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AUX OMBRES SUR LE CARNET

 

Ombresurlecarnet

 

Comme chaque année au premier jour ensoleillé de mai, on remonte le ruisseau, on flâne, on s’assoit dans la mousse. L’air est doux, la vieille chienne trottine encore derrière les enfants.

Juste le son continu-discontinu de l’eau ; puis les enfants se rapprochent et leurs voix s’emmêlent, cailloux clairs jetés dans le courant.

« Clément ! Tu peux passer par là ! »

L’air est doux. Pas un nuage au-dessus des frondaisons. Il faudrait se souvenir du bonheur que c’était lorsque, l’été venu, nous revenions de Guyane et marchions avec ma mère, tous ensemble, dans l’air sec et frais.

Je tends l’oreille et je l’entends. Je lui parle mais personne ne répond plus. Sans doute est-ce pour cela que j’écris tant : cela donne semble-t-il un tout petit peu de consistance aux ombres, à l’ombre sur le carnet.

Il faudra se souvenir du bonheur que c’était d’être assis là avec la chienne et les enfants, en ces jours de la première balade de mai.

 

*

 

Les enfants cependant disparaissent entre les troncs, escaladent les rochers, et la chienne aux pattes raides suit tant bien que mal.

Je m’embusque dans un coin plus sombre parce que la lumière me blesse. Je ne suis pas sorti depuis longtemps, pris par ma Route ordinaire dont l’écriture me poursuit. Comme ces lignes tracées pendant cette balade familiale et familière, l’écriture du livre cependant s’immisce dans le présent sans l’occulter. J’écris en ce moment le chapitre de mai (il y en a un pour chaque mois de l’année, de septembre jusqu’à août). J’ai rassemblé tous les fragments des quatre dernières années par ordre chronologique – une couleur pour chaque année – et je compose le texte final en les supprimant, les déplaçant ou les mélangeant. C’est une manière de baguenauder dans le temps qui correspond profondément je crois à l’écriture du « présent élargi » dont je rêvais (Pierre-Yves Jeannet a poussé loin cette façon de faire, que je ne pratique pour ma part qu’en simple promeneur du dimanche ou des week-ends prolongés…).

Il est rassurant d’écrire ainsi. On tient serrée la laisse du temps. On recycle à mesure ses feuilles, on fabrique son humus, on renouvelle son eau vive. Mais même au fond du bois, même par un beau jour de mai, même dans ces refuges parfaits du livre, du bois et du carnet parvient l’écho du pire, du plus insupportable, la mauvaise nouvelle qu’on craignait, dont on ne dira rien ici parce qu’elle ne regarde que les amis, les parents soudain désemparés.

On se tait un long moment.

Juste le son du nan.

Puis on repart dans l’air tiède et le clair-obscur du sous-bois.

 

6 mai 2016