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 ŒIL CREVÉ, TYMPAN BLESSÉ…

 

Vigiedécembre2015soleil

 

Revenons aux obstacles.

Depuis deux jours me voici presque sourd. Les bouchons d'oreille se sont reformés, que je tente de racler avec une pince ou d’aspirer à l'aide d'un tube en plastique. Mon oreille saigne, et je parcours en fantôme déboussolé ma route et les rues du village (ce qui me sert quand même de prétexte pour un texte).

Je sais bien que tous les petits accidents du corps et du quotidien ne sont que le fruit du hasard et ne délivrent jamais qu’un seul et lassant message : ce qui a été fait se défait, tout est fragile, tout est précaire, etc. Mais je remarque tout de même une certaine logique à l’œuvre dans les déboires survenus ces derniers temps : outre cette surdité partielle assez handicapante pour un enseignant et un musicien, j’ai dû subir non seulement plusieurs violentes migraines ophtalmiques (la pire à l’occasion d’un cours de solfège, au moment où nous abordions des rythmes un peu ardus) mais aussi une inflammation douloureuse du poignet gauche (celui qui ramène le soufflet), une extinction de voix presque totale (alors que je me réjouissais de chanter au sein de l’ensemble vocal), et, lors de tous les concerts de fin d’année, des tremblements que les bétabloquants parviennent à peine à contenir.

Je laisse de côté les blocages de mon instrument (qui m’ont régulièrement conduit chez mon accordeur préféré) et risque l’hypothèse suivante : est-ce que je ne serais pas, bien malgré moi, à l’origine de l’ensemble de ces obstacles qui m’empêchent d’écrire ou de faire de la musique et, partant, me fournissent une sorte d’échappatoire ?

Tout se passe comme si la peur de ne pas être à la hauteur du désir que j’ai de voir, d’entendre, d’écrire, de jouer et de chanter construisait spontanément ces barrières : comme un alpiniste pris de vertige, je n’ai plus qu’à piteusement rebrousser chemin, et il me semble en effet avoir souvent rebroussé chemin, être toujours enclin à ne pas partir la veille du voyage, à éviter le plus longtemps possible le bureau où m’attend le texte que je voudrais écrire, comme je trouvais autrefois mille prétextes pour retarder le moment de m’assoir sur le coussin pour les interminables séances de méditation du matin et du soir.

Méprisables ruses de ma propre faiblesse, vous voici démasquées et vous voici prévenues : je serai sans merci !

Je chante, donc, de ma voix éraillée, je rate sans vergogne (mais pas sans tristesse) l’exécution publique « en sextet » de cet « Oblivion » que j’aime tant, je reprends derechef l’accordéon sans plus me soucier de la douleur qui passe et puis, ayant chaussé mes lunettes noires, je guette les rondes orangées des bouvreuils et j’écris quand même, face au soleil…

 

15 décembre 2015