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 LE CHANT DE LA TERRE

 

 

 

 

 

Parce que c’est l’orée du printemps, parce qu’il fait grand beau temps, parce que l’enfant le réclame avec insistance et parce que c’est nécessaire et urgent (ils ne dureront sans doute pas, ces beaux jours de mars encore menacés de gel et de neige), on part en promenade. Il ne s’agit pas d’une grande randonnée, mais d’une simple promenade autour de la maison jusqu’à la gouille voisine où chantent les grenouilles. On guettera les oiseaux, que ne protège encore aucun feuillage mais dont les appels résonnent dans toute la vallée (cette nuit, la hulotte a hululé dans le jardin). La chienne, quinze ans, s’arrache à son panier et jappe d’impatience. Clément est au portail…

Ciel bleu pâle, lumière vive mais voilée, bourgeons à peine ouverts des lilas et des saules : que tout cela semble encore fragile. Si avril ou mai peuvent évoquer l’adolescence, mars est un nouveau-né – criard, dit le geai en s’envolant, mais malingre... Sautillant parmi les feuilles mortes où il s’est par instinct réfugié (il y est de fait presque invisible), un oisillon tente d’échapper à la chienne qui, malgré sa vue déclinante, l’a repéré. Acculé, il se met à cracher, ouvre son bec en sifflant, menaçant, ridicule. C’est un jeune grosbec sans doute tombé du nid, ou qui a raté son premier vol, et qui traîne pathétiquement au sol son aile cassée. Un instant me vient la tentation de le recueillir pour le sauver, mais il s’échappe en sifflant de plus belle, absolument paniqué : son cœur, j’en ai peur, ne résisterait pas à la capture. On passe. L’enfant répète qu’« il est condamné », car blessé et trop jeune.

La chienne aussi est condamnée, car trop vieille. Elle trottine avec effort, le regard fixe, le museau au sol. Elle n’entend plus son maître la rappeler et part au hasard des layons où elle risquerait de s’égarer si je ne la rattrapais pas au plus vite. Quinze années de forêt, de randonnées parfois considérables (la dernière aura été celle des Grands Moulins, qui l’avait épuisée). C’est avec elle que j’arpentais naguère la forêt guyanaise, et me reviennent en mémoire des images de serpents, de mygales (le boa qui l'avait mordue à la tête ou cette grosse teraphosa qu’elle avait stupidement reniflée...), d’iguanes ou d’agoutis débusqués. Elle a pourtant gardé belle allure, avec sa queue en panache, son poil couleur sable, sa bonne tête de bâtarde épagneule issue de croisements improbables (il y avait en Guyane beaucoup de ces « chiens jaunes » robustes et bruyants). Je suppose qu’elle ne se souvient pas de la Guyane, mais qu’elle reconnaîtrait aussitôt le chemin de Rémire si nous y retournions… Pour l’heure, elle savoure quand même, et comme au premier jour du premier hiver en France, la joie de la balade, et se roule voluptueusement dans la neige qui recouvre encore toutes les zones les plus sombres de l’envers. Lorsqu’on la regarde ainsi se frotter à la neige et humer l’air chargé d’odeurs pour moi imperceptibles, il est absolument évident qu’elle éprouve un profond contentement comparable à ce sentiment humain qu’est la joie. 

 

 

 

 

On traverse le grand champ enneigé où, à la fin de l’été, on cueille les coulemelles. Soudain voici les premières grenouilles, qu’on voit sauter pesamment à même la neige : déjà accouplées – la femelle ocre orangé, ventre énorme, sous le mâle plus petit d’un vert de vieille mousse −, avec pour certaines des feuilles accrochées à la peau, elles quittent la montagne, la forêt, pour se diriger comme nous vers la gouille. On les voit avancer sur la neige, franchir les routes où nombre d’entre elles perdront la vie, et l’on prend soudain conscience de l’ampleur épique de ce qui est en train de se jouer dans cette migration pas beaucoup moins héroïque que celle des manchots empereurs…

La chienne, comme elle l’a toujours fait avec les innombrables tortues, crabes et grenouilles croisées sur les plages guyanaises, fourre son museau sur l’un des batraciens, le fait sauter, et semble aussi intriguée par ce phénomène que si elle le découvrait pour la première fois. Au loin on entend le ronflement de la mare.

« Elles ronronnent comme un chat qui a très faim ! », dit l’enfant. 

La mare (dont on dit qu’elle est, en Savoie, l’une des plus importantes frayères de basse altitude pour la grenouille rousse) n’est plus qu’un râle de volupté – et c’est comme si toute la terre enfin délivrée de sa gangue de neige manifestait à travers ce chant son extase. 

Le chant de la terre, c’est la clameur des grenouilles rousses au premier soleil de mars.

Ça roucoule, ça se racle la gorge, ça s’affole, ça s’amplifie, ça redouble et triple et quadruple encore – même dix chats feulant sous les fenêtres n’arrivent pas à cela. Soudain un couple déboule de je ne sais où et bondit entre mes jambes en poussant des cris de canards hystériques ; au moment où elles plongent dans la mare deux colverts qui étaient cachés dans les joncs s’envolent…

Tambourinage du pic.

Trilles alentour.

Soleil. Vrombissements doux des abeilles.

Cris de la buse et du geai.

Ronron de la mare.

Délivrance.

Quand la chienne ou l’enfant s’approchent du bord, l’eau étale, bleutée, couverte déjà de sacs gélatineux, se ride et se perce d’une volée d’épingles brillantes. Le chant décroit un instant, se déplace, puis repart de plus belle à la façon d’un moteur de tracteur. Des cohortes de grenouilles arrivent encore des bois, qui froissent les feuilles mortes et dont on entend les appels isolés qui se joignent peu à peu à la grande clameur collective. 

L’enfant s’impatiente de la halte prolongée, tandis que je peine à me détacher de ce spectacle rassérénant, chargé d’une vitalité inouïe. Disons-le : je trouve ces animaux d’une grande élégance, leurs yeux comme de petits joyaux dorés où se reflète tout le paysage alentour, leurs gorges gris héron gonflées qui prennent bien la lumière crue de mars, leur peau brillante vert mousse ou acajou, la ligne fine de leur échine et de leurs pattes écartées dans l’eau.

Harmonie de mars – les réticences, les timidités tombent. On se dit que c’est bon, c’est entendu, on y va, on y plonge : vive le printemps, et vive tout ce qui s’en suivra…

 

 

 

11 mars 2015