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À la lumière tenace

de ce soleil d’hiver

qui fait les longues ombres...

 


 

 

À LA LUMIÈRE TENACE

 

 

À la lumière tenace

de ce soleil d’hiver

qui fait les longues ombres

bouger autour des maisons

et perce malgré tout

entre les grands troncs noirs

 

À la lumière têtue

de ce soleil d’hiver

qui rase l’horizon

et peine à se frayer

un chemin incertain

entre les deux montagnes

aussi vite avalé

 

Écrire encore

à la lumière.

 

2 janvier 2013 


 

 

POUR QUE TOMBE L’ARBRE

 

 

Il suffit de si peu 

pour que tombe l’arbre

que s’abatte le mal —

et voici l’homme en pleurs.

 

Il suffit de si peu pour que le cœur s’arrête

la plume s’arrête et

de le savoir (jamais assez)

 te condamne à la peur ?

 

Tu te souviens de ce jour où, enfant,

tu découvris la barbarie

l’innommable

l’impensable

l’impossible

l’horreur inatteignable

ces cadavres par pelletées emportés 

que montraient les images du film de Resnais

et ta stupeur

ta révolte d’alors.

 

D’avoir vu cela et de le voir encore

avec une acuité bien plus vive aujourd’hui 

te plonge dans une plus durable stupeur

dans l’impuissance ou

dans ce mutisme bavard par lequel tu tentes malgré tout 

de circonvenir la souffrance et la peur

ô ce mutisme devant la page cette hébétude 

que perce pourtant 

comme le soleil d’hiver perce l’obscurité du bois

comme le cri de l’enfant perce le silence de l’hôpital

les bribes d’un chant de reconnaissance éperdue

de gratitude sans objet ou seulement pour 

cela qui est

cela qui chante

cela qui danse et pour un temps emporte

le mal et la peur

te fait baisser la garde 

et t’incliner

dans un geste réitéré de paisible 

et souveraine

soumission.

 

2 janvier 2013 


 

 

BORDS DU GELON EN JANVIER

 

Au fond de la gorge étroite, rentré comme un chant ravalé, la voix de ce torrent engoncé dans la neige s'étrangle.

Au fond de cette gorge étroite où le soleil n’arrive pas, où la neige durcie ne fond pas, où les arbres nus, le pont couvert de mousse à la rambarde de fer rouillé et les anciennes baraques en ruine se disputent le douteux privilège de proclamer le mieux la fin de toute chose, la rivière chaque fois rajeunit quand même en la force nouvelle d’un jeune torrent nourri par la brusque débâcle de cet hiver imprévisible.

La chienne vieille surveille le jeu des garçons qui, à coups de talon, détachent et jettent dans les remous les blocs de neige et regardent avec étonnement cette zone de calme où la neige tarde à être emportée et coule lentement. Tout à leur jeu ils ne sentent pas le froid, l’humidité qui stagne ici.

Au-dessus du torrent, dans les dernières lueurs de cet après-midi d’hiver, on n’entend plus les forestiers occupés à tronçonner à grand fracas. Eux non plus ne sentent pas le froid, n’interrogent ni les ruines, ni les arbres nus ni la lumière. C’est là encore le douteux privilège de celui qui se met en retrait et regarde, ou du vieil animal aussi pris soudain d’une sorte de toux, de tremblement dû à l’âge (ou à l'impatience de poursuivre la route). 

 

3 janvier 2013


 

 

FINS DE FÊTES

NOTES SUR L’ENFANT ET L’ANIMAL

 

 

Les vois-tu, quand tu les dépasses sur l’autoroute,

dans le camion ? Vois-tu leur toison, leur pelage,

parfois un regard, une oreille, les vois-tu, aussi serrées,

debout dans le fourgon, aussi entassés que le bétail humain

partant pour les camps ou les esclaves à fond de cale,

objets bons seulement pour la boucherie ?

Oses-tu les regarder ?

 

Alain Lévêque, « L’Impossible », Manquant tomber, L’escampette, 2011.

 

 

On range ce matin le sapin de Noël. 

On balaye les dernières traces des fêtes. 

De voir ainsi disparaître lumières et guirlandes, les enfants ne sont nullement peinés. Défaire l'arbre leur semble aussi amusant que le faire. Une fois de plus, on se sent un peu mal à l'aise devant ces illusions que, pour eux, on entretient. Illusion d'un monde doux, stable, rassurant, lumineux. Illusion d'un monde dans lequel les noces avec l'animal n'auraient pas été depuis longtemps rompues. L'enfant, ainsi, serre contre lui la peluche léopard, admire le chat de la maison, et s'offusque de ce que le chasseur bredouille a tiré en rentrant sur le renard ou le chat. 

Au même instant quelques millions de bêtes meurent torturées, massacrés, dans des conditions telles que rares seraient les mangeurs de viande à pouvoir en supporter la vision, dans des conditions qui sont celles de la mort industrielle et dont le modèle demeure, aussi choquante soit la comparaison, celui des camps d’extermination. 

En arrière-plan de ces fêtes où l'enfant se réjouit, la torture, l'immense gâchis.

Ainsi on entretient avec l'enfant l'illusion d'un monde fraternel. On sait à quel point un enfant tôt confronté à l'infinie cruauté du monde peut en être dramatiquement, tragiquement ébranlé. On sait qu'un enfant doit être protégé. Chez tous ces enfants témoins des déchirures conjugales et dont la confiance a été trahi, quelque chose s'est brisé que l'adulte mettra longtemps à essayer de reconstruire ou de comprendre. L'enfance doit être protégée. On ne construit rien sur la peur, mais sur la confiance. L'enfance doit être le temps de la confiance. Les doutes, viendront plus tard.

Soi-même cependant on se sent devenu bien fragile, plus fragile qu’on ne l'a jamais été pendant l'enfance. On reste au bord des fêtes. On tremble pour un rien. On a beau se dire qu'il est parfaitement inutile et même, à force, un peu morbide d'anticiper sur la fin de tout, la fin est en tout, et tellement visible ! On reste mal à l'aise devant la confiance illusoire de l'enfant, tout comme devant cette bonté inconditionnelle, éperdu, stupide qu'on lit aussi dans les yeux de certains animaux. 

Et pourtant. Et si ce n'était pas l'enfant qui était dans l'illusion mais l'adulte ? L'adulte avec sa peur, avec sa fausse lucidité qui l’entrave plus souvent qu'elle ne l'aide ? Soudain tout bascule. Cette confiance de l'enfant protégé, ne paraît pas si illusoire mais plus vraie que la peur de l'adulte. N’idéalisons pas pour autant. N'idéalisons pas l'enfant. Cherchons plutôt un moyen terme ou un plus haut terme, une manière de synthèse comme dans les dissertations d'autrefois en troisième partie. Une possible conciliation ou réconciliation entre la confiance de l'enfant ou de l'animal, et la fragilité de l'adulte qui ne peut ignorer les massacres. 

Parvenir à un plus haut degré de confiance. À une confiance que rien ne saurait briser, presque rien. Si fragile paraît la confiance de l'enfant, que la moindre cruauté fait pleurer et qu'il faut sans cesse rassurer, protéger ! 

Il faut viser un plus haut acquiescement. Parvenir à ce grand oui inconditionnel qui fait dire oui même à la peur, même à la fin, même au danger de la route et à ces gens trop pressés qui risquent leur vie et celles de ceux d'en face pour dépasser le camion derrière lequel on roule au ralenti. Oui même à la bêtise, à l'accident. Et dire que c'était beau, c'était vivant quand même.

Des nœuds qui nous liaient à l’animal, de ces nœuds aujourd'hui si fatalement défaits, renouer ce qui peut l'être. Demeurer aux côtés du plus faible. Protéger l'enfant. Protéger l'illusion quand il le faut, s'il le faut. Refuser autant qu'on peut de participer au grand massacre animal. Tenter de rester digne au cœur d'un monde indigne. Dire et redire que plusieurs centaines de milliers d'années passées au plus près de l'animal ne sauraient être tout à fait effacées par quelques siècles de massacre. Si l'homme collectivement a choisi le suicide, ne pas suivre ce mouvement-là. Ne pas tuer. Ne pas tuer l'humain en soi. Ne pas tuer l'animal.

Ce lien fort qui, à mon sens, relie la poésie et le respect de la vie animale, on le trouve affirmé ici ou là — par exemple, lorsque Bashô corrige le haïku de son disciple : « Une libellule / arrachez-lui les ailes / un piment rouge » en : « Un piment rouge / mettez-lui des ailes / une libellule ». Rares cependant sont les poètes à avoir, comme Alain Lévêque, aussi franchement pris position, en tant que poètes, contre l’invraisemblable barbarie avec laquelle l’humanité a de tout temps — mais c’est encore bien pire à l’âge industriel — traité l’animal : 

      

      Toi qui dans tes images sais renverser les murs,

      toi, créateur d’Orphée avec sa lyre et son cortège, toi le célébrant,

      toi qui sais la langue profonde des contes et des métamorphoses,

      ne sens-tu pas la trahison ainsi faite à notre parole ?

      Si différents que nous soyons, bêtes, plantes, nuages, pierres,

      eaux et vents, ne vois-tu pas que nous sommes uns,

      nous les coexistants ?

 

Un tel questionnement me semble aujourd’hui aussi inutile qu’indispensable…

      

7 janvier 2013 


 

 

AU VIEUX POIRIER

 

 

Vieux poirier dont la frêle cime

se détache sur fond de plomb

et ne bouge et ne fait signe,

ta présence ce soir

est un bienfait

c’est avec toi que je travaille et

d’imaginer cette fenêtre nue

sans toi pour me

relier à la terre, aux saisons

mon cœur, d’avance, se serre

(car vieux poirier le jour viendra

où on parlera de t’abattre

d’avance mon cœur se serre).

 

Entre nous maintenant

quelle connivence

te voici pris, bon an mal an

et sans que tu en saches rien 

dans la ferveur de l’écriture

ce flux d’encre noire qui est

comme le prolongement de ta sève

et qui circule encore obstinément, 

silencieusement

et même en plein hiver.

 

Quelque chose m’unit à toi

comme naguère avec

un bouleau

un vieux merisier 

et même un manguier

(car j’ai connu avant toi,

faut-il te l’avouer

d’autres arbres).

 

Que tu sois vieux

que je ne vois de toi 

depuis la fenêtre du toit

que les cinq brindilles tremblantes de ta cime

convient à merveille :

j’ai moi aussi commencé à vieillir

(si on ne parle pas de m’abattre

l’abattement propre au temps

ne m’est certes plus inconnu)

je suis sensible à tout ce qui

se montre frêle

(plus qu’à ton tronc massif

à ta cime, donc, vieux frère)

tes cinq brindilles font un maigre éventail

qui désigne

le nord et le sud

et par trois fois le ciel

on peut y lire, pourquoi pas,

les cinq couleurs des cinq saisons

automne, hiver, printemps, été

et la cinquième qui est l’éternité

le vide au centre de la roue

l’espace présent en tout

matérialisé en ma place par

la page blanche aussi

parcourue par ces signes

par ma main tracés

par ta présence suggérés 

— et même, si j’osais :

dictés.

 

Mon vieux poirier sur fond de nuit

le crépuscule est là

une grive est passée

une mésange bleue

sur toi s’est posée

et je regarde encore les traits tremblés

que tu dessines sur fond de nuit

et qui m’évoquent les personnages

tracés à l’encre de Chine par Michaux

— Michaux et les oiseaux, tu vois

que nous avons mêmes passions —

je reste auprès de toi en l’amitié du monde

baigné comme toi par

les brumes bleues du crépuscule

pour un peu je voudrais t’embrasser,

vieille branche, vieil arbre, ou embrasser le monde

ô brumes bleues, lever

et boire votre coupe et saluer la bonté

soudaine, inattendue, offerte ainsi

par rien, pour rien, en plein cœur d’un hiver

dont on n’attendait rien

hommage à la bonté recueillie, amplifiée

à peine, par le poème

ce trop plein de bonté qui toujours nous confond.

 

Devant toi je m’incline

vieil ami

tout tendu vers la nuit.

 

 

7 janvier 2013 


 

 

PUIS PARFOIS LE BROUILLARD…


La maison était hier soir au-dessus des nuages, toute la plaine prise dans le brouillard, et notre vallée en plein soleil. Du coucher de soleil je n'ai pas vu grand-chose, accaparé par divers travaux. Juste en passant à la fenêtre, tout au loin du côté du Vercors, une traînée d'un rouge sanguin extraordinaire. Ce matin de nouveau le brouillard a tout envahi. Temps froid, très humide. On distingue à peine les champs absolument blancs, couverts de givre, et parfois, éclairée par un réverbère, la silhouette d'un arbre gelé.

Rien.

On n'y voit rien.

Quelques traits blancs.

Les faisceaux d'un phare au loin.

La base des poteaux électriques.

Quelques arpents d'herbe blanche.

Puis parfois le brouillard se déchire, et la nuit apparaît, très nette et cernée de brouillard.

On repense avec une certaine nostalgie à cette journée d'hier qu’on n’a pas pu passer vraiment comme on l'aurait voulu (c’est-à-dire occupé seulement à faire des va-et-vient entre la fenêtre et la table de travail). Coup d'œil à la fenêtre. Cette brûlante envie de marcher et d’écrire. Quand le présent s'aplanit, s’aplatit, manque de relief, puiser un peu dans la mémoire ou dans les images offertes par le hasard.

Une image. Cet inconnu qu’on a vu passer — soi-même passant — derrière une fenêtre et qu'on a imaginé avec un livre dans ses mains, en train d’arpenter la pièce en lisant.

La mémoire. Ces globes blancs du village évoquent la cour du lycée, jadis, à Chambéry. Un souvenir plus précis. L'arrivée au lycée, la première journée en Seconde. Cette sensation de vertige. Mon Dieu, c'est vrai, j'y suis, j'y suis déjà. Comme le temps passe. Qu'est-ce que je fais ici ? Je me sens tout à fait en-dehors de moi, à côté. Je me rassois sur un banc en pierre et je regarde en direction de la montagne (autant dire de l’enfance). Sensation de désolation, devant la fatalité du temps. Sans grandiloquence néanmoins. Sans emphase. Juste revenir à cela : cette sensation de vertige devant le temps. Pas de larmes, tout de même, pas cette panique du petit enfant qui entre en maternelle. Quelque chose à la fois de plus léger (il n'est pas exclu qu’un certain contentement s’y mêle) et de grave, de sévère. Moment ainsi resté en mémoire avec assez de précision.

Un autre souvenir (de tirer ainsi les fils, c’est toute la pelote qui risque de venir). Toujours au lycée, un camarade inconnu se présente devant moi et me parle. Il paraît que tu as écrit des livres, des romans. Est-ce que c'est vrai ? Je lui réponds sèchement que c’est faux et ne relance pas la conversation, qui s’arrête. Il s’en va. S.,  qui a assisté à la scène, me fait remarquer mon impolitesse et ma stupidité. Il voulait engager la conversation avec toi, pourquoi le traiter avec hauteur ? Pour qui te prends-tu ? Je prends conscience de ce que je n'ai pas su interpréter la vraie raison de ces paroles, que je n'avais pas su voir le prétexte qu'elle représentait, uniquement centré sur moi-même, et agacé par la naïveté de ce garçon. Je prends conscience de ma stupidité autant que de mon incapacité à entrer en relation avec les autres — et cela aussi, c’est un peu de mon propre brouillard qui se déchire.

Retour au présent. Plus de brouillard maintenant, mais les lumières très nettes, ciselées, des réverbères, qui surprennent. 

 

8 janvier 2013 


 

 

DE LA PUBLICATION




Si le livre est publié, j’enterre le livre pour en nourrir peut-être mes prochains vers. Je dégage un espace.

Si le livre n’est pas publié je m’enterre à sa place, je m’étiole, je me plie. Quelque chose du caillot qu’il avait permis de faire sauter se reforme.

Léo me demande pourquoi je passe tant de temps à écrire. « Un pommier donne des pommes, un écrivain des livres.
— Tu écris pour être publié ?
— Non. Mais un écrivain qui n’est pas publié, à la différence d’un pommier dont personne ne ramasse les pommes, n’est pas ce qu’il doit être. Un pommier est sûr de ses pommes — un écrivain (c’est peut-être un manque de confiance) semble avoir besoin d’une confirmation extérieure. Si le livre achevé, si ce livre qui a dans une large mesure été d’abord donné à l’écrivain (à tel point qu’il ne lui paraît pas en être tout à fait l’auteur mais plutôt le scripteur), si ce livre ne parle pas à d’autres, ne fait sens pour aucun lecteur, quelque chose est perdu, gâté, flétri. C’est là bien plus navrant que cette belle cagette de kiwis que nous avions cueillis ensemble à la fin de l’automne et qu’il a fallu presque entièrement jeter parce qu’ils avaient gelé dans le garage… »

S’ajoute à cela l’urgence de l’âge. La quarantaine venant, l’homme qui ne donne pas, qui ne peut pas donner, s’étiole, panique, se recroqueville. Publier, c’est la manière qu’a l’écrivain de donner. C’est finalement sans motif, sans raison. C’est presque aussi gratuit que le geste du pommier — dont les pommes, même tombées à terre, nourriront les insectes, les oiseaux, les chevreuils jusqu’au printemps suivant (il suffit de gratter la neige).

Cette perspective sans doute soutenait même l’écriture de ceux-là qui avaient abandonné ou négligé l’idée de publier, comme Fernando Pessoa. Il n’est pas ici question de faire carrière, ou de « se faire un nom », ou de se rassurer, admirer ou aimer. Juste de suivre, d’assumer, d’amplifier vaille que vaille son mouvement de pommier, car si d’aventure l’écriture venait à s’arrêter (cela s’est produit, et l’on considère comme un miracle que cela ne se produise pas à nouveau) quelque chose en soi se briserait vraiment. Un homme né pour être chamane et que les circonstances extérieures privent de la formation adéquate bascule, paraît-il dans la folie. Un « tülkou », un de ces êtres que le bouddhisme tibétain considère comme l’émanation d’un maître du passé, qu’on empêche d’apprendre et d’enseigner, tombe malade. Ainsi de l’écrivain.

Tenez, voici le fruit de longues heures, de longues années de silence, de parole, d’écoute, de flamboyances, de vieilles cendres retournées, de coups de vent, de coups de mou. La vie y circule encore, je crois : faites circuler. Croquez, lisez, faites passer, passons ensemble le temps de la lecture. Passons ensemble. Passons. C’est sans raison.



8 janvier 2014


 

 

 SORTIE DE ROUTE


Le ciel a crevé d’un seul coup. D’abord, une pluie molle et froide — puis la grande averse de neige qui, en un quart d’heure, métamorphose le paysage.
    
Je regarde par la fenêtre : la route a disparu. À l’entrée du village le bus a dérapé. Le chasse-neige arrive, se gare. Deux hommes en descendent, qui revêtent en marchant leurs combinaisons jaune fluo. Tous tentent maintenant de le sortir du fossé. L’averse de neige redouble.
      
On ne voit plus la route, ni les hommes, ni le bus.



11 janvier 2013


 

 

CROIRE EN LA BONTÉ ?



Un merle affolé traverse en silence dans l’air lourd, dans l’air coupant, presque irrespirable — comment croire en la douceur quand il fait si froid ?


En la beauté on peut croire — en cette beauté de marbre de Belledonne en hiver avec ses pâleurs, ses reflets, ses nuages flous que forment au flanc nord de la montagne les feuillus couverts de neige, ses messages tracés dans la neige des ruelles par les cerfs qui redescendent ; en la beauté on peut croire, mais en la douceur ?


Regardant les chattes Dana et Onça (qui dorment roulées en boules), je repense à cette histoire d’un camion chinois accidenté avec à son bord un millier de chats entassés, vingt-cinq par cages, pour être mangés. D’autres images viennent de vaches, de chevaux, de porcs, de volailles industriellement torturés — comment croire en la bonté ?

Il faudrait pouvoir faire passer ce caillot noir dans les veines, ce sanglot froid dans la gorge, il faudrait pouvoir faire circuler l’eau claire de la bonté sous la glace, anticiper la débâcle, voir dans l’affolement du merle les prémices du printemps, et dans cette couche neigeuse une manière qu’a la terre de se protéger du froid. Il faudrait pouvoir à volonté libérer son cœur de l’hiver (on repense alors à ces Chinois qui, voyant l’accident, ont aussitôt tenté de nourrir les chats affamés, on se dit que l’homme, somme toute est naturellement bon, qui supporte si mal de voir la souffrance des hommes et des bêtes qu’il envoie à l’abattoir).

Il faudrait pouvoir chanter comme Bernard de Ventadour la joie en hiver, la joie de l’hiver, avec ce cœur « plein de joie » : « J’ai le cœur si plein de joie / qu’il transmue nature /le gel me semble fleur blanche / vermeille et dorée… »

Il semble pourtant que le chant ne nous vienne pas facilement...



Le merle ce matin traverse l’air tranchant sans le moindre trille (on n’entend pas même le bruit de ses ailes).

Saisi par le froid j’ai rallumé le feu, y ai jeté les bûches du bouleau coupé par mon père — le feu maintenant fait un doux bruit continu comme d’une sorte de cascade (c’est la sève, je crois, qui coule du bois encore vert).

Je suis sorti remplir les mangeoires de graines de tournesols (en ai jeté aussi une poignée sur la tombe du chat pour que son fantôme fasse de beaux rêves); les troupes des pinsons se rassemblent, on entend les premiers pépiements.

J’ai tracé ces lignes sur le carnet comme une sorte de prélude à un poème à venir, censé annoncer le printemps.

Les chattes guettent avec moi les oiseaux ou le soleil. On se rassure comme on peut. On se réchauffe au foyer. On tente coûte que coûte de croire en cette douceur. Une bûche, en s’effondrant, fait un bruit de cymbale.



17 janvier 2013


 

 

PLAY TIME



Une foule nombreuse se presse sur le parvis de ce grand restaurant qui affiche six étoiles (mazette !) mais où on nous reçoit mal. Cela ressemble à un film burlesque. Je m’assois, mais ce n’est jamais la bonne place. On me chasse. Je peste contre ce banquet de mariage où je ne connais personne, me raccroche à la présence d’Alain qui parle de Nicolas Bouvier — mais ses paroles sont déconcertantes, car ce qu’il met sous la plume de Bouvier me semble tout droit tiré du Temps retrouvé, ce que je n’ose lui faire remarquer. Je dois une nouvelle fois changer de place. La table, cette fois, m’arrive au niveau du cou : deux tables ont été empilées, qu’on soulève et qui se brisent. Les serveurs protestent, tout cela va finir en Play time… Me voici obligé de l’asseoir à côté d’une vieille femme peu avenante qui, sous un prétexte futile et dans un geste prodigieusement méprisant, m’intime l’ordre de m’en aller. Je suis tenté de la souffleter, ou de lui renverser mon verre d’eau sur la tête. Je me contiens et lui déclare : « Mais j’ai parfaitement compris que c’est un cauchemar ! Quand une situation est totalement perdue, il ne faut pas insister. Je pars. Je quitte ce cauchemar ! » Je me dirige en effet vers la porte de sortie, que j’ouvre théâtralement. Et je me réveille aussitôt.

 


21 janvier 2013


 

 

LA CHAMBRE


Ces chambres, toutes ces chambres mêlées en la mémoire — et puis, la dernière, cossue, proprette, fleurie et faite surtout pour bien autre chose que le sommeil, car ce n’est peut-être que par une analogie spécieuse qu’on appelle celui-ci « petit frère de la mort ».

On entre dans la chambre. La lumière tamisée. L’air froid. Le Christ comme élément de décor. Les gerbes de fleurs. Le faux lit et les faux draps qui cachent la glace. Le cadavre. Je m'attends à être saisi : il n'en est rien. Cette petite dame allongée qu’on ne saurait en aucun cas confondre avec une dormeuse n'est pas ma grand-mère. Je me suis, c’est un comble, trompé de chambre. Je m'approche cependant. Ce n'est pas elle, mais c'est pourtant son nom qui est noté. Je finis par retrouver sur son visage ce bouton qu'elle avait à la base de la marine droite, puis la forme de ses oreilles. Son visage ? Une mauvaise imitation, une figurine de cire mal modelée qui exprime une sorte de douceur fade que je ne lui ai jamais connu de son vivant, qui dit même tout le contraire de ce qu’elle était, comme si un artiste maladroit avait voulu se conformer non à une réalité qu’il ignorait mais à l’idée toute faite de ce que devrait être un visage de grand-mère.

Son visage, bien sûr, est très amaigri, mais ce n'est pas seulement cela. La mort et le maquillage l’ont lissé, raboté, momifié en une sorte de lifting macabre, lui conférant cet air de petite dame béate et bonasse qui ne lui va pas. Elle porte une tenue bleu marine que je ne lui connais pas. Moi, c'est avec son tablier de cuisine que je la voyais, jamais ainsi endimanchée. Tout cela est trop léché, je ne retrouve pas ma grand-mère. Je tourne autour du lit, je cherche un angle qui me permettrait de la revoir. Je finis par m’arrêter sur cette vision de trois quarts, en plongée…

Toute la dureté de son visage, sa bouche tombante, son air sévère s'en sont allés. Je reste longtemps à la regarder sans la voir, sans parvenir à la retrouver, sans émotion, devant ce cadavre inconnu. Mon père murmure : on n'arrive pas à y croire. Et c'est vrai, je n'arrive pas à y croire. Encore moins maintenant. Peut-être l'image que je vois me révèle-t-elle un aspect de ma grand-mère que je ne connaissais pas, mais qui existait néanmoins. Peut-être. Mais je trouve dans tout cela trop d'artifice. Ce masque ne me parle pas, ne me convient pas. Les larmes ne viendront pas. Autant j'étais resté saisi d'émotion devant le cadavre de mon grand-père, autant je reste sur le bord, presque indifférent.

Le lendemain je reviens dans la chambre froide avec les enfants. Je ne m'attends à rien. Sitôt entré, à l'improviste, l'émotion cette fois me saisit. Les larmes viennent parce que j'ai retrouvé quelque chose de ma grand-mère. Je regarde le visage de mon père, qui lui ressemble. Léo regarde ma grand-mère, sans trop comprendre. Sans doute ne la reconnaît-il pas. Il ne manifeste aucun effroi, aucune gêne, aucune crainte — juste une ombre de tristesse, un trouble rapidement dissipé.
     
L'émotion ainsi vient toujours à l'improviste, quand on ne s'attend à rien. Léo ne sera pas traumatisé par la vision de ma grand-mère morte, non plus que par la cérémonie à l'église. C'est au cimetière que les larmes viendront. Cette tombe. Le froid. « Tu pleures parce que tu es triste ou parce que tu as froid ? — Les deux. Je suis triste et j'ai froid. »

De toutes ces images accumulées, ces images de cercueil, de procession, d'église, de cierges qui depuis défilent chaque nuit à travers les rêves et les cauchemars, il en gardera une en mémoire, peut-être, et il est impossible de savoir laquelle. Peut-être la silhouette d’une tombe. Peut-être une fleur. Un coin de ciel d'hiver. Un parfum. Pas forcément le visage inconnu de ce cadavre inconnu. Pas plus que nous il ne sera anéanti par ce qu'il aura vu. Il aura juste trempé un doigt dans l’eau glacée de cette piscine hivernale en laquelle il lui faudra apprendre peu à peu, tôt ou tard, à se plonger tout entier. Il aura entrevu, déjà, l’une de ces dernières chambres où tout s’achève.



25 janvier 2013


 

 

ÉLOGE FUNÈBRE DE MA GRAND-MÈRE

 


Il y a trois ans, ici même, c’était encore possible de parler à mon pépé, qui venait de partir à cette même période de l’hiver où les jours commencent à rallonger mais où on a un peu de mal à croire au printemps. Ma grand-mère était là, et c’était comme si lui-même avait été présent à travers elle, comme s’il pouvait encore nous entendre. Aujourd’hui c’est leur mémoire à tous les deux qu’on s’apprête à ensevelir. C’est, avec ma grand-mère, tout un pan de notre histoire familiale et de notre enfance qui disparaît. Je ne voudrais pas trop fouiller maintenant les décombres, tout cela est déjà bien assez triste et il y aurait tant à dire, tant de souvenirs, tant d’images à exhumer ! J’en ai choisi simplement quatre, quatre images d’elle ou de nous avec elle.


1.

Sur la première image, nous sommes installés autour de la petite table ronde de la cuisine, rue Parmentier. La nuit est tombée, il est déjà tard et, tout en buvant avec nous une infusion, mémé raconte. Elle raconte les histoires d’Italie, principalement. Elle qui n’avait pas été à l’école (et l’épisode dans lequel elle se voit refusée la poursuite d’études jugées inutiles et onéreuses fait partie des grands classiques de son épopée personnelle, tant cette souffrance l’a accompagnée sa vie durant), elle donc à qui on avait interdit l’école était douée d’un talent inné et méconnu pour l’art de la narration. D’instinct elle savait ralentir ou accélérer le récit, brosser le tableau d’un personnage, grossir les traits jusqu’à la caricature ou croquer le détail savoureux, émouvoir ou railler, se lancer dans de vastes digressions qui nous faisaient revivre toute une société rude et rurale aujourd’hui disparue, pour revenir ensuite infailliblement au point exact d’où elle était partie. Bien sûr, elle reprenait inlassablement certains motifs qu’on avait l’impression de connaître par cœur (« ah Lionel, après tous ces mois passés à dormir à deux avec ton pépé sur ce lit de camp qui m’entaillait le dos, quand pour la première fois j’ai pu dormir dans un vrai lit, sur ce vrai matelas, tu ne peux pas savoir ce que j’ai fait !... »). Évidemment, on savait (certains ici savent très bien la suite). Il ne fallait surtout pas le lui rappeler (mais si, mémé, tu l’as déjà raconté mille…). Avec un léger claquement de langue, fermant à demi les yeux tout en hochant la tête et en levant la main à la manière d’un chef d’orchestre, elle ignorait superbement notre grossière tentative et poursuivait son interprétation, avec presque à chaque fois une nuance nouvelle, un développement, un enchaînement inattendus. Elle n’était pas seulement la garante et la gardienne de l’histoire familiale. Elle était dépositaire de toute une mythologie orale qu’elle seule savait faire vivre, qu’elle seule pouvait projeter sur l’écran de notre imagination, et qui n’était pas moins riche que le cinéma de Fellini.

Aujourd’hui, plus de projection, la salle a fermé, les bandes sont perdues, et le récit d’un film disparu ne remplacera pas le film… Ne reste que cette image de nous l’écoutant dans la pénombre de la cuisine, rue Parmentier, autour d’une dernière tasse de verveine…
     
           
     
2.

Son talent le plus éclatant, le moins méconnu, c’était évidemment la cuisine. La deuxième image nous la montre donc à table, devant une table cette fois bien remplie. La cuisine, pour elle, n’était évidemment pas une manière de se nourrir, mais de régner et d’aimer. De prendre sa revanche, aussi, tout en assurant la continuité entre les deux lieux de l’exil, la France et l’Italie. Il m’a fallu du temps pour comprendre à quel point la préparation de quantités ahurissantes de nourriture était à la fois une réponse aux années de misère et une manière d’exprimer son amour.

Nous sommes donc à table autour de la grande planche recouverte de polenta à travers laquelle on creuse des chemins. Elle, ne s’assoit que rarement, surveillant du coin de l’œil et s’exclamant : « ma qué, mais tou manges rrien, et qu’est-ce que je vais en faire, moi, de tout ça ? Je n’ai plus qu’à le jeter ! » C’est là une image déjà ancienne, car elle s’était avec le temps considérablement adoucie, ayant fini par admettre que l’étroitesse de nos estomacs ne pourrait jamais être à la hauteur de la démesure de sa cuisine.

Du plus loin de mes souvenirs d’enfance, je me revois cependant manger, dévorer, avec une avidité assez constante, ces pizzas inimitables (elle prétendait n’avoir aucun secret, je n’ai pourtant jamais réussi à en retrouver le goût), ces lasagnes, ces pates fraîches… dès le lever... Elle aura eu le plaisir de voir son arrière-petit-fils Léo témoigner ponctuellement du même appétit enthousiaste… Là aussi, c’était un talent qui ne laisse pas d’autre trace que la mémoire des goûts disparus, qu’on retrouvera peut-être un jour par hasard, et qui, alors, nous ramènera sans qu’on s’y attende à ce petit monde de la rue Parmentier qu’on croyait disparu… 



3.

La troisième image est encore une image de cuisine. Elle n’est pas gaie du tout, celle-là. C’est un de ses derniers combats. La dernière fois où nous l’aurons vue chez elle, rue Parmentier. D’une certaine manière, la dernière fois où nous l’aurons vraiment vue – dans son petit royaume, à son aise… Ailleurs, plus tard, dans les chambres d’hôpital, elle semblait tellement dépossédée, diminuée, comme une seconde fois exilée… Mais sur cette troisième image elle est déjà malade, épuisée, et s’acharne pourtant à préparer une ultime fricassée de champignons. Elle sait que ce n’est pas raisonnable, mais elle reste sourde à toutes nos admonestations et dédaigne notre aide. C’est un combat qu’elle mène contre elle-même, contre la maladie, contre le renoncement. Une question de dignité. Elle va se coucher un instant pour reprendre des forces, revient à l’assaut de la cuisinière. On reste auprès d’elle, médusés. Aucun guerrier sur le champ d’une bataille perdue d’avance n’aura déployé autant de courage qu’elle ce jour-là.

Voilà. C’était son dernier plat. On n’avait certes pas le cœur à le manger, et il fallait repartir. Cet héroïsme-là, qui était digne d’Homère, une fois encore restera anonyme.


4.

La quatrième et dernière image est celle de la femme aimante qu’elle a pu être malgré tout — malgré la dureté imposée par le milieu, par les circonstances, par la rudesse de sa propre mère, malgré cette carapace qui la protégeait et qui pouvait la rendre dure. Je la revois m’accueillant devant la maison aux briques rouges, et me serrant si fort. J’ai cinq ans. Et puis, à bien y regarder, ce n’est pas moi sur cette image, mais c’est Léo ou c’est Clément, ses arrière-petits-fils (l’image est plus récente !). Elle les serre aussi.

Jusqu’aux toutes dernières conversations à l’hôpital ou au téléphone (les derniers temps, c’était bien difficile), elle aura trouvé la force de s’arracher au souci d’elle-même pour parler aux enfants, pour demander de leurs nouvelles, navrée de n’avoir désormais plus rien d’autre à raconter que la chronique de ses souffrances.

Voilà mémé. Te voilà délivré. D’avoir dit cela il me semble que tu es soudain un peu moins loin, et même encore assez près pour entendre.

Je n’ai que de bons souvenirs de toi. Je suis soulagé de penser que tu ne souffres plus. Je suis heureux que tes arrière-petits-enfants aient pu aussi, même si ce fut trop bref, connaître quelque chose de ce petit univers de la rue Parmentier qui gravitait autour de toi, auquel tant de souvenirs me lient.

Puisse-tu reposer en paix, et puissions-nous continuer à perpétuer et à amplifier dans nos vies le meilleur de ce qui t’a porté et que tu nous as transmis : le courage, la ténacité, le refus des compromissions, la générosité et l’amour.

 

Montluçon, 26 janvier 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.