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Vigiemai2017 01

 

Long et instable, ce mois de mai qui fit passer de la dernière neige à l’asphyxie d'été, des dernières fleurs aux cerisiers rouge sang, qui malmena pas mal et fit tanguer les barques. Il y a des roses à nouveau aux grillages et, sur la route, des renardeaux, des chatons écrasés dont on regarde dans le rétro les affreux soubresauts. La chatte a ramené un loir, l’araignée tisse sa toile à la fenêtre de la Cave et Jean, au fil de l’insomnie, souvenir d’un soir de mai 90 à nouveau si proche, chante en boucle le si poignant « Bravo » :

« Bravo... donnez-moi un bravo, juste un petit dernier...

Bravo...

Donnez-moi un bravo que je puisse dormir, que je puisse mourir... »

31 mai 2017

 


 

 

 

OFFRANDE DE MAI

 

Vigiemai2017 02 

 


Défait, vraiment défait, le lilas qui, ce matin, après la dernière grosse averse de neige, a déposé sur le chambranle de la fenêtre son offrande de fleurs.

 

1er mai 2017

 


 

 

 

JOURNAL D’UNE PLANTE CARNIVORE

 

Vigiemai2017 03 

 


Je commence la rédaction de ce texte bizarre, violent, saignant, peut-être salvateur, dont la rédaction aussitôt m’est une bouffée d’air frais. Voici même que j’accueille les beaux jours – qui ne dureront guère – avec légèreté ; pour un peu comme Onça je me roulerais au soleil sans ombre de la terrasse.

M’étonne une fois de plus cette capacité qu’on a de ressentir, alors même qu’on est en train de s’enliser dans la tristesse la plus poisseuse, les petits coups de vent de la joie, jamais si loin finalement – et l’on y croit, on croit que le malheur, peu importe ici la façon dont il se manifeste, était un mauvais rêve dont un rien suffit à vous arracher ; après quoi, systole, diastole, ordinaire mouvement de ressac intérieur, c’est la réalité du malheur qui plonge dans la stupeur et l’incrédulité : alors, c’est vraiment vrai, vraiment malade, ou vraiment seul, ou vraiment ceci, ou vraiment cela ?

(Cela dit rien n’est si grave tant qu’on s’étonne, tant qu’on attend, tant qu’on espère, tant qu’on agit, tant qu’on écrit.)

 

15 mai 2017

 


 

 

 

DES CHIENS ET DES HOMMES

 

Vigiemai2017 12 

 

Il y a, dans le livre de Steinbeck Des souris et des hommes, une scène particulièrement pathétique dans laquelle les cow-boys du ranch obligent Candy, le plus âgé d’entre eux, à sacrifier son très vieux chien qui empuantit le baraquement. Ils argumentent, invoquent la souffrance de l’animal, promettent un nouveau chiot au pauvre vieux qui n’a pas d’autre choix que d’accepter et qui se recroqueville dans son lit en attendant que claque le coup de feu.

Pendant des années, j’ai interprété l’acharnement de ces hommes comme une manière de refuser leur propre fragilité : hommes rudes vivant dans une ferme, ils ne pouvaient être à ce point incommodés par l’odeur d’un chien, pensais-je, et c’était le spectacle de leur propre déchéance à venir qu’ils cherchaient plutôt à tuer. Candy le comprenait bien ainsi, lui qui cherchait ensuite à s’associer aux deux héros du livre pour acheter une baraque et s’assurer peut-être ainsi un minimum de confort pour ses derniers jours : « Tu as vu ce qu’ils ont fait à mon chien ? »...

Cela, c’était avant que ma chienne ne devienne vraiment vieille. Je ne savais pas à quel point peut puer un vieux chien. C’est affreux. Toute manifestation de tendresse devient une épreuve qu’on n’endure qu’en apnée ; la cérémonie du repas, pendant laquelle Patawa continue à battre de la queue et à sautiller sur ses pattes ankylosées au risque de tomber, serait peut-être supportable, si elle pouvait garder la gueule close au moins jusqu’à ce qu’on lui serve sa pâtée...

On se dit que l’amour humain est décidément peu de choses : Patawa, elle, continuerait à venir fourrer son museau humide sous mon aisselle même si j’étais à moitié gangréné, et la Siamoise Dana, qui lui a toujours été tellement attachée, continue à dormir contre elle ; on se bouche les narines en répétant à la pauvre bête qui n’y comprend rien et nous regarde de ses yeux voilés par la cataracte : « Casse toi, tu pues, et marche à l’ombre ! » ; et on comprend enfin les cow-boys de Steinbeck, qui avaient quand même bien le droit d’avoir une chambrée à l’abri d’une telle puanteur.


10 mai 2017

 


 

 

 

« L’AIR SEMBLE PLUS LÉGER »

 

Vigiemai2017 13

  

On a beau dire et jouer les durs, voir l’animal avec lequel on a parcouru tant de sentiers et tant d’années soudain si diminué, met mal à l’aise. La nuit de l’élection de Trump, je me souviens être resté auprès d’elle parce qu’elle n’arrivait plus à respirer – les chiens sentent venir les catastrophes – et que seule ma présence semblait la calmer. Dès que je l’entends japper je me lève pour lui ouvrir la porte du jardin, car elle continue à se retenir de faire ses besoins le plus longtemps possible, et quand elle n’y est pas arrivée s’extirpe de son panier, semble s’étonner de cette réprimande qui ne vient pas et me regarde avec un air paniqué qui fait vraiment peine.

Ces derniers temps, il lui était cependant devenu bien difficile de tenir toute la nuit et il me fallait me relever plusieurs fois pour répondre à ses appels. C’était épuisant, et cela me condamnait à rester près d’elle tout l’été car je ne peux pas demander à quelqu’un d’autre de faire une chose pareille. Il fallait trouver une solution. Je l’ai donc installée sous la terrasse, dans l’atelier bien protégé mais ouvert sur le jardin. Elle y dort désormais dans sa panière, en compagnie de la chatte Dana qui l’a rejointe – on ne la voit plus qu’aux heures des repas.

La nuit je ne dors pas beaucoup mieux, je tends l’oreille, et je me lève quand je l’entends aboyer (ce qu’elle a fait les deux premières nuits, ce qu’elle ne fait plus maintenant) ; mais au moins l’air du séjour est-il enfin respirable.

 

19 mai 2017

 


 

 

 

CADAVRES EN MAI

 

Vigiemai2017 05

 

 

Les rouges-queues à front blanc paradent, on annonce pour la journée de belles éclaircies : il est temps de partir pour la première escapade montagnarde de mai.

On passe par le Cucheron pour remonter jusqu'au Grand Chat avec la halte habituelle au Lac des Grenouilles (à peine une gouille, mais très belle en été quand les montagnes alentour s’y reflètent).

Parfum fruité des sous-bois, clameur éperdue des pinsons, cliquetis peut-être des coqs de bruyère qu’on ne verra pas, car les enfants, tout à leur jeu de se recréer à l'imparfait un paysage de fiction, avancent bruyamment. On retrouve les repères, l'arbre couvert de mousse, tel ruisseau nourri par la fonte des neiges devant lequel on s’arrête chaque fois. On traverse prudemment les derniers névés en entaillant du talon la neige dure. L'herbe jaune est parsemée de gentianes de Koch d'un bleu aussi étourdissant qu’un ciel de plein été. Sommets encore enneigés, mélopée du coucou qui demeure invisible, et puis ici ou là un milan, un faucon crécerelle. Pas un cri de marmotte, ni chamois, ni bouquetins, pas de vaches encore et très peu de marcheurs : ici le printemps commence à peine.

Puis sur la pente herbeuse assez raide qui mène au lac, voici la première grenouille rousse : desséchée, décapitée. On en trouve plusieurs dizaines tout autour de la gouille encore à moitié recouverte par la neige et que les enfants ne reconnaissent pas. Dans l'eau glauque des grenouilles nagent parmi les cadavres putréfiés.

Un peu partout des mâles vivants sont accouplés à des femelles mortes, grisâtres, le ventre ouvert et les boyaux sortis, en voie de décomposition déjà bien avancée. Cadavres exquis ? Je savais que les grenouilles femelles mouraient parfois noyées par les mâles, qui s’accouplent à quatre ou cinq sur une seule de ces femelles plus grosses qu’elles, mais je ne les savais pas nécrophiles. J’ai lu depuis quelques articles sur certaine grenouille amazonienne pour laquelle la nécrophilie est une stratégie de survie, le mâle pressant les flancs de la femelle morte pour en extraire les ovocytes et les féconder – mais dans le cas présent, l’état de décomposition des femelles laisse supposer qu’il n’y a plus rien à féconder depuis longtemps, ce dont les chapelets d’œufs attestent par ailleurs...

La scène est si macabre qu’on ne s'attarde pas.

On file pique-niquer un peu plus loin sur la crête. Les enfants glissent longuement sur les névés. À même le sol on ne sent pas le vent frais et je m'endors, la tête dans l'herbe tiède. Je rêve de montagne en été.

À mon réveil je me retrouve seul. Je regarde l’alpage, un peu éberlué de me retrouver là ; un très bref instant je crois que je suis revenu vingt ans en arrière à La Giettaz (cela m’arrive souvent, ces temps-ci, de me perdre dans mon âge pourtant pas tellement avancé puisqu’on me dit, à juste titre, que je suis « encore jeune »). Puis je reprends mes esprits et mon chemin le long des crêtes, en direction des deux cairns du Grand Chat où mon présent me fait signe, sans doute, même si je ne le vois pas.

 

21 mai 2017

 


 

 

 

EN CE JARDIN

 

Vigiemai2017 06

 

La paix en ce jardin qui semble à l’abandon – la paix, la douceur malgré tout, la lenteur auxquelles on s’abandonne.

 

Fauché un moment les plus hautes herbes pour au moins dégager un passage jusqu’au hamac, suivi par la chienne trop heureuse de cette humaine compagnie ; fauché nonchalamment, pour le plaisir d’un effort modéré plus que par conviction ou même vraie nécessité – puis me suis allongé dans ce hamac de Guyane où j’ai naguère (et cela semble bien étrange) passé tant d’heure à lire, rêvasser, dormir.

 

Brise tiède, clameurs et vibrations d’insectes, pépiements d’un pinson quelque part dans le saule. Côté bois un rouge-queue peine à faire démarrer son moteur.

 

La paix en ce jardin ensauvagé, et tous ces appels qui ne me sont pas destinés mais que je reçois et répercute comme je peux.

 

Puis voici Nathalie en robe blanche qui veut « voir l’étendue du désastre » – id est la progression des ronces, l’invasion des noisetiers, les herbes hautes où pullulent les tiques. Clément suit, qui comme un gros chat bondit dans le hamac et s'exclame avec un air de reproche : « Ben t’as pas encore fini ton carnet gris ? Ça fait longtemps, pourtant ! ».

 

22 mai 2017

 


 

 

 

L’ÉTENDUE ET LE DÉSASTRE

 

Vigiemai2017 08

  

Bien sûr l’excursion tourne au désastre, tourne court, tourne mal – et moi je tourne les talons. On se trompe sur le bourg du départ, on ne trouve nulle part le petit pont censé servir de repère, on se heurte à une route forestière barrée où l’on s’engage à pied, on renonce, on repart, on roule jusqu’à la Chartreuse de Curière où l’on est tenté de quémander une place comme renonçant, puis recommence la marche maussade sur une piste forestière trop droite, absolument pareille à toutes celles qui partent de la maison et qui ne justifie en rien d’avoir tant roulé pour changer de massif. On s’arrête dans un sous-bois sans intérêt, on mange, les enfants jouent comme des fous entre les rochers, et je m’endors. (Michaux estime que dormir est toujours une manifestation de désintérêt vis-à-vis de la réalité ; je lui donne raison.)

 

Sieste très brève, réveil étrange. Tout de suite on sent les prémices de la petite métamorphose, à cause d’abord de la lumière qui passe à travers les jeunes feuilles d’un vert si lumineux des hêtres au-dessus de nos têtes, à cause de ce vert là.

Ne plus bouger.

Ne plus parler.

Quelque chose est en train de changer, de se détendre.

Quand on repart le sentier n’est plus le même.

 

Le voici d’ailleurs qui s’ouvre à mesure qu’on suit la crête des Charmilles – mais oui, le charme opère encore, et l’on n’y croyait plus. On passe le premier pierrier et c’est un paysage de début de printemps qui surprend, avec partout les jonquilles, le muguet en fleurs, les gentianes de Bavière et de Koch, et une combe ouverte et protégée qu’on ne connaissait pas et qui fait fredonner « j’en veux encore, des étendues » − car l’étendue, décidément, guérit.

« Il y a des mouflons par là-haut », dit le marcheur aux enfants ; on guette, on repère bientôt le troupeau (une trentaine de femelles, de petits, ainsi que quelques mâles dispersés sur une vire assez éloignée), on s’approche à pas de loup et voici toute une troupe de béliers dépenaillés par la mue qui déboule à quinze mètres de là : oh, le beau cor des cornes enroulées, le beau contraste entre le noir et le blanc du mufle – l’apparition d’un oryx n’impressionnerait pas davantage. Les bêlements résonnent dans toute la combe, et résonneront encore après notre départ. On gagne d’un bon pas le col de la Sûre, définitivement rasséréné.

« Des étendues, j’en veux encore... »

23 mai 2017

 


 

 

 

GOLGOTHA

 

 Vigiemai2017 09

 

Le Golgotha est un champ de trolls que l’on traverse lentement, sans se fouetter, pour gagner la Croix où l’on revient clouer nos souvenirs. On mange en devisant dans la clameur multilingue des séjours vacanciers. Les enfants causent et font causer les arbres qu’ils escaladent. On les gronde parfois, et les voix des adultes se perdent dans le vent.

Au soir tombant plus aucune voix, un feu ou deux, peut-être, ici ou là, et le grand feu de la Croix que mon double adolescent continue de scruter depuis sa fenêtre de Chambéry-le-Haut – en bas. Rentrés chez eux les enfants regardent leurs écorchures, puis ils refont en rêve la grande montée du Golgotha alpin.

 

26 mai 2017

 


 

 

 

TOMBEAU DU LOIR

 

Vigiemai2017 07

 

Les talents de Dana, la Siamoise de la maison qu’on aurait pu appeler Diane mais qui mérite toutefois son nom tant elle est à la fois douce et généreuse pour ses maîtres, devraient à terme donner lieu à une rubrique à part entière : celle des tombeaux aux animaux tués. Il y a eu celui des Batraciens (mais elle n’y était pour rien), celui du Bec-croisé – voici maintenant, hélas, celui du Loir, dont j’ai posé sur une feuille le beau corps intact mais figé dont j’admire la queue touffue, le pelage gris cendré, les longues et si fines moustaches de nocturne, les yeux très sombres plus fixés sur rien.

Petit Loir de la grange d’en face, je ne sais comment me faire pardonner. En vérité, tout est de ma faute : c’est bien moi qui ai introduit au village la carnassière qui a fini par t’avoir, laissant ta veuve s’occuper seule du nourrissage des petits (car tu es un mâle – cela devrait au moins m’éviter de recevoir bientôt en offrande la totalité d’une nichée...). Je l’ai vue l’autre jour grimper à toute vitesse l’échelle, puis sauter d’une poutre à l’autre comme pour chasser quelque invisible oiseau ; j’ai pensé que ce serait une souris – ce fut toi, finalement.

À cause de toi je maudis les chats, et les propriétaires de chats. J’accuse tout particulièrement l’hypocrisie de ceux-là qui se disent végétariens, mais nourrissent dans leurs maisons une meute de carnivores parce que, disent-ils, ils ont besoin de cette sorte de compagnie qui leur rappelle la vie sauvage.

La vie sauvage, c’était toi : tu gis sur le chambranle, plus agile du tout, charogne bonne à être jetée bientôt par la fenêtre – car c’est ce que je vais faire maintenant, sans autre cérémonie, pas même un trou creusé : attraper cette queue touffue et lancer le plus loin possible ton corps doux que d’autres bêtes au moins dévoreront...

 

25 mai 2017

 


 

 

 

CES BRIBES

 

 Vigiemai2017 11

 

Ces bribes de mai, jetées là, à la va-vite, pour ne pas perdre le fil (car les pires moments furent naguère ceux où le fil s’est cassé, laissant un trou dans les carnets, dans le récit).

 

Ces bribes pour assurer la permanence, la transparence, rester à nu, visible, à vif, vivant, pas tant caché que cela au fond malgré la Cave et le silence.

 

Ces bribes jetées à la nuit, pendant que tombe l’averse et que monte et descend le sax de Donny McCaslin.

 

Ces bribes, bribes de mémoire et de musiques mêlées : Clément tantôt chantant et jouant au xylophone, Léo travaillant sa « Danza », moi m’échinant sur Mahler et m’accrochant à eux, ou à ce rêve devenu obsession d’apprendre le saxophone en même temps que Clément, nouvelle diversion, nouvelle projection, nouvelle histoire avec eux, pas tout seul donc, pas pour moi, histoire d’être encore quelque temps pas tout seul, pas perdu (et de rejoindre, qui sait, l’harmonie de La Rochette dont le dernier concert nous avait tant réjoui...).

 

Dernières bribes du troglodyte du Villard en mai ; on continue demain.

 

31 mai 2017

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.