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MUSIQUE ET TREMBLEMENTS (2)

 

 

Hier encore j'ai bien tremblé. À mesure que s'approche l'heure fatidique du concert je tremble davantage, et c'est toute l'atmosphère de juin qui s'en trouve affectée, comme si tout était marqué par cette peur très animale du trac. 

Je me demande dans quelle mesure l'attente de ce concert à l'église de La Table (où je ne dois somme toute jouer, outre les cinq morceaux avec l’orchestre et le duo avec Léo, qu'un morceau en solo) n'en est pas venue à coïncider, presque à se confondre, avec celle de la disparition de ma mère l'an passé à peu près à la même époque, ou tout au moins avec cette première et dernière audition publique de Léo à laquelle elle avait pu assister — et ce fut son avant-dernier déplacement (le dernier, pour m'amener l'ordinateur sur lequel je pianote ces lignes). 

Je sens bien qu'il y a, dans le fait de jouer cet extrait de la chaconne de Pachelbel qui m'occupe depuis quelques mois, une dimension commémorative, une façon de conjurer ou d'agrandir le deuil. 

Je sens bien que tout ce que je fais se rapporte d'une façon ou d'une autre au deuil, à un deuil durable et général qui dépasse jusqu'à ce deuil particulier.

Je revis, transposé, atténué, ce temps de l'attente du mois de juin dernier.

 

Je ne voudrais pas que cette rubrique de la Vigie du Villard devienne le journal de bord d'un apprenti musicien sommé de jouer Pachelbel en trac majeur, comme me l'écrit avec humour mon ami Pascal, non plus que le témoignage d'un deuil. Je ne crois pourtant pas déroger au principe de cette rubrique, qui est de regarder tout autant au-dedans qu'au dehors, en évoquant cela.

 

À la nuit tombée je regarde sur l'écran de magistrales interprétations de Pachelbel au bayan (ce terme russe a fini par désigner de façon générique tout grand accordéon de concert avec convertisseur et de nombreux registres), pendant que la pluie de nouveau crépite à la fenêtre de toit ; au matin blanc, au brouillard détrempé je rejoue le morceau, replié en mon église mentale et corporelle. Tout vibre et je ne tremble pas. Je voudrais que samedi, tout vibre ainsi, et que la peur, et que les tremblements soient emportés dans cette vibration.

 

10 juin 2015

13/06/2015, concert à La Table (extrait)