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LE RUISSEAU CONTRARIÉ

 

Vigiejuin201705

 

Souvent la vie est obligée de prendre, pour faire passer son sang, sa sève, ses flux, ses pulsions amoureuses, ses soubresauts d’instinct et de vigueur, des chemins détournés.

Il y a dans la tête, le corps, les circonstances, tant d'obstacles possibles...

Cela se lit dans le regard de l'adolescent diaphane qui regarde de loin ses camarades vivre. Cela se noue dans la gorge, quand les mots ne passent plus. Les sentiments, pas gelés, mais niés ; le pas, suspendu. Accrochés à la montagne les nuages ne bougent plus, et le nant en hiver ne coule plus. Il y a encore de beaux chablis qui obstruent le sentier, oui, toutes sortes d'obstacles !

Ruisseau contrarié.

Et puis, l'adolescent tôt ou tard s'éveille ou tente de le faire, la parole revient, un coup de vent emporte les nuages, c’est lorsqu’on contourne le chablis que surgit l’animal, la débâcle vient et le torrent déborde, dont les enfants l'été venu font mine de perturber de nouveau le cours en construisant des barrages pour jouir du plaisir de voir leurs brindilles, leurs branches, leurs murets finalement emportés.

Ainsi la vie courante finit-elle presque toujours par trouver la faille.

Derrière le rocher qui bouche en partie le cours du ru la terre est presque sèche ; mais de part et d'autre le courant est d'autant plus fort.

Pour les instruments à vent on peut considérer que la musique naît des obstacles inhumains et sophistiqués imposés à l'air : l'air comprimé dans le soufflet ou les poumons, étranglé dans la gorge puis soumis à la pression des lèvres finalement fait vibrer l’anche, le corps du sax, et le cœur de ceux qui l'écoutent, et le monde entier.

Torrent contrarié, finalement chantant.

Et peut-être à côté de cela le musicien, lorsqu'il ne joue pas, est à peine en vie, ni capable d'aimer, ni capable de rien, soumis aux jougs des illusions qui un temps lui ont donné la prescience d'une vie plus ample ; mais, c'est sa modeste revanche, le manque par sa bouche se change en abondance – et même si lui meurt, c’est peut-être quand même la vie qui triomphe.

 

13 juin 2017