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LES OMBRES

 

Vigiedécembre2015ombre

 

Allant à pas lent appuyé sur sa canne d'ombre, marchant à l'envers sur le chemin des crêtes, on vieillit sans vieillir, lentement. Les oiseaux chantent à découvert dans l’air printanier de décembre. Un rougegorge sautille sur le mur encore ensoleillé de la grange en ruines. Un corbeau ponctue de ses cris en points de suspension le bleu pâle de la page. Quelques pépiements encore, et les rires décroissants des enfants qu’on a vu tantôt courir comme des fous à travers le champ jaune (on aurait vraiment cru qu’ils volaient).

 

La grange en ruines, ceinturée de ronces, prend bien le soleil, et le long bouleau chargé de lierre aussi, dont l’ombre s’allonge encore sur le champ maintenant labouré par les ombres. La vieille chienne se couche près de moi en haletant et, museau au soleil, ayant enfin renoncé à suivre les enfants, hume l’air à peine frais avant de repartir crapahuter (elle peut encore le faire) à la lisière de l'ombre. 

 

Pépiements, rires des grives dont toute une troupe vient de s’envoler brusquement, comme pour échapper à un prédateur. Tout à coup on entend une étrange, une inquiétante rumeur de feuilles froissées qui fonce sur nous comme une petite tempête – mais rien dans les arbres ne bouge. On rappelle et on serre contre soi la chienne, on guette la bête, l’engin, la menace, on se regarde avec perplexité et puis : « C’est un vélo ! »

 

On repart à pas lent sur ce chemin modeste pour cette flânerie sans effort et sans prétention, parfaite pour les fainéants, les vieillards, les familles, les vieux chiens et les poètes du dimanche. On repart en plissant les yeux le long de ce chemin des crêtes d’où l’on peut voir venir de très loin l’hiver, le printemps, la vieillesse, la jeunesse, toutes les choses bonnes ou moins bonnes à venir...

 

Puis soudain, l’ombre a gagné.

 

 

Villarbet, 26 décembre 2015