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 DU RENONCEMENT

 

 

Le 3 juillet au matin, l’avant-veille de notre dernière visite et de cette ultime et si pudique conversation, elle écrivait très exactement ceci : « La partie est-elle finie ? Objectivement c’est ce qui me semble ». Pourquoi l’avoir écrit, mais n’en avoir rien dit, en tout cas de manière directe ? Par souci de ménager ceux qui étaient destinés à lui survivre ? Par pudeur, par impossibilité à rompre sciemment l’ordre devenu déjà si précaire des journées ordinaires, pour préserver en ces derniers moments un semblant de quiétude ou d’espoir ? Parce qu’elle était tout entière tournée vers ce qui venait, vers ce qui lui faisait peur, ou parce qu’elle-même n’arrivait toujours pas à croire que cela soit possible – comme le laisserait penser cette étrange contradiction du pronom « me » et de l’adverbe » objectivement » ?

Soi-même on peine à y croire. On peine à croire que cela non seulement est « possible » mais inéluctable, que l’on file inéluctablement – et chacun avec soi – vers cette déchéance du corps et cet abandon de tout. Soi-même on griffonne en douce dans des carnets ce qu’on ne pourrait dire qu’avec des larmes. On est pris parfois d’une sorte de rage contre ces mots ou contre la vie même, la vie qui continue avec une nonchalance insupportable. On se replie. Assez de cette absurdité du bureau « ouvert sur le monde et les autres » : on bouche la fenêtre, les oreilles, les yeux.

Cette assiette amenée, déposée sur le bureau, qui contient comme une offrande à un dieu déprimé l’hostie d’un gâteau au chocolat et à la noix de coco « fait par les enfants », on la refuse avec véhémence. Elle emplit toute la pièce d’un parfum inadmissible. Sans souci pour la peine qu’on causerait alors on est tenté de jeter par la fenêtre l’assiette et son contenu ; puis tout au moins de la redescendre au bas de l’escalier. Et puis, on songe au livre d’Alain Lévêque lu tantôt (« Mieux je perçois, en vieillissant, le fugace, plus je prends en horreur la cruauté »). On a honte. On mange sagement le gâteau, on retourne au travail, aux travaux. On se dit qu’il faudrait retourner en forêt.

Écrire, c’est refuser le refus, débloquer la porte close, rouvrir les pores des sensations, des sentiments – aider à passer.

 

21 août 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.