, mes baskets laissant deux traînées jaunes dans le gris, puis la passerelle, les quais noyés de fatigue où l’on ne croise encore que de rares silhouettes (au retour la nuit suivante il me faudra inversement affronter les portes closes du parking dans lequel je n’arriverai pas à rentrer ni, une fois dedans, à sortir). Lorsque je croise mon visage en passant dans une glace, je ne me reconnais pas.

Deux jeune gens m’interpellent – Syriens, Afghans, enfuis de quel pays ? – dans un anglais que je ne comprends pas. Leurs vêtements sont troués, leurs sacs usés, leurs traits tirés, ils semblent affolés. Je finis par comprendre qu’ils cherchent le train de Lyon et je les accompagne jusqu’au panneau des trains en partance (« Come with me ! »). Ils montent dans le train que je leur ai désigné, moi dans le mien qui est à quai sur la voie opposée. Je regrette de n’avoir pas eu la présence d’esprit d’au moins leur souhaiter bon voyage – les mots ne me sont pas venus.

 

Le TER démarre aussitôt. L’intérieur bleu et gris semble un havre, le salon douillet d’un hôtel, presque une chambre – il y a des banquettes où l’on pourrait s’étendre et même s’aimer, mais ce ne serait pas discret et l’on serait interrompu par la contrôleuse peu amène qui vient vérifier mon titre de transport.

Juste en face de moi s’est assis un jeune homme qui travaille sur un ordinateur, et dont je peux regarder à loisir le reflet sur la vitre de droite dans le sens de la marche. Cheveux châtain clair coupés court, brillants, soyeux, cheveux de la jeunesse – je constate que les miens bouclent beaucoup mais grisonnent décidément sur les tempes, grisonnent… Machinalement il caresse son bras, sa nuque, passe la main sur ses cheveux, retire un instant son masque (révélant un visage harmonieux), semble s’absorber profondément dans son travail puis l’instant d’après s’en détache, fouille dans son sac, sa valise (il est donc parti pour un voyage bien plus long que le mien, ce qui est normal car il est jeune et il a devant lui plus de perspectives à vivre que je n’en ai). Voici qu’il frotte avec son masque une tache sur son jean, crachant discrètement pour nettoyer avant de jeter le masque dans une corbeille. Au dehors la vitre noire laisse entrevoir les lumières blanches de la gare d’Aix, je suppose, mais je n’ai pas suivi parce que le spectacle intérieur est plus intéressant. Le jeune homme referme le portable, replie ses affaires, vérifie l’état de ses chaussures, peut-être va-t-il rejoindre une compagne, un compagnon, et je crains qu’il ne descende au prochain arrêt à Grésy-sur-Aix mais il rouvre le portable et je suis rassuré.

Je constate que l’anxiété, les remontées de tristesse, les souvenirs lourds et les mauvais rêves se sont dissipés dès que je suis monté dans le train et que j’ai commencé à regarder, à écrire. Le mouvement doux du train me berce. Même le sifflement de l’air conditionné et les plaintes sporadiques de la machine ne me gênent pas mais contribuent à cette sensation d’être dans un cocon, comme on peut l’être dans une salle de spectacle ou de cinéma. De fait, regarder ainsi le paysage nocturne et le reflet du bel inconnu ressemble assez à l’expérience cinématographique. Je ne regarde pas ce jeune homme : je n’oserais pas, j’aurais peur d’être importun, et si d’aventure il m’abordait je répondrais avec courtoisie et distance sans chercher nullement à engager la conversation ; je regarde le reflet d’un jeune homme.

Lui, vérifie l’état de ses ongles, puis celui de son tee-shirt : il est décidément trop soucieux de sa mise pour ne pas se rendre à quelque retrouvaille ou rencontre amoureuse, sa tenue décontractée interdisant a priori tout rendez-vous professionnel. Il nettoie de nouveau, avec un kleenex cette fois, cette tâche qui l’obsède, puis il tire sur son tee-shirt, inspecte encore minutieusement ses ongles, tamponne avec un autre kleenex son petit doigt qu’il a sans doute fait saigner en le mordant.

Il me plaît, ce jeune homme, parce qu’il a l’air nerveux. Tout à l’heure sa voix, lorsqu’il s’est adressé avec beaucoup de politesse à la contrôleuse en lui souhaitant une bonne journée, donnait le change, chaleureuse, assurée, bien timbrée, mais on voit bien qu’il est anxieux, préoccupé par autre chose que le travail sur son écran qu’il regarde avec l’air rêveur que l’on a quand notre regard se perd sur une vitre noire sans reflet. Il me plaît parce qu’il est fin, parce qu’il est beau aussi : s’il l’était moins je le regarderais avec moins de plaisir (même si je le regarderais quand même puisque, de fait, il fait toujours nuit noire et qu’il n’y a rien dans ce décor susceptible d’apporter le moindre imprévu, alors que chacun de ses gestes relève de l’imprévu). Je n’éprouve ni gêne, ni honte, à avouer la sympathie que m’inspire l’apparence d’un inconnu. Je serais tout aussi admiratif devant un beau paysage, un bel animal, pourquoi seule la beauté humaine serait honteuse ? Bien sûr, il peut s’y mêler du désir, des envies de caresses peut-être – l’envie de passer ma main sur sa nuque, comme il vient de le faire à nouveau avec une certaine sensualité ; mais à ce stade, en gare de Rumilly, cela reste si ténu qu’on ne peut vraiment pas parler de désir, seulement d’une sorte d’attendrissement.

Il martèle son ventre du bout des doigts puis, délaissant l’ordinateur, se saisit d’un instrument que je m’étonne ne pas avoir encore vu entre ses mains : le téléphone portable. Graffitis sombres sur le mur gris en gare de Rumilly, où le train s’arrête en bipant (puisque les trains ne sifflent plus), en croise un autre qui transporte des marchandises, repart. Je fredonne dans ma tête cette chanson où tout s’efface dans l’oubli de toute chose parce qu’on est soi-même devenu « l’étranger dans la glace ». Le jeune homme absorbé à présent par l’écran du portable en cette posture cassée moins élégante, m’intéresse moins, car l’horizon commence à s’éclairer d’une lueur fauve et qu’on devine maintenant des prés, des bois, des fragments de vrai ciel avec des nuages gris bleu et des pans de gris pâle entre les branches noires des arbres. Je voudrais pouvoir plonger le train dans la pénombre, tout éteindre au dedans pour voir au dehors l’aube tout rallumer. Le jeune homme aussi (je ne l’ai pas encore oublié, je vois encore son reflet dans le blanc mat du cadre de ma fenêtre) a rangé ses écrans et regarde le paysage. Le passage d’un tunnel fait siffler les tympans. Il agite ses jambes, regarde à gauche, regarde à droite, s’impatiente.

Le train entre en gare d’Annecy. Les deux reflets se lèvent en même temps et celui du jeune homme, affable décidément, de façon pour le coup vraiment inattendue, souhaite à mon propre reflet une bonne journée. Sourires sous les masques.

Devant la gare un clochard saoul vitupère dans l’indifférence des passants. J’avise, à l’arrière de la gare, une sorte de plate-forme au-dessus de ce qui est sans doute un transformateur électrique, qui donne sur les voies et où je pose mon sac. L’air est doux, une demi-lune s’attarde dans le ciel pâlot que raye un nuage doré. Des moineaux s’affolent dans les baies sombres des troènes, une corneille traverse sans autorisation les voies. Des voyageurs arrivent qui cherchent la voie A, qui cherchent le quai C, le train de Valence ville. Des pigeons passent et repassent sans raison, un groupe de neuf mouettes hystériques tourne en criaillant avant de disparaître. Le soleil invisible fait briller le métal de la gare (pourquoi toutes les gares sont-elles désormais métalliques ?), une brise un peu froide se glisse sous ma chemise (mais je n’ai plus froid du tout).

Je mange un biscuit, bois une tasse de thé.

La gare s’éveille et j’attends que le jour finisse de se lever.

Un merle dépenaillé se pose devant moi et me regarde. Cinq trains immobiles me regardent de leurs yeux rouges de caïmans fatigués. Un agent siffle le départ de l’un d’entre eux : Léman express, c’est un train suisse, je veux y voir un signe.

Tous ces trains à l’arrêt, tous ces trains au départ, ces mouvements arrêtés toujours recommencés. C’est sans fin. Il faut que je parte pour le savoir, pour le comprendre, pour comprendre que même une fois le livre refermé, la dernière page écrite, l’ultime mot lu, tout continue, que la vie continue...

 

Le livre se referme. Et la vie continue.

 

Le Villard de La Table-Annecy, 25 septembre 2021

 

 

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