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PREMIÈRE NEIGE

 

 

On le reconnaît bien, ce gris décharné de novembre qui a fini par gagner la vallée et enserre la maison – mais nous sommes en décembre, et la lumière dure encore moins. Les vieux murs suintent. Les mousses dégouttent. Même les chevreuils au pied fin s’enfoncent dans tant de boue. Sous le souffle froid de la montagne sans doute enneigée (on n’en sait rien à cause du brouillard) le hameau comme un escargot blessé se rétracte. 

À dix heures la bruine s’alourdit en tout petits flocons serrés. 

À onze heures le ciel blanc s’épaissit, s'opacifie. J’ouvre la fenêtre, laisse pénétrer le froid et regarde un moment l’enchevêtrement des toits disparates hérissés d’arrêts-neige. Un geai criaille comme un perroquet égaré. Une pie joue les équilibristes sur l’arête du hangar. Quelques pinsons, quelques mésanges volent ici ou là sans bruit. Herbe terne. Ciel bas.

À midi la brume se déchire et l’on peut voir la montagne en effet recouverte de neige ; puis le brouillard se reforme. Te voilà averti : voilà ce qui t’attend. Voilà ce qu’attendent les enfants, et que redoutent les bêtes. 

 

*

 

La neige n’est finalement venue que très parcimonieusement dans la nuit : une fine couche qui ne tiendra pas, mais qui a tout de même rendu au paysage de léclat, des contrastes, de la tenue. 

Je me dis que les décorations bariolées des sapins de noël sont une transposition culturelle de ce que font successivement sur les arbres l’automne et l’hiver, comme si les couleurs de l'automne étaient un baroud d'honneur de la nature, et la neige un moyen pour elle de retrouver la lumière à une période où elle s’épuise. (C’est évidemment là une vision d’homme protégé dans la tiédeur de sa maison, vision peut-être partagée par le canidé domestique qui habite avec lui et qui, malgré son grand âge, prendra plaisir à courir et à se rouler dans la neige fraîche, mais pas par les chevreuils qui semblent plutôt affolés et s’empressent de redescendre.) 

 

8 et 9 décembre 2014