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NOS VIEUX CHANTEURS,
par un dimanche de Pâques



Traits intermittents et très droits de la neige fondue sur la campagne trempée. Ciel barré, gris partout. Les enfants courent et crient, excités par la perspective de la chasse aux œufs. Josette imagine : dans dix ans, dans vingt ans, Léo et Clément repasseront par là, devant la maison vendue, et peut-être voudront-ils faire le détour ? — On a soudain très froid, et l’on pique du nez dans les tartines. (C’est vrai, c’était il y a une poignée de secondes : l’installation aux Vellats, A. à la maison avait trois ans, l’âge de Clément — la voici presque adulte —, les grands-parents étaient vivants…)

(Ma mère alors était vivante, que je revois sur les images à mesure que je replonge dans les carnets.)


Nos vieux chanteurs chantent et vieillissent.  Un disque tout gris, nostalgique, amer, triste de Vasca m’attend comme naguère sur le bureau. Anne Sylvestre, Higelin y vont aussi de leur galette… Et puis, il y a eu ces retrouvailles si poignantes et si chaleureuses avec Jacques Bertin, à Crolles, ce jeudi.
   
Dans la salle les gens se serrent, qui pour la plupart ont vieilli et pour certains grandi en s’adossant au chant de ce vieil homme qui leur ressemble. Chant désormais débarrassé de toute emphase, de tout artifice, qui se déploie et vibre à l’intérieur du poème intime et général. Le vieil homme chante, et apparaît sur scène à ses côtés le jeune homme, l’enfant qu’il fut, le fantôme qu’il sera quand ne restera plus que sa voix (il suffit pour le voir de fermer les yeux, ce qu’on fait assez souvent). Dans la salle, même manière de se promener ainsi sur l’échelle du temps. Par flashes, des bouleversements d’enfance, des creusements, des sanglots, des éblouissements, le vertige d’être soudain relié à l’enfance des parents, des grands-parents, des inconnus, d’époques tout à fait révolues, d’échos dont le son d’origine n’est plus, de lueurs d’étoiles éteintes – ce sont ces lueurs qui brillent dans les yeux de l’artiste et des amis qui l’écoutent.

Le passé...

La fidélité qui nous rassemble.

Le fils que l'on supplie dignement de revenir nous voir, de temps à autre, parce que le temps...

Après-spectacle (mais ça n’est pas un spectacle), quarante années de rencontres se pressent en direction de l’artiste un tout petit peu paniqué (on le serait à moins) devant l’assaut des fantômes anonymes qui le connaissent si bien et se rappellent. — Mais si, rappelez-vous... nous avons travaillé ensemble sur tel disque… il y a quarante ans !

« Monsieur Bertin, vous avez eu la gentillesse d’écrire un mot d’encouragement dans Politis sur mon premier bouquin… alors que je vous avais envoyé, moi, une lettre furibarde… à cause de votre article sur Jean, vous vous souvenez ? — La première chose, oui, la deuxième est oubliée ! »

Et l’on repart dans la nuit. La pluie. Les grenouilles par centaines écrasées, vivantes, brillantes, qu’on tente d’éviter, qu’on écrase quand même comme des souvenirs, des tristesses…

Neige fondue sur le champ vert sombre. Vasca chante la cendre des rêves. Le printemps court à notre perte. « Tu arrives au bout de ton âge avec ce poids depuis l’enfance… »

En arrière-plan, ce qui est peut-être le grand effondrement. Le système comme un accessoire de théâtre, comme la façade de la maison qui s’abat sur Buster Keaton — mais on n’en sortira pas indemnes, ce n’est vraiment pas du jeu. On se dira : c’était juste avant la catastrophe, et tu te préoccupais d’écrire ! Tu ne voyais pas venir cela — tu en parlais, mais tu n’y croyais pas. On ne peut jamais y croire. Et tes fils que tu envoyais ainsi au casse-pipe ? Et cette supercherie des rires, de la chasse aux œufs, de la croisière, alors que la coque du navire était déjà fêlée et que le capitaine avait sauté depuis longtemps ?

On aura juste eu le temps d’entrouvrir les yeux, d’être ébloui, de n’y rien comprendre, avant de s’embuer de larmes et de refermer les paupières.

*


Plus tard, marche au bord du lac par temps de brume et de printemps froid — est-ce qu’une marche pourrait être une sorte de poème sans autres paroles que celles, propagées et emportées par le vent, des enfants, des inconnus ? — Clément lance des galets, Léo papillonne en vélo, et l’on salue de loin les fantômes de mes grands-parents tandis que deux cygnes blancs s’envolent au-dessus du lac brumeux.

Premières hirondelles.

Dimanche de Pâques.

Retour lent dans cette lumière si peu printanière.

Mars funèbre.



Les Vellats, 31 mars 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés. / Photographie de Jacques Bertin à Crolles : Didier Pobel.