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Notes de voyage : Munich, été 2019

 

 

Münich fontaine Marienplatz

 

 

Un voyage de plus, un voyage encore, avec ce que cela suppose d’agréments possibles et de désagréments certains, de pesanteur à vaincre et de légèreté à atteindre, d’images jetées en vrac dans la besace toujours percée de la mémoire – pour quel profit ?

 

Un voyage familial encore, sans risques ni trop d’efforts (encore que parcourir des kilomètres d’asphalte, de pavés, de graviers, d’escaliers et de parquets cirés reste aussi cuisant pour les pieds qu’une longue randonnée), pour montrer l’ailleurs aux enfants et soi-même voir défiler les trains, les gens, les nuages, prendre le pouls du monde et la mesure de la grandeur ou de l’horreur humaines, tenter enfin de sécher les crachins de la météo intime au soleil du dehors, tenter peut-être de relier le présent au passé pour préparer un avenir, voire (mais c’est trop demander) retrouver une direction.

 

Un voyage en Allemagne, pas très loin, une petite escapade à Munich, où on n’est jamais allé, à l’invite de deux amies très chères et en écho à certaines paroles qui me vantaient la qualité des musées et la douceur de vivre dans cette ville pourtant tellement meurtrie...

 

Ainsi on repart en trio – father and sons – avec dans le sac le carnet et le téléphone qui sert dorénavant d’appareil photo, histoire de garder quelques traces, car Proust a beau dire que l’écrivain qui tente de prendre des notes comme le peintre fait des croquis est « perdu », parce que les images et les mots ainsi figés sont un obstacle au mouvement libre de la « mémoire involontaire » qui seul permet d’atteindre à une réalité vivante, on a pris cette manie à laquelle néanmoins on ne cédera cette fois que très peu, non parce qu’on est raisonnable mais parce que le rôle de parent unique impose une vigilance qui supplante tout le reste.

 

Un voyage, donc, à Munich via Paris, d’abord dans la chaleur caniculaire d’un juillet électrique…

 

 


 

 

Chambéry-Paris

 

 

Chambéry Paris

  

 

J’aime assez ce moment bref où le train, juste avant de s’ébranler, semble rassembler ses forces, se replier sur lui-même comme un chat prêt à bondir, cet instant où tout s’immobilise dans la lumière du départ. Il est encore très tôt, il fait déjà très chaud, les vacanciers en casquettes dorment pour la plupart, la tête renversée en arrière et la bouche entrouverte, abandonnés et confiants comme des enfants aimés. La tête contre la fenêtre une toute jeune fille aux longs cheveux châtain, de type on dirait italien, lève ses yeux rougis vers la combe illuminée, puis ferme les paupières, sphinx ferroviaire dédié aux mystères de l’aube et de la jeunesse.



Dans ce train paisible et doux des vacances retentissent parfois des appels, à peu de chose près les quatre premières notes de la chanson d’Higelin « Excès de zèle » (« Les matins clairs... »). Comme à l’église, à l’hôtel, à l’hôpital, on murmure. Les deux notes d’une tierce majeure descendante annoncent l’entrée du long tunnel pendant lequel on semble flotter hors du temps, hors saison, puis elles retentissent à nouveau et l’on émerge dans l’avant-pays savoyard : voici le lac d’Aiguebelette derrière les arbres, le peuple des vacanciers dans leurs tentes alignées, un court de tennis qui semble abandonné, une maison aux fenêtres ouvertes avec, assis bien droit sur le chambranle, un long chat blanc qui prend le soleil...

 


Au contrôle des billets se lève un vieil homme en chemise blanche, barbe blanche et kippa noire. Un instant on songe à l’horreur inimaginable de ces autres trains qui filèrent vers Munich, Dachau, où l’on se recueillera bientôt – puis l’on petit-déjeune de biscuits au citron et de thé vert cependant que des inconnus occupés à construire leur maison ou à prendre dans la piscine bleu turquoise leur bain du matin jettent un œil vers le train de Paris ou que d’autres dorment encore dans la fraîcheur préservée de leur demeure aux hauts plafonds et aux murs épais réfléchissant le soleil.


Ici les maïs sont encore verts, et les meules dorées prennent si bien la lumière. On pourrait encore avoir l’illusion, parce que le train va vite et qu’il est encore tôt, d’une campagne préservée, d’un monde stable comme ce train, mais la jeune fille dont les cheveux en rideau protègent le sommeil est seule, mais le père en partance avec ses deux enfants est seul aussi, et le pays est brûlé, terre gaste sous le ciel trop vaste, canicule, bientôt même notre monde sera devenu invivable (il l’est déjà pour tant de gens). En attendant on se resserre du thé et l’on boit à la santé du monde d’avant, du monde d’après, de tous ces braves gens qui déjeunent sur leurs terrasses, des ouvriers en jaune qui réparent la voie, de la vieille femme qui ramasse ses courgettes « à la fraîche » (si on veut), de la jeune fille endormie, des enfants happés par l’ailleurs de leur livre et qui ne sont d’évidence plus de ce monde de l’avant ou de l’après, de tous les passagers qui dorment, qui songent, qui devisent à voix basse ou échangent des messages avec d’autres qui ne sont pas là...

 

 


 

 

 

Paris, Cayenne

 

 

Gare du Nord

 

 

« C’est l’été le plus chaud du siècle, le jour le plus chaud de l’été » – tout du moins pour le moment, car on sait que le pire reste à venir. La station météo enregistrera 42.6° dans l’arrondissement voisin, record absolu, pas un souffle ne parcourt le petit appartement peuplé de souvenirs où l’on dort avec la fenêtre ouverte en grand. Les perruches vertes qui ont colonisé les squares depuis quelques années semblent avoir précédé de peu le climat tropical qui leur convient : demain, Paris sera Cayenne ?

 

 

Au fond du wagon du métropolitain surchauffé mais nullement bondé, un vieux Juif en costume noir, chapeau noir, barbe et chemise blanches, est assis à côté d’un jeune rasta tatoué en débardeur et bermuda de camouflage, qui se tient lui-même au coude-à-coude avec un trentenaire en chemise à carreaux, cheveux courts et barbe noire bien taillée ; tous trois s’ignorent superbement, et ignorent surtout à quel point les rapprochent non seulement ces trois sièges serrés du fond du wagon, mais aussi les smartphones qu’ils sont chacun occupés à consulter avec une extrême attention, si bien qu’on ne peut qu’être frappé par le spectacle involontairement cocasse de ces identités socio-vestimentaires si marquées, mais niées par la position parfaitement identiques de leurs trois têtes inclinées du même côté, de leurs bustes légèrement penchés sur l’écran, de leurs trois mains gauches pianotant sur les claviers (le vieil homme avec hésitation, le rasta avec décontraction, le geek, des deux pouces, avec aisance évidemment) et des cordons blancs qui, reliant leurs oreilles aux smartphones, semblent aussi les relier entre eux.

 

 

Dans l’attente du départ vers Munich on retourne à la Cité des Sciences, non que le lieu me plaise (je n’attends rien des expositions présentées, qui seront comme chaque fois insatisfaisantes à tous points de vue) mais parce que je veux passer l’après-midi au frais dans le Planétarium.

On s’allonge à moitié dans la lumière violette et l’on regarde les étoiles. On voyage dans l’espace, on voyage dans le temps : Josette était assise ici, je la revois très bien, et nous avions croisé en entrant l’un de mes élèves qui faisait lui aussi un voyage en famille et m’avait salué, sans se douter bien sûr de tout le tragique de mon propre voyage… On voyage immobile, les enfants s’essayent à la conduite de train sur un simulateur pendant que je contemple les images troublantes projetées en noir et blanc sur un écran à trois pans d’un voyage ferroviaire de science-fiction.

Devant la Géode illuminée je tente de reprendre le même cliché qu’il y a cinq ans, mais ne parvient à fixer que deux silhouettes noires.

 

 

Avec ses échoppes ouvertes, ses étalages de légumes, de miel, de friandises, ses flâneurs, ses vacanciers, la rue Daguerre a gardé cette atmosphère de village qu’on aimait. On la traverse en ruisselant – Paris, c’est déjà Cayenne. On croise le fantôme d’Agnès Varda qui rentre chez elle à tous petits pas (sortir n’était pas raisonnable), puis on retrouve dans la même crêperie que jadis nos amies Agnès et Valérie, pour un repas climatisé.

 

 

La main accrochée au gros volume bleu Oceanographic History, l’enfant s’enfonce dans un sommeil sans rêves sur le grand matelas gonflable qui ondule comme une mer, sous la protection ou la menace des quelques centaines de volumes qui constituent la partie émergée de la bibliothèque de Valérie…

 

 


 

 

 

Paris-Munich

 

 

Paris Münich

  

 

Courte nuit. On file dans le métro, où règne déjà la cohue des jours de grands départs. À la gare de l’Est, un haut-parleur annonce aux passagers un peu hagards que le Paris-Francfort a été déplacé gare du Nord. Debout sous nos casquettes et chapeaux de parfaits vacanciers on scrute les panneaux jaunes sur lesquels défilent les rares nouvelles des trains en retard, du train en retard dont je commence à souhaiter l’annulation, car ce serait la fin du voyage et que je déteste toujours autant partir – mais il arrive, bien trop tard pour permettre d’attraper la correspondance, et l’on retrouve la litanie des bagages entassés, des passagers endormis, des longs murs gris tagués d’ennui, tout ce à quoi les enfants, heureusement, échappent, car ils se sont replongés dans l’infini de leurs liseuses qui permettent, vive la technique, de transporter sans risques et sans peine davantage de livres que n’en pouvaient contenir toutes les malles de Cendrars…

 

 

Sur le quai de la gare de Francfort ils ont formé tous les cinq une sorte de cercle autour des gobelets de plastique et du thermos : le père, tee-shirt vert froissé, bermuda couleur brique, barbe poivre et sel, très attentif au bien-être de chacun et à la cohésion du cercle ; la mère en grand chapeau violet et robe à fleurs extravagante, l’air distrait ; le fils cadet, un petit blondinet tout en bleu ; la grande fille aux longs cheveux blonds, reflet adolescent de la mère ; le fils cadet, qui dépasse tous les autres d’une bonne tête, chemise en jean ouverte sur le torse nu, fin sourire.

 

 

Au bout du quai de la gare de Mannheim, le reflet de l’alignement discontinu que forment les rares passagers qui attendent  s’entrecroise avec les lignes tracées par les câbles électriques et les grues dans le ciel. L’heure tourne, les grues tournent. Clément, blessé à la langue, peine à mâcher sa salade, peine à parler ; Léo, blessé au genoux, n’a pas encore perdu sa casquette orange. Le train arrive enfin. Léo s’étonne de ce compartiment qui lui semble le comble du luxe (tous les trains étaient ainsi autrefois !), dans lequel on s’installe pour une première partie de « Citadelles » – le jeu de cartes qui sera, je crois, plus qu’un passe-temps, le véritable attrait du voyage pour Léo.

 

 

À cause de la fatigue, des circonstances, de la chaleur, des quatre heures de retard, l’arrivée à Munich puis la course à travers l’immense Hauptbahnhof et le premier trajet dans le bus 55 jusqu’à l’appartement que j’ai loué pour nous trois (Agnès et Valérie ayant choisi un autre appartement plus central) ne me procurent qu’une grande tristesse mêlée de torpeur tendue.

Mais oui, c’est bien la bonne maison, avec la forte pente de son toit de briques et son petit jardin. Une femme ouvre la porte alors que je suis occupé à récupérer la clé dans la boîte (Gerd, le propriétaire, est lui-même en voyage) et me dit de prendre la clé n°1, puis m’indique l’étage – ce qui m’étonne, car je suis censé avoir loué un rez-de-jardin. Je découvre une chambre minuscule, avec un seul petit lit. Fataliste, constatant déjà la probable arnaque sans même m’en révolter, je me demande comment nous allons faire pour tenir pendant plus d’une semaine à trois dans ce réduit ; puis je décide d’aller trouver l’inconnue qui nous a accueillis pour lui exposer le problème, mais la maison semble à présent déserte. Je frappe à la porte de la chambre du bas, sans que nul ne réponde, puis tente d’y pénétrer. La porte est ouverte, la clé de la chambre posée sur une table, et je reconnais la chambre louée sur Internet avec ses lits immenses, son fauteuil blanc, le lino imitation bois, le jardin, la terrasse. Cette femme, sans doute ne m’a-t-elle pas dit de prendre « la clé n°1 », mais « une seule clé », et sans doute aussi était-elle simplement chargée de faire le ménage en l’absence du propriétaire.

Je ne ressens aucun soulagement, mais seulement la tristesse de ne plus comprendre l’allemand (que j’ai pourtant étudié pendant huit ans). Pendant que les enfants se reposent je repars faire les courses au supermarché le plus proche : alignements de maisons proprettes, de grosses voitures et de haies de thuya, ouvriers au travail, rares quidams attablés aux terrasses devant des bocks de bière, puis voici le supermarché Edeka, où je vis la petite humiliation de l’étranger incapable de s’exprimer correctement, et d’où je ramène, surtout, un grand sac de cerises presque noires et une bouteille d’Apfelsaft.

 

Neuf heures du soir, je pleure en regardant les restes du plat qui contenait la purée de Clément, et qui a éclaté dans le four. L’hostilité du monde est indéniable ! Qu’est-ce que je fiche ici ?

 

Ce sont ces riens qui permettent de comprendre qu’on est bel et bien parti en voyage…

 

 


 

 

 

Tierpark Hellabrunn (Zoologischer Garten), Englischer Garten

 

 

 

Deux gorilles

 

 

 

Matin doux sur la terrasse de notre demeure provisoire en périphérie de Munich. « On pourrait vivre ici », dit Léo en se resservant un bol de lait entier. Il reste encore tant de lieux où, en effet, « on pourrait »…

Le chat orange qui a dormi cette nuit dans la chambre s’étire au soleil. Les cerises presque noires, les grands pots de yaourt au cassis, le pain noir, font sur la table blanche une belle nature morte – ou « Stilleben », « toujours en vie », comme on dit en allemand, ce qui constitue un tout autre point de vue.

 

 

Repartir non pas au hasard – car on a fixé une destination précise, celle du jardin zoologique de Munich – mais à travers des rues inconnues, reprendre des bus, des tramways, se façonner ainsi de nouveaux repères, conserve quelque chose d’exaltant. Bientôt en pénètre dans le jardin zoologique par la « porte des Flamands » ; rendez-vous a été donné devant les anacondas…

 

 Zoo par Macke

 

 

Pourquoi aller voir un zoo, plutôt que de commencer par la visite du centre ville ? – Eh bien, indépendamment des contingences météorologiques qui incitent à accomplir tout de suite les sorties en extérieur et de réserver la visite des musées pour les jours pluvieux qu’on annonce bientôt, je dois dire que j’ai toujours apprécié les zoos, ayant été pendant mes années d’études un visiteur assidu de celui du Parc de la Tête d’Or, à Lyon, dont les pélicans roses, les éléphants, les girafes et les serres n’ont cessé de nourrir mon goût pour l’ailleurs ainsi que des dialogues bien curieux, sans témoins humains, qui préfiguraient ceux que j’aurais ensuite en Guyane ou le long de ma « route ordinaire ».

S’il est bien tenu, si la place ne manque pas (et c’est évidemment le cas de celui de Munich bien davantage que de tous ceux que j’ai connus en France), si on les protège assez du sadisme des visiteurs, les bêtes y vivent une vie tranquille, à l’abri du besoin et de la peur comme ce n’est jamais le cas dans la nature. Je comprends qu’on s’en offusque, qu’on parle de prison, que noblement on dénonce les barreaux : c’est faire de la vie sauvage un idéal qu’on ne voudrait pour rien au monde s’appliquer, comme si vivre dans la crainte permanente de se faire tuer et dévorer était enviable. Les zoos permettent par ailleurs de constituer des réserves susceptibles de favoriser la réintroduction d’espèces en voie d’extinction, si les conditions redeviennent favorables (cela s’est vu, Valérie me le confirme) ; et ils permettent enfin à chacun d’établir un contact au moins visuel avec l’altérité magnifique que constituent ces espèces animales partout remplacées par une faune totalement asservie aux besoins humains : voir des gorilles, des orangs-outans, des chimpanzés, des ours blancs pendant que c’est encore possible ! Quelle merveille ! Quel étonnement !

Des gorilles. Ce sont eux que l’on voit en premier, avec quelle émotion : ce grand mâle qui a l’air d’un vieux sage débonnaire, qui hume l’air tiède du matin, qui sourit, qui prend même soudain une expression rêveuse, presque timide, qu’on ne s’attend pas à trouver chez un grand singe ; ce costaud aux longs bras qui marche sur ses mains en chaloupant comme un marin ce cinéma ; ce fainéant renversé dans la paille qui, bien mieux qu’Adam et Ève, incarne ce Paradis d’où notre intelligence nous a chassés…

Des caïmans aux bâillements arrêtés, des anacondas emmêlés comme on en voyait naguère en Guyane, des caméléons, la grotte aux chauves-souris ; le nourrissage des manchots – ces superbes Empereurs au jaune éblouissant, qui ne meurent pas de faim, ceux-là, contrairement à l’ensemble des oiseaux marins affamés par la surpêche humaine, mais qu’on gave au contraire de poissons morts qu’ils avalent sans vergogne ; deux ours blancs nullement efflanqués, qui courent, qui jouent, agités cependant d’une sorte de tic nerveux qui leur fait renverser la tête en arrière, et dont il est difficile à savoir s’il est lié à la captivité.

Le rhinocéros qui apparaît au détour du sentier évoque la gravure de Dürer – gravure étonnamment fidèle, en fait, nonobstant le fait que Dürer n’ait pu dessiner que d’après des témoignages, sans avoir jamais vu la bête.

Des pélicans roses – je n’en avais plus revus depuis Lyon – le bec enfoui dans leur plumage, l’allure préhistorique ; une grue qui couve ses trois œufs et plus loin, dans les grandes volières, des roussettes pareilles à celle qui avait élu domicile au-dessus de ma table de travail à Rémire, et qui dorment accrochées par les pattes arrière en s’éventant avec leurs ailes ; des conures multicolores, des tangaras blancs, des jacanas bariolés, des ibis rouges, enfin, qui me donnent une telle nostalgie des années guyanaises que j’en pleure discrètement de regrets, de rancœur…

Les makis katas jouent comme des chats. Ignorant totalement les ombres qui les regardent derrière la baie vitrée ils dorment, mangent, cabriolent sur leurs perchoirs. Il y a surtout un jeune surexcité qui ne cesse d’attraper la queue des ses congénères plus tranquilles, saute, provoque, sa cache, se roule dans la salade – le spectacle nous occupe une bonne demi-heure.

Le plus troublant reste l’orang-outan – étymologiquement, «l’homme des bois ». Longtemps nous regardons la pièce de théâtre, la performance, le spectacle de danse que composent sans le savoir la troupe des dix ou quinze grands singes. Chacun semble seul – peu ou pas d’interaction visible entre les individus, contrairement aux makis. Un jeune a réussi à faire rentrer un carton carré dans une bassine ovale, puis se sert de l’ensemble comme d’une barque qu’il fait avancer en se suspendant à un câble ; un adulte se recouvre entièrement de paille et traverse la scène ainsi déguisé ; un autre se cache dans sa cape avec force mimiques, cependant qu’en arrière-plan d’autres singes se suspendent aux branches, dorment, regardent le ciel…

  

 English Garten par Kandinsky



La journée est presque achevée lorsque nous regagnons la ville. Nous décidons de marcher jusqu’au jardin anglais. Tableau typiquement bavarois de longues tablées et de fêtes avec accordéonistes, saxophonistes et chanteurs. Tout Munich semble s’être donné rendez-vous au bord de l’Isar pour se rafraîchir, se baigner. Troupes de cyclistes. Longue marche jusqu’au lac, où l’on arrive bien las. Ici les enfants ne peuvent plus se baigner. On mange mal, dans un coin d’ombre, étrangers à la fête, repris par la tristesse – puis l’on rentre retrouver, dans notre rez-de-jardin, le petit chat roux qui nous attend, et que je nommerai Kleine Katzastrophe parce qu’après m’avoir réveillé à deux heures du matin en me passant dessus, poursuivi par un congénère, il passe le restant de la nuit blotti contre mon oreiller à gronder lorsque l’autre s’approche, se sauvant lorsque je tente de le mettre dehors…

 

 

 


 

 

 

Matin tranquille

 

 

 

Matin calme

 

 

 

C’est un matin tranquille quelque part dans la périphérie de Munich, où un quidam assis à une table de jardin émerge d’une nuit peuplée de chats et de rêves animaux et s’apprête à remettre de l’ordre dans ses idées et du vent dans ses cheveux. Après plusieurs jours d’extrême chaleur le temps change, le vent ébouriffe les bouleaux, le prunus et le grand sapin du fond du jardin. Les nuages enfin reviennent, on n’en pouvait plus de ce ciel trop bleu.

 

On repense à la terrible nuit parisienne, la pire de l’année, de la décennie, du siècle paraît-il (avant on ne comptait pas) pendant laquelle on se croyait revenu en Guyane, mais cela n’avait rien d’heureux car il faut une bonne dose de mauvaise foi en l’homme ou de désinformation volontaire pour ignorer désormais la catastrophe en cours, cette catastrophe dont une connasse dangereuse disait, dans un éditorial du Monde paru avant-hier, qu’elle n’était peut-être pas une « mauvaise nouvelle » – mais il faut accepter avec compassion l’incapacité dans laquelle nous sommes tous, au fond, à prendre la mesure de cette folie que nous avons collectivement enclenchée et qui nous dépasse tant.

 

On repense à la longue après-midi à la Cité des Sciences, où l’on voulait reprendre au même endroit devant la Géode la même photo cinq ans après, se souvenir en creux de l’absente, renouer les fils du passé (comme s’ils étaient dénoués, comme s’ils ne tissaient pas déjà suffisamment leur filet d’araignée autour de la proie à moitié liquéfiée qu’on se sent être, parfois).

 

Le vent souffle, ce sera une journée, une semaine de répit : on n’en demande pas davantage, on ne demande pas davantage à cette escapade munichoise, pas davantage à la vie, qu’encore un peu de répit. 

 

Une corneille en se posant sur la gouttière me fait lever le nez du carnet, et nous nous regardons, l’oiseau et moi, avec peut-être de l’amusement – salut l’oiseau, tu sais que dans un film d’Hitchcock que tout le monde autrefois connaissait (mais les gens maintenant n’ont pour la plupart plus l’attention nécessaire pour regarder ne serait-ce qu’un film d’Hitchcock), tu es la métaphore de la dimension chaotique et catastrophique de l’amour ? L’amour peut sauver, nous disent les « love birds » du film, ou bien détruire, nous disent tes congénères les corneilles... 

 

Seul avec les enfants, me voici une fois de plus gagné par le regret de ces vacances familiales qui furent mon modèle, mon ordinaire. Moi aussi j’ai su, j’ai vu ce qu’était l’ « amour véritable », non pas avec son « cortège infernal d’alarme, ses bruits de chaînes et d’ossements » comme dans le poème de Baudelaire, mais avec cette douceur du partage total. J’ai connu l’harmonie, que je disais savoir précaire alors qu’on ne sait jamais ce qu’est la précarité avant de la vivre (la connasse qui a signé la tribune, allez, elle verra bien un jour elle aussi, comme tout le monde, ce qu’il en est de ce que son idéologie positiviste de petite-bourgeoise de droite lui ordonne de considérer comme une potentielle bonne nouvelle). J’ai su ce que c’était que de vivre à l’abri de ce sentiment de solitude qui, de toute façon, tôt ou tard, l’emporte (car « si dure que soit la solitude, elle te ramène à ton destin : la loi du grand amour est rude pour qui s’est trompé de chemin », merci Jacquot d’en rajouter). Je ne me suis pas pour autant transformé en un faux cynique à la Houellebecq (j’y pense parce que j’ai lu avant de venir Sérotonine, dont j’ai déjà dit ailleurs le peu de bien que j’en pense). Je me suis juste retrouvé plus fragile qu’avant, et moins que demain – c’est la marche normale du monde. 

 

La chambre, cependant, est bien agréable, qui donne sur ce jardin. Avec le chat qui est venu s’y installer avec nous, tous ces grognements, ces feulements dans la nuit, ces cavalcades sur le lit, on se serait vraiment crû à la maison... Les petits incidents inhérents au voyage bien sûr n’amusent pas comme ils le faisaient autrefois, mais on trouve rapidement ses marques, on se frotte à tous les angles comme le chat, et l’on est provisoirement chez soi. Les enfants lisent tard, puis dorment à poings fermés. Ils sont des compagnons de voyage admirables d’allant, de curiosité, de courage. On se prend à se dire qu’on vit là avec eux une autre forme d’harmonie que l’on prétend savoir être encore plus précaire (puisque, de fait, leur enfance file à toute allure) tout en sachant bien l’incapacité dans laquelle on se trouve d’en prendre la mesure. 

 

Écrire, écrire ne serait-ce que ces lignes, assis ici sur la terrasse sous le regard de la corneille, face au boulot dégingandé, pendant qu’ils dorment encore et parce qu’on ne veut pas les déranger, écrire permet d’en prendre conscience. Mon dieu, ce jour, ces jours, ce séjour avec eux à Munich, dans cette ville dont plusieurs amis m’ont tant chanté les louanges, c’est encore du pain béni sur l’étal de nos vies, goûtons-le donc – ça y est, voilà, enfin, je ne pleure plus, je ne regrette presque plus, je savoure...

 

Le chat sort à son tour dans le jardin. Quelque part à main gauche on bavarde en allemand. Le vent souffle plus fort, voici la première goutte de pluie. On accueille tout cela avec reconnaissance.

 

 


 

 

 

Altepinakothek

 

Rembrandt

 

  

La Neue Pinakothek étant fermée jusqu’en 2025, c’est à l’Alte Pinakothek que nous consacrons ce deuxième jour (une sélection de chefs-d’œuvre de la Neue Pinakothek est néanmoins présentée dans une des ailes de l’immense batiment, qui constituera le clou de notre visite).

 

La peinture est un art ingrat. On ne peut pas l’emporter (les reproductions sont au tableau ce que sont ces notes rédigées à la hâte, au voyage vécu – un aide-mémoire) ; on ne peut pas en parler (il faudrait pour cela écrire un texte qui soit lui-même un tableau, un poème, et je n’ai ni la vivacité d’esprit, ni le temps nécessaires) ; on ne peut en jouir qu’en se tenant debout (rarement assis), à tourner autour de l’œuvre, à se rapprocher (si, comme ce fut le cas ce jour, un gardien complaisant et qui parle bien français le permet), en parler sur le moment, et se demander à chaque salle quelle œuvre on emporterait volontiers avec soi si on pouvait : rien de Rubens, mais l’autoportrait de Dürer en Christ de 27 ans, volontiers, celui si justement célèbre de Rembrandt jeune, ainsi que son Christ blanc basculant dans le noir, et ce Turner, et tous les Van Gogh de la dernière salle, ainsi que quelques Jérôme Bosch pour rire de l'enfer ou ne pas oublier – toutes ces images dont il reste si peu, en sortant, mais qui font regretter de n’être pas peintre soi-même, de ne pas savoir regarder, tout en regardant néanmoins l’empilement des fromages hollandais dans la vitrine de ce magasin de Marienplatz avec la même admiration qu’on portait juste avant pour telle nature « toujours vivante », en se laissant porter par la foule avec une insouciance qu’on n’avait pas jusqu’alors.

 

 


 

 

 

Deutschesmuseum, Ratskeller

 

 

Deutsches Museum

 

 

La tablée du matin reluit sous le ciel chargé – il a plu dans la nuit. Marche lente à travers les rues désertes de la ville moderne, jusqu’à l’énorme bâtiment du Deustches Museum. Quand on pénètre à l’intérieur on comprend mieux le choix des dimensions : on y trouve des avions, une dizaine des tout premiers modèles ayant réussi à voler (on a peine à y croire et le courage qu’il a fallu aux premiers aviateurs force l’admiration : « gloire aux héros de la voltige… »), du Rumpler Berlin avec ses ailes d’oiseau au petit appareil de Blériot ; on y trouve des bateaux, un voilier en coupe (comment imaginer qu’un équipage ait pu vivre dans un si petit espace – et même, y traverser des tempêtes, alors que je peine moi-même, malgré tout le confort dont je dispose, à retrouver un cap après une tempête pourtant bien ordinaire, et même ridicule en comparaison de toutes celles qu’affronte l’humanité ?) ; on y trouve un paquebot, des pirogues, des jonques, le premier modèle de bateau à moteur, mais aussi des scaphandres, des engins d’exploration marine, des sous-marins (un seul homme pouvait tenir dans celui-ci, scellé comme dans un cercueil…) ; à l’étage, une reconstitution du plafond d’Altamira et une salle de musique dédiée aux automates (ce piano relié à un ordinateur joue seul le disque qu’on lui propose…) ; au sous-sol, des mines de charbon et de sel…

 

Tant de génie nous dépasse, me dépasse, et finalement me lasse – je ne dois pas appartenir à cette espèce capable de tant d’audace – et je me réfugie, avec Clément, dans la cour bientôt balayée par la pluie. On file ensuite au Ratskeller, vaste restaurant aménagé dans le sous-sol de la Rathaus, l’Hôtel de Ville, à Marienplatz. Chaque salle présente un décor différent, et l’ambiance y est si chaleureuse qu’on en fait aussitôt notre refuge. On y boit une bière légère, les enfants ces « latte macchiatto » qui resteront à jamais indissociables de leur séjour à Munich (comme pour moi, naguère, à leur âge, le café « frappé » en Grèce), on y mange les bretzels et le Kaiserschmarren (une sorte de crêpe accompagnée de compote de pomme) : ce sont là des formes douces du génie humain. 

On se laisse aller sans trop de peine à cette douceur.

 

 


 

 

 

Rezidens et Ratskeller

 

 

Rezidens

 

 

 

Sur le chemin du palais de la Résidence, cette place, ce monument dédié aux victimes du nazisme : un mur noir, un mirador noir, une flamme. Je parle à Léo de la Shoah ; puis on rejoint la Résidence.

 

 

L’immense château des ducs et rois de Bavière, une fois encore reconstruit en grande partie après la guerre, nous occupe de longues heures.

Dans ce théâtre rococo à la décoration évidemment excessive jusqu’à l’extravagance, on s’assierait volontiers pour quelque récital de musique précieuse dont chaque note, portée par des violons dorés, serait ornée de trilles... 

L’acoustique du hall fermé par un plafond de verre offre sa résonance à notre improvisation pour échos et claquements de mains…

On arpente les couloirs chargés de dorures, la galerie des portraits ; mais ce sont surtout les salles du trésor qui fascinent, en offrant de nouvelles variations sur le thème du génie humain : Christ en ivoire d’une expressivité troublante, finesse étourdissante de ce Saint-Georges terrassant un dragon de pierreries, un diamant dans la gorge, Saint-Jean-Baptiste de corail, graals d’ambre, ammonites de nacre, vases en cristal de roche aussi fin que le verre, on n’en finit pas de s’étonner devant tant de beauté vaine et tant de talents artistiques et artisanaux déployés pour le seul goût de l’ostentation et la vanité de ces riches qu’on a oubliés, à présent, alors qu’on admire encore ces chefs d’œuvre.

 

 

Retour au Ratskeller. Deuxième et dernière bière du séjour (l’alcoolisme ne me guette pas). Bretzel et photos souvenirs devant le restaurant.

 

 


 

 

 

Nymphemburg

 

 

Nymphemburg

 

 

Temps plus clair et très doux, presque printanier, idéal pour visiter cette fois le château de Nymphemburg (Louis II parait-il y est né), avec ses nids d’hirondelles, ses écureuils, ses fausses ruines romantiques, ses longues allées, ses jardins négligés parfois aussi colorés qu’une pelouse alpine au début de l’été – son jardin alpin.

 

Rêve d’avril, les abeilles par centaines s’enivrent dans les fleurs énormes de la Barbarea Vulgaris.

 

Long voyage dans les serres, parmi les nénuphars et les vestiges tropicaux. Le genoux de Léo saigne encore. En douce je croque un piment de Cayenne. Mes souvenirs saignent encore.

 

On danse dans les jardins, Léo fait des roulades dans les herbes dorées.

 

 


 

 

 

Dachau

 

 

Dachau

 

 

Il pleut à verse, tout est gris, presque froid. Va-et-vient dans la gare où l’on est occupé à rater des trains en attendant qu’Agnès et Valérie, en retard à cause d’un problème de machine à laver, viennent prendre Clément, car son grand-frère visitera seul avec son père le mémorial de Dachau.

 

 

Au-dessus d’un flot de parapluies, le panneau « Concentration Camp Memorial Site » ; puis la grille noire, les ferronneries proclamant « Arbeit macht frei » (les nazis avaient le sens du sarcasme), la cour immense et grise, les barbelés, les sept miradors, l’alignement des fondations qui laissent imaginer celui des baraques.

 

 

Le camp de Dachau – plus de trente-mille personnes sont mortes en ce lieu dont le nom, comme quelques autres, suffit à glacer le sang – fut en 1933 le premier de tous les camps de concentration nazi, l’un des plus grands, et un modèle pour tous les autres. Destiné d’abord aux opposants politiques allemands, il a été ensuite utilisé pour toutes les autres catégories de déportés. Des expérimentations « médicales » y ont été menées, notamment dans une chambre de dépressurisation. On y a tué par balles, coups, potence, le typhus y a fait des ravages. Le camp a été organisé comme un instrument de terreur ne laissant aucun répit aux prisonniers : même faire son lit, pour les nazis, pouvait devenir une forme de torture…

 

 

On écoute gravement les paroles de l’audio-guide, seul moyen de glaner des informations en français. Que les dispositifs ordinaires du tourisme s’appliquent à un tel lieu laisse mal à l’aise. C’est ainsi. Des enfants jouent maintenant dans les grandes flaques de la cour où avait lieu l’appel. On écoute ces commentaires, résumés souvent trop vagues d’une exposition par ailleurs assez confuse et assez mal présentée dans la partie musée – seuls les rares témoignages disponibles en français, soudain, font mouche. Le film projeté date des années 60, l’historien d’aujourd’hui y trouverait beaucoup à redire naturellement ; mais on n’est pas là pour un cours d’histoire – juste pour tenter d’effleurer, après la grandeur de l’homme, son horreur.

 

 

« Plus jamais », dit la pierre ; tu parles (mais on espère quand même).

 

 

On entre dans la chambre à gaz, qui n’a pas été utilisée pour des exécutions de masse – peut-être pour des « gazages expérimentaux », mais ce point est discuté (« Au cours du procès des SS du camp fin 1945, le médecin des détenus Frantisek Blaha déclare que des gazages expérimentaux ont eu lieu dans le camp. Un rapport de l'armée américaine, constitué avant le procès sur la base de témoignages de survivants, avait référencé la chambre à gaz dans la rubrique exécutions », précise la rubrique Wikipédia dédiée au camp.)

 

 

La pluie balaye de plus belle les baraquements. On ne dit plus rien. Je ne sais pas ce que peut ressentir un enfant qui n’a pas encore treize ans, à l’évocation de cela. Toute foi en l’homme peut être anéantie.

 

 

On ne dit plus rien. Sitôt les portes du camp franchies dans l’autre sens, le soleil revient : on veut y voir un signe.

 

 

On reprend le bus, le train, le métro, on franchit à pied un pont au-dessus de l’autoroute juste en face du musée et de l’horrible tour qui sert de siège à BMW (qui profita bien, semble-t-il, du travail forcé auquel étaient soumis les prisonniers de Dachau), pour rejoindre Clément, Agnès et Valérie au parc olympique. Les enfants font du trampoline, des manèges, comme ils n’en ont jamais faits. Je les regarde tourner dans le ciel de Munich, et trouve à la fête un goût de cendres.

 

 


 

 

 

Frauenkirche, carillon et Lenbachhaus

 

 

Cheval bleu

 

 

Avec son grand dôme, ses hauts piliers et son intérieur dépouillé la Frauenkirche (l’« église des femmes », Notre-Dame-de-Dresde) est sobre et belle. Protestante en terre catholique, elle pousse en même temps au recueillement et à l’élévation. Sous le grand Christ suspendu des ouvriers à genoux réparent une grille. Comme presque toute la ville l’église a été reconstruite à l’identique, entre 1994 et 2005 : Munich devrait être une leçon de résilience et de persévérance.

 

 

On flâne dans Marienplatz, où l’on se mêle à la foule qui attend la pantomime du carillon : une longue introduction, puis deux tours de manège en haut, deux tours de manège en bas, les chevaliers se croisent, s’abattent, l’oiseau doré salue, le spectacle est fini. Tant de candeur émeut, comme peuvent émouvoir les vieux jouets, les souvenirs d’enfance.

 

 

Je m’étais promis d’aller voir les tableaux de l’école du « Cavalier bleu » au deuxième étage de la Lenbachhaus, mais je reste d’abord fasciné devant une étrange installation fantomatique (le titre du film de 15 mn est « Geistergeschichte »). La caméra avance lentement sur un chemin bordé par la forêt. On voit des visages, une voix blanche récite un texte en anglais que je comprends mal mais qui me touche, comme me touchent les poèmes russes du Miroir de Tarkovski.

 

On traverse assez vite les salles consacrées à la nature dans la peinture classique, puis on mesure une fois de plus l’ampleur de la rupture que constitue la Seconde Guerre Mondiale devant la violence des tableaux abstraits d’Irma Hünerfauth – mais le vrai choc, évident, immédiat, est bien, au deuxième étage, celui de la rencontre avec August Macke et surtout Franz Marc. (Kandisky, le plus éminent des peintres rattachés au Bleue Reiter, qui lui doit ce nom, occupe la plus grande partie du musée, mais son œuvre, décidément, ne me parle pas, que ce soit au début, au milieu ou à la fin de son parcours – tout au plus m’intéresse, pour l’anecdote, ce petit tableau de l’Englischer Garten de Münich que je ne photographie que parce que nous y sommes passés.)

Dans le « Zoologischer Garten » de Macke (1912), on retrouve les couleurs, la douceur, le fouillis, presque la chaleur du zoo tel que nous l’avons vu au premier jour de notre séjour, et beaucoup de charme dans ce petit tableau « Indianer auf Pferden » (1911) qui célèbre les Amérindiens (une passion allemande, me dit Valérie, « il y a plus de teepees en Allemagne que dans tout l’Ouest des États-Unis… »). Mais les tableaux les plus réjouissants sont ceux de Franz Marc, dont on voit venir de loin le gracieux « Cheval bleu ». Le sens du mouvement, la pureté des couleurs, la complexité de la composition tendent vers l’abstraction tout en traduisant avec une grande expressivité ce que peut être la cambrure d’un cheval, d’un faon, le mouvement d’un oiseau, la puissance d’un puma. Au petit jeu du tableau à emporter avec soi, je prends sans hésiter toutes les toiles de Franz Marc.

 

Macke et Marc ont été tués à la guerre, respectivement en 1914 et 1916. On connait bien des tableaux créés puis détruits pendant des guerres, mais on songe soudain avec douleur à ces œuvres entière qui n’ont pas pu éclore, à ces « vols arrêtés », comme chantait Vissotsky.

 

Grandeur et misère de l’homme.

 

 

Dernière fête encore familiale, encore un peu heureuse, au Ratzkeller le soir, puis on prend une dernière fois la ligne 55, arrêt Woferlstraße. J’écoute « Adios » de Benjamin Clementine : son piano obsédant, ses ruptures de ton, ses confidences murmurées, le violoncelle et la voix qui vacillent…

 

 

Ratzkeller 

 

 


 

 

 

 Marienplatz & final

 

 

Marienplatz

 

 

C’est la fin de l’escapade. Le bourdonnement de ruche heureuse de la foule cosmopolite se répercute contre la façade grise et lourdement ornée de la Rathaus. On déambule par milliers en devisant, on se photographie au pied du clocher aux automates dont les vacanciers guettent à nouveau, comme chaque jour à cette heure, la parade.

 

Grand soleil, vent léger, sourires d’enfants. À main gauche un garçon impassible transporte en dansant des bocks de bière pour géants. Une très vieille femme aux yeux très bleus portant chapeau noir à voilette et robe d’un autre âge traverse la place en s’appuyant sur son déambulateur – le courage qu’il lui faut pour continuer sa traversée ; le monde est héroïque.

 

Nul hypocrite ici ne cache la vieillesse, la maladie, la mort, au jeune prince sorti de son palais, et pourtant on pourrait aisément ne plus voir que des visages lisses et heureux, ce qui d’ailleurs n’apaise en rien le cœur du prince car à frôler ainsi les trajectoires, les silhouettes, la vie des gens heureux et courageux, on n’en est pas pour autant plus heureux ni plus courageux.

 

Le garçon, cependant, avec toujours le même étonnement devant tant de permissivité parentale (la permissivité n’est pourtant pas mon fort, ni mon faible) sert aux enfants les latte macchiatto aux trois couleurs bien marquées, qui sont hors de prix parce que nous sommes à Marienplatz, et que je leur conseille de savourer parce qu’il faut faire durer, faire durer le temps des vacances, le soleil sur la place, les jours quand même encore heureux (il y a dix ans on n’aurait pas eu besoin de ces lourdeurs).

 

Alentour on entend les rumeurs du marché, des bribes de harpe, de violon, de chansons, d’accordéon (ceux que l’on croise ici sont presque toujours de beaux bayans bien accordés avec lesquels les musiciens jouent en virtuose des airs venus des Balkans ou du répertoire classique : on est loin du musette).

 

On voit encore les deux tours aux bulbes vert bronze de la Frauënkirche qui se détachent sur le bleu pâle du ciel d’août, l’enseigne du Ratzkeller où nous dînions hier, la Galeria du Kaufhof, la statue dorée de la Vierge qui veille sur la place, la fontaine au gros poisson rond dans laquelle s’éclaboussent de jeunes garçons de pierre, et au bord de laquelle un quidam semble s’être endormi comme sur une grève, bercé par tant de bruit.

 

Passent encore une femme en fauteuil, un homme difforme, un joli jeune homme aux yeux clairs qui proteste contre le soleil qui l’éblouit au moment où passe au-dessus de la place un avion qui ne présente plus de menace (qui en ce jour se souvient des bombardements, et de la peste brune qui est bien née ici ?).

 

Aux premières volées des cloches l’attroupement des badauds se reconstitue pour le spectacle immuable du grand carillon qui, ça y est, recommence à sonner. Est-ce qu’un jour encore on l’entendra ainsi ? – Le joli jeune homme ébloui s’est perdu dans la foule, les enfants (qui font tinter si fort leurs cuillères dans les hauts verres de leurs cafés au lait qu’ils en couvrent presque la mélodie du carillon), les enfants auront bien grandi, si d’aventure ils reviennent ou nous revenons ici, et l’ultime combat des deux chevaliers dont l’un, au dernier tour, va tomber, donne envie de pleurer.

 

Un couple s’embrasse.

 

Le soleil fait briller l’étendard doré, la pièce neuve de l’enfant.

 

L’oiseau doré à nouveau va saluer et ce sera la fin. L’or aussi de ce beau trésor de la vie des gens va ternir plus sûrement que celui de tous les Trésors.

 

Paroles futiles dans un très beau décor.

 

Ici chacun traîne un enfant, un chien, une valise, un vélo, sa joie, sa peine, son sac de souvenirs, d’espoir ou de chagrin – mais dieu qu’on est chargé pour avancer.

 

« Garçon, die Rechnung bitte », j’ai oublié tout mon allemand mais pas les images de ma jeunesse, en ce temps où celle qui devait devenir ma compagne, mon rempart, mes béquilles et la mère de mes enfants, me soufflait les répliques car j’avais déjà mauvaise mémoire et aucun talent pour les langues autres que la mienne, la maternelle, et ressentais toutes ces velléités pour en apprendre d’autres comme autant d’infidélités.

 

Le carillon s’est tu, les passants ont fait leur boulot de passants, il va falloir recommencer nous aussi à marcher, à passer. (J’insiste, je sais, je radote, j’écris et je réécris sur tous les tons, dans tous les textes, ce terme de « passer », mais ce n’est pas tant une marque de nostalgie que de stupeur, parce que je n’arrive toujours pas à y croire.) Est-ce qu’on n’a pas déjà occupé cette place trop longtemps ? Personne ne le dit clairement, on n’a croisé encore aucun regard hostile ou impatient mais on s’inquiète, je m’inquiète, donnez-moi, s’il vous plaît, n’importe quelle liqueur, quelle potion, recette ou espérance qui puisse calmer ne fût-ce qu’un moment cette inquiétude qui me perce le ventre.

 

Passent cinq femmes en tenues noires, entièrement voilées, on ne voit d’elles que les yeux, et l’on croirait une procession funèbre.

 

Passe un jeune chien à l’échine tordue.

 

Passe le temps, ainsi, sans rime ni raison, de la vie, du voyage – puis on se retrouve à minuit sur un quai de gare « atterrant de misère et de chaleur humaine », et l’on rembarque dans le bus de sa jeunesse (aussi inconfortable, où l’on dormira aussi peu) en laissant sur le quai la dite jeunesse, on roule de nuit, toute la nuit, bien loin de Marienplatz, n’ayant finalement trouvé aucune direction, plus perdu que jamais…

 

 

München, 24 juillet au 3 août 2019.

 

 

  

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.