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Voici que le printemps précocement déverse sa lumière. Primevères prises dans les rets d'araignée des derniers jours d'hiver. Nuages gris teinté d'ocre qui se déchirent sur de larges pans de ciel bleu éclatant. Et la cime du poirier à cause de la brise ou de sève qui circule à nouveau...

 


 

 

LA MAISON VIDE

Ce soir la maison est vide. Personne dans les chambres des enfants. Toutes les sensations s'en trouvent modifiées : la manière de déambuler d'un étage à un autre, de respirer, de regarder ; le rapport au temps, à l'espace, aux portes et aux murs. On avait pris l'habitude de faire le moins bruit possible, de chuchoter, de marcher à pas légers : on continuer mais c'est comme si on marchait sur des coussins d'air. Quelque chose manque. Cela n'a encore rien de bien douloureux, les enfants sont simplement partis avec leur mère chez leurs grands-parents et seront de retour dès demain ; mais je pense à ce jour où tous deux seront assez définitivement partis de la maison (et le pire serait naturellement que ce jour-là n'advienne jamais). Je pense aux paroles de mon père, qui m'avaient alors profondément touché en même temps que rassuré, alors que je m’apprêtais moi-même à quitter la maison: « Cela pose des problèmes de solitude ».
 
Lu tout à l'heure, au lever, cette phrase dans Proust, qui depuis me poursuit comme un refrain funèbre: « Elle venait d'avoir une petite attaque ». Bien sûr, toute la tendresse qui baigne toute l'œuvre de Proust est dans ce « petite »...

Voici cependant que le printemps précocement déverse sa lumière. Primevères prises dans les rets d'araignée des derniers jours d'hiver. Nuages gris teinté d'ocre qui se déchirent sur de larges pans de ciel bleu éclatant. Et la cime du poirier qui tremble à cause de la brise ou de la sève qui circule à nouveau...

J'ai oublié
les haïkus de l'hiver
le printemps est là.

Alors ce n'était que ça, l'hiver ? Déjà fini ? Bien sûr, on sait qu'il y aura quelques barouds d'honneur, quelques dernières lourdes averses de neige, quelques jours de froid. Mais ces jours qui déjà s'étirent… L'abysse de décembre, le silence de janvier, l'hiver monacal, tout cela est une fois de plus dernière nous. Un chevreuil fourrage à l'orée de la forêt, qui pressent la proche poussée des feuilles.



1er mars 2013


 

 

Ô CE VOLET QUI BAT DANS UNE NUIT D’HIVER…



Ô ce volet qui bat dans une nuit d’hiver
Que l’on entend toujours depuis la haute enfance…

Jean Vasca

Toute la nuit le volet bat contre le mur de la maison. Mais ce n’est déjà plus l’hiver.

À bien y regarder le printemps, si positivement connoté par la grâce de mille clichés odorants, ressemble d’abord à une catastrophe, ce que suggère d’ailleurs bien le mot de « débâcle ». Un mugissement de bête blessée s’engouffre dans le conduit de la cheminée. Une porte claque. Un volet tape. Le vent tiède s’est levé qui tourbillonne en rafales à travers la vallée.

Premier coup d’œil par la fenêtre : on croit d’abord que la neige a fondu, mais elle est simplement recouverte d’aiguilles d’épicéas, de feuilles mortes, de branchages, de débris. On constate que le poirier a tenu. Le bureau sous le toit tremble comme la cabine d’un bateau pris dans la tempête. 

5 mars 2013


 

 

VENT DE MARS


Le vent
le vent
le vent qui tremble et fait trembler
le vent qui valse et fait valser
le vent te rappelle à la
violence du vaste
avec fureur, hostile et inhumain
aussi tendre avec toi
qu’une paire de claques
l’arracheur de toit
t’arrache aussi au cloaque
du vieil hiver en lequel
tu te complaisais
il te souffle à l’oreille
des mots nouveaux
des mots comme vigueur
sève, et surtout perce-neige
perce-neige, perce-neige
il te dit que bientôt tu pourras parcourir
à nouveau ces chemins que te barrait la neige
levé tôt couché tard
tu repartiras à travers la montagne
tu chevaucheras le vent…


5 mars 2013


 

 

LIÈVRES ET ROUGEQUEUES



Deux lièvres courent au-dessus du grand champ où l’on a hier répandu le lisier. La maison heureuse encore résonne encore de vie, de cris d’enfants, de rumeurs, de musiques. Parmi les meubles vivants on regardait hier les images rescapées d’un naufrage, de ces enfants devenus grands, ou vieux, ou morts, de ces rires fixés, un peu ternis, à jamais inaudibles, enserrés entre des meubles eux-mêmes morts, sans doute remisés ou détruits depuis longtemps. La maison heureuse alors semblait flotter, cernée par les odeurs de lisier, cependant qu’au dehors comme au-dedans couraient les lièvres du temps.

Qu’est-ce que tu fais, là-haut ? Je travaille à un texte. Je tisse, je repasse avec du gros fil noir les liens invisibles qui unissent les choses. Je recouds les lambeaux des saisons à même la chair de ma vie, un œil au-dedans (un carnet, un écran) et un œil au dehors (la fenêtre). Je travaille à un texte d’été qui me parle de mars, du retour attendu des rougequeues : « Comme on les guettera alors dans l’impatience du printemps », prophétisait le texte. Et se ravive alors la braise de cette impatience que je ne ressentais guère : mais oui, nous y voilà, car en ce sixième jour de mars on peut bien commencer à guetter la venue de nos frères de plumes de retour d’Afrique. On peut guetter autre chose que les « lièvres du temps ».

 

Les Vellats, 6 mars 2013


 

 

AU PREMIER ROUGEQUEUE




Le premier rougequeue !
on s’incline — il s’incline
que de cérémonies !

L’affût de l'enfant
n’a pas résisté
à la dernière tempête de l’hiver.

Les grenouilles rousses accouplées
sautent à travers les champs
et la chienne derrière elles.

Ah ! le concert
qui monte de la mare !
— le pic noir traverse.

C’est aujourd’hui la
première marche du printemps —
on s’incline, il s’incline

que de cérémonies !

9 mars 2013


 

 

DES PAROLES NÉCESSAIRES



Paroles printanières. Paroles préparant le printemps. Paroles nées de l'espoir du printemps.

Et je repense à ces paroles ailées, fleuries, que prononce Ulysse juste après son dernier naufrage. Ulysse est nu, hirsute, sale, brisé, épuisé. Il a tout perdu : sa jeunesse, sa patrie, le souvenir de sa gloire guerrière, son bateau et ses compagnons de voyage. Il n'a réussi à s'arracher au charme de la nymphe que pour être une fois de plus écrasé par la colère du dieu. Il n'a plus de force, et plus rien qui le rattache à l'humanité. Il se demande si cette terre où le sort une fois de plus l’a jeté est une terre d'hommes, avec des cultures et des gens hospitaliers, ou encore une terre de monstres. Il n'ose plus espérer. Et pourtant il s’apprête à sortir d'un hiver de vingt ans.

Nausicaa apparaît semblable à Artémis. Il n'ose pas l'approcher : ses mots le font pour lui. Il parle. Parole ailée, parole fleurie. Il rassemble dans sa parole toute la culture humaine, le raffinement, les ornements qui lui font défaut. En d'autres lieux, dans une cour royale, ce ne serait là peut-être, sans doute, que des ornements ; mais ces paroles-là bouleversent. Ces paroles qui sont celles de la renaissance, du retour, du printemps. 

On voit aussi à quel point on ne saurait atteindre à la plus vive émotion, à la vérité de la parole en coupant celle-ci de la situation d’où elle émerge et qui la justifie. Ce qui fait la beauté des paroles d'Ulysse à ce moment du récit, ce ne sont pas les figures de style, ce ne sont pas les images, ce n'est pas le rythme de la langue, que rend si admirablement la traduction de Philippe Jaccottet. Ce qui touche, c’est la nécessité vitale de ces paroles, de ce rythme, de ces images.

La poésie est cette parole du printemps qui dit l'humanité au sortir de l'hiver et, ce disant, se mêle et s'unit à plus vaste qu'elle, au naufrage, au ressac, à la force du fleuve, au caractère impitoyable et à l'ampleur des saisons.

Ulysse est nu, le poète est à nu. Mais ce n'est plus comme ces héros de la guerre de Troie si finement représentés dans la céramique grecque, et dont la nudité garde un côté bravache, célébration de l'agilité et offrande des corps vulnérables aux coups portés par l'adversaire ou, le plus souvent, par des dieux qui ne sont eux-mêmes que les instruments du destin. Cette nudité est l'acceptation qui permet le mouvement, la soumission à ce que les Grecs appellent Destin et qu'on nommera ici plutôt « réalité » — et l’on entend aussitôt quelque chose de vaste, de bon et de cruel. Il faut passer par cela, le cœur et le corps à nu, le naufrage. On est passé forcément par cela, avec d'autres images sans doute, si peu différentes. Il faut se taire, être ballotté par le courant à deux doigts d'une mort pas seulement symbolique, pendant des jours, des semaines, avant de pouvoir proférer une parole authentique, c'est-à-dire nécessaire.

Parole rare. Beaucoup de verbiage, et le verbiage ici aussi menace (sans commune mesure néanmoins avec la marée du verbiage journalistique, politicien, quotidien, partout amplifié, omniprésent, étouffant, passons).

La parole nécessaire est parole du printemps.

Je ne voudrais écrire que des livres qui fassent danser les saisons.
 
Je me souviens de cette chanson de Jean Vasca qui disait : « Dans les ruissellements des mondes toutes les saisons font l'amour ». Jean Vasca critiquait cette image, qu'il jugeait, longtemps après l'avoir écrite, presque ridicule, maladroite, naïve. Disant cela, il me semblait se placer du point de vue d’une objectivité distante par rapport à ces mots devenus lointains et dont il n'entendait plus la profonde justesse (justesse sans doute entendue au moment de l'écriture de la chanson). « Dans le ruissellement des mondes » et des mots « toutes les saisons font l'amour », oui. Les saisons se mêlent, s'unissent, deviennent fécondes et douces. Le temps n'est pas nié, le temps n'est pas tendu, le temps n’est plus, ainsi que l’écrivait Maître Eckart, ce qui « nous empêche d’accéder à la lumière », mais le temps est devenu une sorte de danse entre l’ombre et la lumière. Danse périlleuse sans doute, mais danse — et l’on peut entendre ici : dense, densité, densité et souplesse, légèreté et gravité. Danse.

À l'obsession du temps succède peu à peu l'obsession plus saine et plus vigoureuse de la danse amoureuse des saisons.



12 mars 2013


 

 

TRACES



Juste
l'accroche
d'une trace
noire
sur la neige
brindilles
entrelacs d'
aiguilles
et d'herbes
liées
juste ces
notes noires
sur partition de neige
et le monde en elles
autour d'elles
le monde comme
l'appel
de la hulotte
dans la nuit froide
une plainte
un envol

 

14 mars 2013


 

 

À LA HULOTTE


Hulotte qui
en cette nuit de printemps froid
nous relie
à toutes ces nuits où
ton chant, ta plainte
nous tenait en alerte,

hulotte
en nos nuits
en ces nuits
hors du temps
et soumis
et ravis
par ton chant,

je te salue ici à mon tour d'un hululement réitéré :


fou-tou-fou-tou-fou, fouuu...



14 mars 2013 


 

 

ET LA LUMIÈRE REVIENT



Et la lumière revient, une trouée de ciel bleu et la neige qui blanchit. Et la lumière frappe en face sous les falaises, le champ blanc, la combe au loin. Tout cela est assez solennel, assez théâtral. La lumière revient par surprise. C'est toujours par surprise que survient aussi la poésie. Puissé-je exercer mon œil, ma vigilance pour au moins voir venir.

Cette stupeur-là : sur l'écran de l'ordinateur, dans la liste des courriels reçus, le nom de Jaccottet. J'en reste un instant saisi : Antoine Jaccottet est le fondateur de la maison d'édition Le Bruit du Temps. Vive émotion à l'idée de ce fil très ténu qui soudain me relie au vieil homme. Que le fils publie le père, voilà qui ne peut que me toucher, moi dont les livres n'ont peut-être d'autre but que de dialoguer post-mortem avec mes propres fils.

Dans la maison Clément va répétant : « Après beaucoup d'années, nouvelles notes du ravin !... » Philippe Jaccottet. Nulle voix ne m'émeut davantage depuis quelque temps. Nulle voix ne me semble aussi juste. En parler m'est difficile (il faudra prendre le temps de le faire). La voix de Jaccottet se brise, rôde entre les ombres et le silence, et pourtant toujours dégage un espace de clarté et presque de douceur. La lumière apparaît mieux depuis l'ombre. Dire qu'on ne peut pas dire, est sans doute aujourd'hui la meilleure manière de dire. Cela nous reste permis.

Qu'est-ce que vous en pensez, les deux corneilles, là-haut sur votre fil ?


18 mars 2013 


 

 

LA TERRASSE AU SOLEIL




Pour la première fois depuis des mois, je m'installe sur la terrasse en plein soleil. J'ai ressorti la table verte, les chaises, et posé près de moi le dernier livre de Jaccottet, reçu hier : Taches de soleil, ou d'ombre. Très approprié. Au soleil, il fait déjà chaud, et la lumière violente réverbérée par les dernières plaques de neige molle force à plisser les yeux. J'installe le grand parasol orange. Clément s'y accroche : « Papa, je suis à l'ombre ! » Ne manque plus que le thé — on va le préparer — pour se mettre au travail.

Renouveau, renouveau — oui, bien sûr. Il pulse en la rumeur des tronçonneuses, en la joie de l'enfant qui joue à l'extérieur, en ces cris des buses dans l'espace dégagé, en la poussée des bourgeons, en ces premières couleurs — pas encore les premières feuilles, mais les arbres ne ploient plus sous leur manteau de neige. On écoute le ruissellement continu des gouttières, les trilles des mésanges, le babil de l'enfant. On sort de sa léthargie, on se réveille, certes — mais plus comme un jeune homme, presque comme un vieillard. Réveil hagard. La fonte des neiges laisse le jardin sale, boueux, ravagé. Les routes ont été blessées, raclées par les pelles des chasse-neige (le goudron devant la maison arraché sur plusieurs mètres). Le gel a soulevé et brisé une dalle de la terrasse.

On échange des nouvelles du voisinage : une de nos voisines est morte. Le grand père de L. a fait un infarctus. À la suite d'un problème cardiaque, semble-t-il, A. est parti se reposer ailleurs. On reste en tee-shirt sur la terrasse du sud, mais on se sent brouillon. Le froid revient demain.

« Papa, on est dehors ! »

La chienne surveille,  le pic tambourine.

Clément, débordant de paroles.

Printemps triste.

Rêvé cette nuit de mon chat Pamplemousse, trouvé mort dans le jardin, mordu par un serpent. La chatte Dana en vadrouille, bien vivante, beau pelage couleur crème.

Martèlement du pic.

Brumes bleues au fond de la vallée.

Petites fumées du givre qui s'évapore.


21 mars 2013 


 

 

LA DOUCEUR


Matin de brouillard
que le renard traverse
sans être vu, croit-il.

Les flocons dansent
tout autour du réverbère —
papillons de nuit.

Toute la journée d'hier, j'ai travaillé à la salle de bain : un peu de peinture, quelques joints, le ménage, les meubles… La musique de Pérotin a donné à l'exercice la dimension d'une sorte de rituel. Purification des pensées et de certaines dérives de l'activité consciente. Que les quotidiennes ablutions en cette salle de bain aussi colorée qu'un costume d'Arlequin soient purifications du corps et de l'esprit.

Comme toujours, le très grand contentement d'une nouvelle pièce remise à neuf, gagnée sur le terne, le sale, le mal fichu, et sur tout ce qui rappelle que cette maison ne fut pas toujours nôtre, fait oublier le désagrément des travaux.

Je m'assois avec les enfants sur le tapis aux éléphants qui finit de donner un aspect cossu, chaleureux, à ce tout petit espace que la musique, les miroirs et les carreaux brillamment colorés agrandissent. Moment indubitablement heureux.

À présent la bruine et le brouillard baignent la silhouette aux cinq branches du poirier, sur laquelle se perchent des pinsons du nord.  Nous sommes dans cette pièce presque sans passé des combles, habitée naguère seulement par quelques chauves-souris. Tic-tac assez nonchalant de l'horloge aux oiseaux. Même les pépiements ne font pas remuer l'oreille de la chatte. Un pic traverse l'opaque. On s'apprête aussi à traverser l'opaque de cette journée, de ce printemps, de cette vie dont les mois à venir, la douceur et l'espoir, semblent rassemblés en cet instant dans la chambre sous le toit. On va aux fenêtres. Bientôt on s’attable. Les repas. Les devoirs. La douceur.


24 mars 2013


 

 

LE BROUILLARD


Rien
brouillard
le vide avant
et après
la marge immense
qui cerne cette barque de mots
d'où l'on regarde le brouillard
la longue nuit d’avant, d'après
les débris abandonnés par
d'autres naufragés
emporté vers l'après
triste héritage
maigre pactole
de pièces et d'images racornies
qu’on ramasse
qu'on ramène
qu'on regarde entre deux
pans de
brouillard


24 mars 2013 


 

 

 

« L’ABSOLUE ÉTRANGETÉ D’ÊTRE ME SAISIT… »

(Philippe Jaccottet)




L’absolue étrangeté d’être me saisit : ces milliers d’années où l’on n’aura rien été et ces autres milliers probables où l’on ne sera rien, sinon, peu de temps encore, une image ou une parole préservées dans le rêve d’un autre ; et entre ces deux vides, la possibilité d’être traversé, dans un rêve, par ces reflets de choses ou d’êtres morts et ces éléments seulement imaginés, pour ensuite rouvrir les yeux et retrouver les « vraies » fleurs (…). Le vertige a vite fait de vous prendre.

Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre,
éd. Le Bruit du Temps, 2013, pp.153-154 


 

 

NOS VIEUX CHANTEURS,
par un dimanche de Pâques



Traits intermittents et très droits de la neige fondue sur la campagne trempée. Ciel barré, gris partout. Les enfants courent et crient, excités par la perspective de la chasse aux œufs. Josette imagine : dans dix ans, dans vingt ans, Léo et Clément repasseront par là, devant la maison vendue, et peut-être voudront-ils faire le détour ? — On a soudain très froid, et l’on pique du nez dans les tartines. (C’est vrai, c’était il y a une poignée de secondes : l’installation aux Vellats, A. à la maison avait trois ans, l’âge de Clément — la voici presque adulte —, les grands-parents étaient vivants…)

(Ma mère alors était vivante, que je revois sur les images à mesure que je replonge dans les carnets.)


Nos vieux chanteurs chantent et vieillissent.  Un disque tout gris, nostalgique, amer, triste de Vasca m’attend comme naguère sur le bureau. Anne Sylvestre, Higelin y vont aussi de leur galette… Et puis, il y a eu ces retrouvailles si poignantes et si chaleureuses avec Jacques Bertin, à Crolles, ce jeudi.
   
Dans la salle les gens se serrent, qui pour la plupart ont vieilli et pour certains grandi en s’adossant au chant de ce vieil homme qui leur ressemble. Chant désormais débarrassé de toute emphase, de tout artifice, qui se déploie et vibre à l’intérieur du poème intime et général. Le vieil homme chante, et apparaît sur scène à ses côtés le jeune homme, l’enfant qu’il fut, le fantôme qu’il sera quand ne restera plus que sa voix (il suffit pour le voir de fermer les yeux, ce qu’on fait assez souvent). Dans la salle, même manière de se promener ainsi sur l’échelle du temps. Par flashes, des bouleversements d’enfance, des creusements, des sanglots, des éblouissements, le vertige d’être soudain relié à l’enfance des parents, des grands-parents, des inconnus, d’époques tout à fait révolues, d’échos dont le son d’origine n’est plus, de lueurs d’étoiles éteintes – ce sont ces lueurs qui brillent dans les yeux de l’artiste et des amis qui l’écoutent.

Le passé...

La fidélité qui nous rassemble.

Le fils que l'on supplie dignement de revenir nous voir, de temps à autre, parce que le temps...

Après-spectacle (mais ça n’est pas un spectacle), quarante années de rencontres se pressent en direction de l’artiste un tout petit peu paniqué (on le serait à moins) devant l’assaut des fantômes anonymes qui le connaissent si bien et se rappellent. — Mais si, rappelez-vous... nous avons travaillé ensemble sur tel disque… il y a quarante ans !

« Monsieur Bertin, vous avez eu la gentillesse d’écrire un mot d’encouragement dans Politis sur mon premier bouquin… alors que je vous avais envoyé, moi, une lettre furibarde… à cause de votre article sur Jean, vous vous souvenez ? — La première chose, oui, la deuxième est oubliée ! »

Et l’on repart dans la nuit. La pluie. Les grenouilles par centaines écrasées, vivantes, brillantes, qu’on tente d’éviter, qu’on écrase quand même comme des souvenirs, des tristesses…

Neige fondue sur le champ vert sombre. Vasca chante la cendre des rêves. Le printemps court à notre perte. « Tu arrives au bout de ton âge avec ce poids depuis l’enfance… »

En arrière-plan, ce qui est peut-être le grand effondrement. Le système comme un accessoire de théâtre, comme la façade de la maison qui s’abat sur Buster Keaton — mais on n’en sortira pas indemnes, ce n’est vraiment pas du jeu. On se dira : c’était juste avant la catastrophe, et tu te préoccupais d’écrire ! Tu ne voyais pas venir cela — tu en parlais, mais tu n’y croyais pas. On ne peut jamais y croire. Et tes fils que tu envoyais ainsi au casse-pipe ? Et cette supercherie des rires, de la chasse aux œufs, de la croisière, alors que la coque du navire était déjà fêlée et que le capitaine avait sauté depuis longtemps ?

On aura juste eu le temps d’entrouvrir les yeux, d’être ébloui, de n’y rien comprendre, avant de s’embuer de larmes et de refermer les paupières.

*


Plus tard, marche au bord du lac par temps de brume et de printemps froid — est-ce qu’une marche pourrait être une sorte de poème sans autres paroles que celles, propagées et emportées par le vent, des enfants, des inconnus ? — Clément lance des galets, Léo papillonne en vélo, et l’on salue de loin les fantômes de mes grands-parents tandis que deux cygnes blancs s’envolent au-dessus du lac brumeux.

Premières hirondelles.

Dimanche de Pâques.

Retour lent dans cette lumière si peu printanière.

Mars funèbre.



Les Vellats, 31 mars 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés. / Photographie de Jacques Bertin à Crolles : Didier Pobel.