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EN ATTENDANT LA NEIGE

 

Après plusieurs jours de pluie et de débâcle précoce on annonce une nuit de neige. Sans doute on ne sera plus là pour veiller et voir venir. Cela papillonnera peut-être un peu en blanc sur fond noir, mais on ne sera pas là pour voir. Ainsi de tant de beautés (et de laideurs) qui se passent si bien de nous.

De nouveau — comme toujours — quelque chose glisse et échappe. On reprend la plume pour se raccrocher, c’est évident, ou bien pour accompagner et si possible ralentir la chute ? Tant de paroles accumulées sans la mise en forme, le travail de fond qui les justifierait, finit par mettre mal à l’aise. On fait alors des listes de projets inachevés (voire pas même commencés) et dont la plupart le resteront sans doute.

Quand même on se raccroche. On entame un nouveau carnet bleu hivernal dont le papier lisse est un bienfait pour la plume. On aligne des mots noirs sur ce support crémeux. On s’en délecte. Pour un peu on en oublierait les projets, l’avant, l’après. C’est pour rien. Pas même pour le plaisir. Juste pour accompagner un mouvement qui n’est pas nécessairement une chute. Quelque chose ainsi avance, se dévoile, se déclare, qui demandait à l’être. Un paysage de forêt éclairé par les phares d’une voiture en pleine nuit. On renverse la tête sur la banquette arrière et on se laisse aller au mystère de ce rêve éveillé : la forêt en pleine nuit dévoilée par les phares. Mon père alors avait mon âge et conduisait la voiture. Qu’il était bon et mystérieux de se laisser ainsi emporter ! — Je resterai décidément ce passager. Je resterais volontiers ce passager…

Carnet bleu, nouveau carnet commencé en janvier. Cela naturellement me ramène à un autre carnet commencé en janvier 1990 (j’avais donc quatorze ans et demi) chez M. et D. en Normandie. Le givre sur la plage. Le chapeau noir, le pull violet. La « folie » et la harpe désaccordée dans le salon peu chauffé. La douceur. L’insouciance. La jeunesse de mon père. Toutes ces pages, je les ai depuis longtemps brûlées en même temps que ces innombrables carnets trop intimes et trop mensongers pour être supportables. Ne restent que les images, et le souvenir intact de cette sensation d’écrire, la plume sur la page comme les premiers pas dans la neige fraîche.

Léo vient une dernière fois me re-souhaiter « bonne nuit ». Clément à son tour sort de sa chambre pour dire « je t’aime » à Nathalie qui travaille au bureau du milieu. Ils ne savent pas encore l’infinie fragilité des adultes. Ils sont pleins de confiance.

Plus grande douceur, plus profonde tendresse sans insouciance et presque sans illusions.

Ce que cette année nous réserve comme bourrasques ou comme envols, on n’en sait encore rien. On attend simplement la neige, une averse de neige dans la nuit trop tiède d’un janvier printanier.

 

Samedi 4 janvier 2014