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FAIXAL

(la piscine, la plage noire) 

 

 plagenoire 

 

Au bord des piscines bondées et si peu « naturelles » de Porto Moniz, je ne savais où ni comment me mettre. Tenté en vain de m’intéresser au spectacle de la cohue estivale, pourtant ici bien plus chatoyant, exotique et neuf que ce que m’offrent ces moments d’attente à l’école de musique de La Rochette que je trouve pourtant presque toujours passionnants ; mais ces chairs flasques exhibées, ces mâles aux mamelles molles, cet affaissement général de la malbouffe et du coca à gogo me dépriment.

Je me réfugie dans une anthologie de la poésie portugaise qui ne m’inspire rien : de la poésie traduite qui ne me parle guère (je n’ai pas encore découvert les poèmes magnifiques de Fernando Echevarria).

 

*

 

La plage de sable noire de Faixal est presque déserte. J’ai posé mon dos douloureux à l’ombre d’un haut mur face à la grève et à la falaise, et les enfants jouent maintenant dans le sable au bord de l’eau.

 

À main gauche comiquement, deux hommes semblent se disputer — ils parlent en tout cas avec véhémence et moult moulinets — à propos, je crois, d’un bouledogue débonnaire qui appartient à l’un et que l’autre voudrait sans doute expulser de la plage. Le propriétaire du chien s’en va vers l’eau en pestant, puis revient, puis repart, puis revient à nouveau, puis finalement va nager en laissant son chien désappointé et l’homme avec qui il se disputait. C’est en tout cas ce que je comprends de cette scène rendue comique par son caractère mécanique et l’absence de son (on retrouve les bases du cinéma burlesque), mais je me trompe sans doute car je vois le chien qui maintenant effectue des va-et-vient entre les deux hommes, jusqu’à ce que son maître le prenne dans ses bras et l’emmène à l’eau avec lui.

 

Les enfants jouent et le ressac couvre presque tous les bruits. Comme il y a peu de monde on peut voir, au lieu de l’indistinction de la foule, des visages et des scènes. Nul besoin de venir aussi loin pour éprouver le plaisir qu’il y a à s’arrêter, à regarder et à noter — mais il faut pouvoir demeurer en retrait, avec point trop de figurants dans le décor, et un coussin au moins pour le dos douloureux…

 

Parfois il me semble (et c’est assez étrange) que mon enfant ressemble à mon père enfant bien plus qu’il ne me ressemble, et c’est comme si je voyais devant moi occupé, à jouer sur la plage, mon propre père enfant.

 

Passe un jeune homme en vélo qui crie « brigad’ ! brigad ! » à l’adresse, je crois, d’une jeune fille qui se douche (est-ce qu’il la remercie du spectacle ?). Il parle haut et fort avec un autre et leurs paroles qui brisent le silence du ressac ont quelque chose d’insolent, de violent, de vigoureux et de vivant ; puis ils courent dans l’eau, se jettent du sable, s’éclaboussent, plongent, s’immobilisent, appellent sur la plage un quidam invisible…

 

Une vieille femme regarde la mer, les mains posées sur les hanches, pendant que le bouledogue de tout à l’heure repasse en suivant cette fois une femme qui est sans doute sa maîtresse. Un très jeune couple s’éloigne vers les rochers. Le temps, les gens s’étirent. Un homme fume une cigarette et de très grands nuages se forment au-dessus de lui, s’amassent, s’immobilisent en équilibre sur la falaise et couvrent peu à peu la plage de leur ombre.

 

Les jeunes gens cependant plongent tête la première dans cette réalité écumante à laquelle la femme fatiguée tourne un moment le dos. Elle ferme les yeux et, comme moi, s’absente (personne n’aura perçu cette fatigue). Les jeunes hommes plongent depuis le quai la tête la première pour épater les filles ou jouer les bravaches ou même sans raison. Une sterne plonge aussi, les enfants courent sur la plage noire, un vieux couple de Français fume une cigarette et les enfants, tout maculés de sable noir, passent devant eux.

 

Comme un très long boa sa proie démesurée, la montagne ravale lentement le grand nuage.

 

Ainsi s’écrivent seules et presque sans scripteur ces notes de la plage noire, à Seixal, île de Madère, une fin d’après-midi d’un mois d’août ordinaire…

 

 

2 août 2013