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KARMA-YOGA

 

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Il y a toujours quelque chose de régressif dans ces moments de retraite. Cela tombe surtout le soir, avec la fatigue, cela suinte dans des rêves d’enfance dont on émerge, comme le narrateur de La Recherche, en ne sachant plus bien l’âge ni le lieu, et l’on sent des algues accrochées aux pieds qui nous retiennent. On prolonge, on est tenté de se rendormir tout à fait pour retrouver ce rêve tellement triste ou doux – puis on maudit l’emploi du temps de ce monastère qui a volontairement omis le petit-déjeuner, qu’on est censé prendre avant sept heures. On rejoint, encore ensommeillé, son coussin de méditation – en l’occurrence, une banquette pour piano – et l’on reprend mécaniquement la récitation des mantras – la « Polka italienne » de Rachmaninov – qui a le mérite, sinon d'éveiller, au moins de réveiller.

Un peu avant neuf heures le soleil inonde enfin la terrasse et dessine sur les carreaux propres des barrières d’ombre auxquelles un moineau mêle la sienne. Dans la mangeoire des cassis c’est la cohue : grives, moineaux, merles, fauvettes, mésanges.

Matinée de « pratique » : je retravaille et mets en ligne le futur avant-dernier chapitre de La route ordinaire, constate une fois de plus que seule la pré-publication sur le Net me permet de faire un certain nombre de corrections pourtant évidentes et nécessaires, mais que je négligeais tant que le texte ne pouvait être lu par personne d’autre que moi.

Après-midi « karma yoga »− c’est le « yoga de la vie quotidienne », et l’expression par laquelle on désignait, dans le centre bouddhiste que j’ai le plus fréquenté, les diverses corvées qui permettent à la communauté de fonctionner et au centre d’être entretenu. Aujourd’hui : rangement et tri dans l’atelier, voyage à la déchèterie, nettoyage et vernissage de la grande porte du garage, peinture anti-rouille sur le portail, deuxième couche de lasure sur les boiseries de la terrasse… Je termine à sept heures, un peu hébété, et bien décidé à écrire au responsable de la retraite pour protester contre le nombre trop important d’heures consacrées au « karma yoga » ; « Rinpoché, je suis écrivain, moi, et ma pratique c’est d’écrire et non de m’esquinter les mains à faire le jardin ou à raboter des portes ! – Va laver la vaisselle, lessive ton ego avec du savon au lieu de l’astiquer avec des mots, et tu pourras peut-être écrire vraiment après, fainéant ! − Mais justement, c’est ce que j’ai fait, et… − Eh bien, recommence ! »

J’ai recommencé, et je recommencerai demain : pas le choix, on ne discute pas avec son gourou (surtout quand c'est moi…).

Le soleil, cependant, disparaît et je siffle une théière de thé vert en savourant la douceur du soir sur la terrasse bien dégagée. Un avion trace son trait léger dans le ciel bleu-blanc. Belledonne, rhabillée en roux, est superbe.

L’été au monastère…

 

29 juillet 2016