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L’ÉTERNITÉ A JETÉ SES VALISES

 

La grande averse de la nuit a finalement nettoyé le paysage de ce voile opaque et de cet air d’asphyxie qui oppressaient, et l’été est venu (dire qu’il s’est installé serait préjuger de la suite – comme si les saisons s’installaient jamais !).  Les enfants, le père et la chienne aussi se sont installés sur les tables de pique-nique du « City Stade » du Bourget-en-Huile. Plein soleil, brise légère, crissements éperdus des insectes, et le dos blanc sale des moutons qui bougent parmi les hautes herbes comme des sortes de grosses pierres ondoyant sous les arbres. La vallée ici s'ouvre en un plateau dont les rebords ne sont plus assez hauts pour enfermer mais donnent plutôt l’impression qu’on a trouvé refuge dans la paume offerte d’une main. Des nuages d’un blanc éclatant, mais pas éblouissant, rappellent au mouvement et déjouent la fixité souvent délétère de l’été : on pourrait facilement se croire en bateau, en voyage, comme le sont aussi bien ces hirondelles de fenêtre qui filent dans l’air transparent, ou la petite fille que la balançoire propulse par-delà les crêtes et les nuages. Parfois un cri de buse ponctue la partition des paroles échangées, des bêlements, des cris d’insectes et d’enfants.

L’éternité voyage par ici, s’étire, jette un moment ses bagages sur le pont du Pontet comme les enfants ont jeté leurs vélos dans l’herbe pour pouvoir plus librement courir, l’éternité rôde dans les parages, toujours en partance, impossible à saisir, mais souvent un peu moins impalpable en ces premières après-midi d’été et en ces fins de semaine où les enfants, délivrés de l’école, courent dans la douceur et la beauté retrouvées du monde. Parfois ils s’allongent, regardent le ciel, ferment un instant les yeux – l’éternité s’immobilise alors avec eux comme ce très grand nuage accroché sur la crête ou comme s’immobilise le faucon crécerelle pendant son vol dit « du Saint-Esprit » ; puis les jeux reprennent, le nuage se détache, le faucon file, et la plume un instant suspendue reprend aussi sa course sur la page pour tenter de rattraper l’éternité qui, déjà, est repartie se perdre dans les remous du temps.

 

vendredi 23 mai 2014