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LES OCELOTS

 

Cette nuit dans le rêve je voulais envoyer en bagage par le fret une tortue luth enfermée dans un carton. De retour à la maison, la veille du départ, je me récriais : « Mais enfin, il est parfaitement interdit de faire cela, il y avait à l’aéroport des autocollants partout avec des tortues luth barrées ! » On retournait alors récupérer le carton. La tortue était vivante, que l’on relâchait finalement sur la plage.

Cette nuit dans le rêve, un couple d’ocelots et ses petits avaient élu domicile dans la grange en face de la maison. C’était en vérité d’étranges ocelots, courts sur pattes mais aussi gros que des jaguars, d’allure d’ailleurs assez changeante — la femelle pareille à cette panthère noire empaillée qui, naguère, me fascinait lorsque je me rendais au Muséum de Genève, et le mâle tantôt semblable à un tigre (il y avait, il y a encore un très impressionnant alignement de sept ou huit représentants des différentes espèces de tigres, la plupart éteintes ou sur le point de l’être, à l’entrée de la grande salle du Muséum), tantôt maigre comme un guépard et délavé comme un puma. On approchait les bêtes, on se laissait frôler avec un peu d’anxiété par elles, et je craignais beaucoup pour nos chats qui passaient imprudemment près des fauves impassibles.

Cette nuit dans le rêve j’étais seul dans la maison de Montluçon, en l’absence de mes grands-parents dont je savais (c’est assez rare dans le rêve, où cette sorte d’information semble avoir du mal à être diffusée comme si l’espace parallèle du rêve se situait à quelques encablures en deçà ou au-delà du temps) qu’ils étaient morts. Je regardais les dessins d’enfants, cherchais en vain un toucan (araçari grigri) dessiné par l’un de mes cousins quand il était enfant, cherchais des traces de toutes les enfances qui ont défilé là. Je me lavais dans la petite salle de bain au plafond haut, là même où j’ai été lavé, enfant, et où j’ai plus tard lavé mes enfants. Je m’approchais des souvenirs, je me laissais frôler avec un peu d’anxiété par eux, et je craignais beaucoup de ne pas pouvoir ressortir parce que c’était, au fond, assez doux et presque rassurant d’être dans cette maison-là, assis par terre à nourrir dans ma main cette troupe de souvenirs impassibles.

 

vendredi 30 mai 2014