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J’ai du mal à faire remonter des images de ce mois d’août de l’an 2019, tous les clichés de cette période ayant été perdus.

Je sais que j’étais revenu de Munich et que j’avais repris la musique (j’avais donc encore ce goût).

Je sais qu’il avait fallu changer de voiture, que Nathalie était partie comme chaque année, mais plus tard que d’ordinaire, dans le sud, avec la dite voiture, les enfants et son nouveau compagnon.

Je sais que j’avais terminé une énième relecture de La Recherche du temps perdu, et que je m’étais mis à lire des romans, dans la perspective étonnante d’en écrire un, et le Journal d’Anne Frank que je n’avais jamais lu.

Je sais que Léo, pour la première fois, m’avait battu aux échecs.

Je sais que je m’inquiétais plus que jamais de l’avenir politique, écologique & intime, ne voyant d’autre perspective qu’une série d’effondrements dont je ne pouvais évidemment pas pressentir l’ampleur, ni deviner le retentissement qu’ils auraient sur nos vies ordinaires, tant on peine à croire en la réalité des catastrophes dès lors qu’elles dépassent une certaine échelle.

Plus que jamais je sentais le compte à rebours du temps résonner comme une pendule bavaroise, avec tic-tac sonore aux temps morts et carillon théâtral aux temps forts. Je m’effaçais peu à peu, peinant à accepter – mais acceptant quand même – cet isolement qui me condamnait à une vie tournée vers le passé, une vie à demi morte dont la partie vivace ne tenait plus que par le lierre du rêve. L’écriture, avec la patience des parasites, poussait vers la sortie l’individu que j’avais été, comme un coucou pousse hors du nid les œufs et oisillons de la nichée, pour prendre toute la place.

Vingt-quatre ans ont passé, sable du sablier. J’ai tant accumulé de silences et de mots qu’il me semble que l’isolement total qui est désormais le mien devrait me permettre enfin d’en tirer une sorte de profit. Je ne sais pas si j’en aurai le temps, ni le courage. La solitude me vrille les tympans et m’écrase. Dans le cocon en ruine de ma maison je ne parle plus, à voix haute, qu’à des chats, à voix basse à des morts. J’écris par réflexe, sans souci de nul lecteur éventuel, et m’inflige cette corvée de relire et recopier les bribes qui suivent.

 

Le Villard, 28 août 2043.

 

 


 

 

 

La voiture

 

 

Toyota

 

 

On s’attache aux objets, cela n’a rien d’étonnant tant l’homme projette sur toute chose ses sentiments humains. On s’attache aux voitures, même subtilement (laissons de côté le fétichisme imbécile du macho astiquant son capot), même si l’on prétend qu’on s’en moque (qu’en tout cas on se moque que la carlingue de la bagnole soit rayée, rouillée et maculée de déjections d’abeilles), et même si l’on sait parfaitement que la généralisation de la voiture individuelle est une des causes importantes du dérèglement climatique en cours et qu’aucune « solution » technologique telle que l’électricité, l’hydrogène ou je ne sais quoi d’autre ne viendra nous sauver, car c’est l’organisation même de nos vies – habitat dispersé avec dépendance vis-à-vis de l’automobile – qui est en cause.

Mon vieux char que, dans La route ordinaire, je comparais à un staphylocoque doré (métaphore qui me remplissait de joie…), mon « vieux rafiot polluant en diable » qui a croisé onze ans durant dans ces parages de la route 207, ma grosse Toyota Verso Corolla qui avait transporté Clément de la maternité à la maison, la chienne Patawa de la maison au lieu de son euthanasie, et toute la famille sur les lieux des vacances du temps où famille il y avait, ma vieille caisse n’est plus. Je l’ai amenée seul au garage, d’où je suis reparti avec une autre moins polluante (mais pourvu d’un coffre assez grand pour y ranger sax et accordéons), et grise comme novembre. Je l’imagine en route pour son dernier voyage et bientôt dessossée, sur le toit, comme un gros scarabée sans défense...

Changer de voiture c’est aussi changer de saison. Comme la vie et la mort de nos animaux domestiques nos voitures segmentent nos vies en chapitres. Je me souviens encore de l’excitation familiale à l’arrivée de la nouvelle voiture lorsque j’étais enfant – c’était une « supercinq » marron métallisé, dont l’intérieur neuf écœurait fort, et nous étions aussitôt allés faire un tour dans l’engin rutilant qui me semblait le comble de la modernité.

Je me souviens de l’achat de la dite Toyota, à distance, depuis la Guyane, en prévision du grand retour, Josette et Victor se chargeant d’aller la chercher chez ses propriétaires dans l’Ain, Nathalie et moi-même regardant sur l’écran de l’ordinateur les images de la merveille qui nous transporterait. C’était un temps heureux.

 

Je reviens seul du garage, puis Léo accepte de venir faire un tour avec moi dans la nouvelle auto qui nous conduira tous deux, à la rentrée et pour un an, au collège.

 


 

 

 

La chatte

 

 

 

Dana

 

 


On s’attache à nos bêtes, cela n’a rien d’étonnant tant l’homme se projette sur toute chose, projette son histoire…

 

Au petit matin calme je reste assis là sur la terrasse, avec ma petite Siamoise Dana lovée sur mes genoux. Hier soir elle a donné des signes d’agitation inquiétants, à tel point que j’ai cru à une attaque, une insuffisance rénale, une infestation carabinée aux puces ou aux parasites intestinaux, que sais-je. Elle ne parvenait pas à dormir (ce qui, pour un chat domestique, peut être considéré comme un signe clinique particulièrement inquiétant), montait et descendait les escaliers, venait sans cesse contre moi pour réclamer une aide que je ne pouvais pas lui apporter, et ses pattes arrière étaient agitées de soubresauts incontrôlables. Elle n’avait pourtant pas de fièvre. Je lui ai administré le vermifuge et le comprimé anti-puces habituels (avec bien des difficultés pour les lui faire avaler de force car personne ne pouvait m’aider en la tenant et qu’elle se débattait), puis je lui ai massé les pattes une bonne partie de la nuit. Elle a fini par s’endormir contre moi et semble, ce matin, bien plus reposée que moi. Les soubresauts ont disparu.

On s’attache à ces peluches thérapeutiques que sont nos chats d’une façon évidemment folle, peut-être parce qu’ils nous font oublier la réalité de l’horreur infligée à l’ensemble du règne animal par notre espèce (au moment où je griffonne ces lignes, les brebis de Joël broutent près de moi, nullement concernées par la question puisqu’elles ne seront, elles, jamais inquiétées, et mourront de leur belle mort après une indigestion d’herbe fraîche ou de fourrage). On s’y attache parce qu’ils sont des prolongements de notre propre histoire, parce qu’ils la résument, parce qu’ils la balisent.

Dana, c’est le don. Je l’avais offerte à Nathalie pour son anniversaire après mon ultime retraite bouddhiste auprès de Fabrice Midal, façon de fêter ma « libération » des enseignements (je n’ai plus jamais fait de retraites, ma vie ayant pris alors un autre tournant), marque de gratitude. Elle était la plus chétive des Siamois de la portée, et notre premier chat de race. Cette petite merveille de douceur et de fragilité avait été accueillie à coups de griffes par la chatte Onça, qui avait failli lui crever un œil (l’opération n’a presque pas laissé de traces, et c’est aujourd’hui Onça qui, œil pour œil, est borgne). Elle est à jamais liée à une époque heureuse de ma vie, à cette fin d’été aux Vellats, et cette image de Nathalie assise sur un hamac rouge dans le jardin vert, très belle, très pure, limpide alors comme au premier jour, trompeusement limpide (car il n’y a rien de plus trompeur qu’une eau claire).

Dana est devenue le doudou des enfants, et surtout de Léo, qui ne dort jamais sans elle. Elle est la chatte de son enfance, cet animal si précieux dont la mort marque souvent une étape importante dans notre dégringolade vers l’âge d’homme. Elle lui « parle » dans un langage particulier, avec une gamme de miaulements qu’elle n’utilise que pour lui. Lorsqu’il rentre du collège, elle sort de la maison pour venir à sa rencontre, puis le suit de pièce en pièce. Elle le réclame lorsqu’il n’est plus là, et ne vient me rejoindre que par dépit.

 

Toute la nuit j’ai vu défiler le passé qu’incarne ainsi cette petite boule de poils clairs. Ma chienne Patawa est morte l’été dernier, et j’ai pensé que la mort de Dana serait, en cette fin d’été, un signe insupportable. Le soleil inonde maintenant le jardin où la voici en chasse. Il semble qu’il n’y ait plus de raison de s’inquiéter, pour l’heure.

 

 


 

 

Les chaussures

 

Chaussure

 

 

« Moi mes souliers ont beaucoup voyagé… »

Félix Leclerc

 

 

On s’attache aux objets, cela n’a rien d’étonnant tant l’homme se projette, se projette… On s’attache même à des godasses, van Gogh et Félix Leclerc ne me démentiront pas, et tout particulièrement à des chaussures de marche qu’on a traînées aussi onze ans durant sur tant de sentiers.

Les dernières escapades dans la neige, en Chartreuse, au Grand Arc, ont eu raison de la semelle en caoutchouc – il me semble qu’autrefois les chaussures de montagne étaient bien plus résistantes. Je les sais irréparables mais ne me résigne pas à les jeter, ni à en acheter d’autres auxquelles mes pieds ne pourraient de toute façon pas s’habituer avant un certain temps – et le temps des randonnées d’été serait passé, à quoi bon ?

Je tente quand même d’affreux rafistolages, afin que nous fassions ensemble les dernières marches de l’été, cette escapade dans le Queyras dont je doute soudain qu’elle se fera – qu’on me flagelle, je marcherai pieds nus sur les cailloux s’il le faut…

 

 


 

 

 

La pluie

 

 

Pluie

 

 

 

On s’attache à ces riens : le retour de la pluie en août, les prémisses de l’automne, la cueillette des girolles dans les sous-bois encore trop secs, cette fraîcheur nouvelle, ces couleurs qui passent.

 

« Il pleut, qu’ai-je fait de ma vie ? » s’exclamait Pessoa. Il pleut à verse sur la fenêtre de toit, et je regarde la silhouette fantomatique de la cime du poirier qui ne ressemble plus à rien. Le chat Musique s’étire de tout son long sur le lit, qu’il ne quitte que pour, de temps à autre, sauter sur mes genoux, se faire caresser, après quoi il retourne à sa sieste éternelle. 

J’achève ce jour la relecture de La Recherche puis, ayant peu dormi, je m’assoupis sur la banquette. Des éclats de voix me réveillent. Ce ne peut pourtant pas être les enfants ? J’entends alors distinctement la voix grave (désormais grave, comme le temps passe) de Léo qui m’appelle avec impatience : « Papa ! » J’effectue pour m’arracher au sommeil un effort violent qui, d’abord, me fait tomber de la banquette (c’est-à-dire de l’ancien petit lit de Clément), puis, les yeux encore à demi fermés et toute la couverture imprimée sur le visage, je descends en courant les escaliers et me précipite à la fenêtre, depuis laquelle je vois en effet, et avec quelle joie, Léo et Clément qui se sont déjà emparés de leurs vélos et transportent un étrange appareil dont les ailes évoquent les tout premiers avions de l’histoire de l’aviation.

 

Je me réveille, cette fois pour de bon, car je n’ai pas bougé de la banquette. Ces efforts inouïs, je ne les ai accomplis qu’en rêve.

 

Je suis seul. Il pleut encore, il pleut de plus belle. Deuxième jour d’averses et de silence. Je viens de m’apercevoir que je m’étais mis à parler seul, à voix haute, non pas aux chats mais aux fantômes, il m’a fallu du temps pour comprendre. Tout flotte. Rien de réel dans cette dérive cotonneuse. Les digues qui maintenaient l’équilibre entre la poussée du passé et la permanence du présent s’affaissent doucement, et le passé envahit tout. Je relis les messages d’autrefois – je ne voulais pas – je n’ai plus pu m’arrêter. Des histoires de chats, de films, de maladie et de mort, de voitures, de chaussures, d’escapades, de locations de vacances, et parfois un détail totalement oublié – « Léo est enchanté, il y a de nouveau des triops dans son aquarium ! » – qui fait revivre des pans entiers de cet hier inaccessible mais si proche.

Il pleut. Les enfants ont grandi, Léo n’a plus et n’aura plus jamais sa voix d’enfant et Clément quittera bientôt l’école primaire. Josette est morte. Ma grand-mère est morte. Mon grand-père est mort. Nathalie m’a quitté pour un autre et je vieillirai seul, si je vieillis. Seul mon père comme autrefois me répond sitôt que je lui écris – et les chats miaulent quand je leur parle, je ne suis donc pas si seul.

 

Ce n’est pas grave d’être seul. C’est dans l’ordre des choses. Je n’exprime ici nulle plainte, mais plutôt de la stupeur. Je me demande comment font les gens pour s’habituer à cet « ordre des choses » alors que, moi, je ne m’y habitue pas du tout et, d’une façon probablement anormale, reste comme un enfant.

 


 

 

 

Le parasol

 

 

Parasol 

 

 

Aujourd’hui comme naguère, seul sur la terrasse du sud face au soleil couchant, je savoure l’air piquant de ce début d’automne, le calme de ma retraite, je savoure comme le font les chats, ou comme, jeune homme, je le fis sur la terrasse du chalet de La Giettaz, et deux choses me sidèrent : que je n’aie pas compris alors, moi qui me targuais d’être sensible à la fuite du temps, le don inouï que c’était d’avoir vingt ans (le même reproche pourrait m’être adressé dans vingt ans par celui que je serai) ; que je n’aie pas, aujourd’hui, le même âge, alors que rien n’a vraiment changé au-dedans ni presque au-dehors – le soleil est toujours là, la lumière de ces fins de journée interminables des fins d’étés laisse toujours pressentir l’éternité, et c’est à peine si la crinière de mon « cheval au cœur éclaté » a blanchi…

Seul au soleil, savourant, écrivant. Hier la solitude m’a laissé sans force, et la voici redevenue sans crier gare une compagne débonnaire, plus fiable que l’autre, qui me ressert le thé et me caresse la nuque. Les hirondelles dansent dans le ciel bleu profond. Babillements. Rumeurs. L’orange vif du parasol offert autrefois par ma mère m’est un second soleil. J’ai bien écrit, bien saxophoné et accordéonné, bien respecté l’Emploi du Temps que je m’étais fixé. Le Temps, bien employé – employé à écrire – est un allié.

 


 

 

 

Initiation 7

 

 

Abeilles

 

 

Voici donc la fin de l’été, la fin de la saison apicole et la septième étape de mon « initiation ». La semaine dernière l’apiculteur a fini de ramener les ruches parties en transhumance de lavande. La production cette année a été médiocre – sept kilos de miel en moyenne par ruche – et beaucoup d’abeilles manquent à l’appel, emportées en même temps que la récolte de lavande, tuées peut-être par les pesticides ou les récoltes. Je me dis que tous ces efforts sont bien vains, et qu’il vaudrait mieux ne pas partir.

La transhumance de lavande reste pourtant indispensable. D’abord, elle permet de lutter très efficacement contre le varroa : il n’y a pas de pollen, dans la lavande, mais du nectar ; sans pollen, la production de couvain s’arrête, et comme le varroa se développe en même temps que le couvain, cela permet de se débarrasser de ce parasite, dont j’apprends par ailleurs qu’il n’est présent que depuis une quarantaine d’années, après que l’homme l’a malencontreusement fait passer de l’espèce d’abeilles d’Asie du sud-est Apis cerana avec laquelle il vivait en symbiose, vers Apis melliferra, avec laquelle on avait fait cohabiter l’espèce asiatique (ce passage de l’équilibre symbiotique au déséquilibre actuel me semble typique de la façon dont l’homme intervient dans la nature). Je note encore que le varroa était moins virulent lorsqu’il est apparu au milieu des années 80... Toujours est-il qu’il n’y a presque plus de couvain dans les ruches parties pour la lavande, si bien qu’un seul traitement d’acide oxalique suffit.

Ensuite, ces ruches reviennent avec d’importantes réserves pour l’hiver (il ne sera donc pas nécessaire de les nourrir), et sont à présent très dynamiques: les pontes reprennent de plus belles en ce tout début d’automne, et la population doit être rapidement reconstituée. L’épreuve de la transhumance était donc bien utile.

En ce moment, les abeilles butinent la verge d’or, ou solidago, ces bouquets de grandes fleurs jaunes qu’on voit un peu partout en août sur les talus, en attendant le lierre qui arrivera dans une dizaine de jours et qui assurera une bonne fin de saison (le lierre boucle la saison). Je me réjouis de cette « initiation » qui m’aura fait mettre des noms à des fleurs que je voyais à peine, et prendre conscience d’un cycle de floraisons que je connaissais mal.

 

Nous voici sur place. Parmi les reines qui avaient été encagées, certaines n’ont pas été acceptées ou ne sont pas reparties, et l’apiculteur aujourd’hui manque de reines. Quelques dizaines de ruches sont orphelines, qu’il risque de perdre (ces pertes sont difficiles à éviter et n’ont rien de tragique : il s’agit de toute façon de ruches qui avaient été créées très facilement à partir des autres ruches existantes). S’il ne trouve pas de reines – soit dans des ruches en place où s’est opéré à son insu un remérage, alors qu’une reine était encore encagée, soit en en achetant auprès d’un autre apiculteur – il faudra les supprimer : secouer toutes les cadres, et laisser les abeilles rejoindre d’autres ruches qui, a priori, les accepteront, car elles arriveront en très grand nombre (à moins bien sûr que les ruches établies n’appliquent la politique européenne en matière d’accueil des réfugiés). Cela provoque cependant une nouvelle fois un grand désordre.

On manque aussi de mâles en fin de saison, mais les élevages de mâles sont peu efficaces – si les abeilles décident de les supprimer, elles le font de toute façon.

 

La tâche d’aujourd’hui consiste à dégager des reines encagées depuis 24 jours, et d’administrer par dégouttement le traitement d’acide oxalique, ou sel d’oseille, contre le varroa. Le traitement d’acide oxalique, autorisé en apiculture bio, a déjà été effectué par fumigation, ou sublimation, quelque temps auparavant, et c’est donc à présent le deuxième traitement par dégouttement : quelques gouttes entre les cadres, sur les abeilles, qui vont s’empresser de se lécher.

À chaque fois, on enlève la reine de sa cage, pourvue d’une grille qui ne laisse passer que les ouvrières et empêche les cellules pondues par la reine d’arriver à maturité, si bien que les ouvrières enlèvent ces larves qu’elles ne peuvent pas élever, laissant la reine continuer à pondre en vain pendant tout un cycle (au moins ne perd-elle pas la main, si j’ose dire). Les ruches n’ont donc plus de couvain, ce qui améliore considérablement l’efficacité du traitement. En principe, les reines libérées vont se remettre à pondre, mais elles ont été perturbées et des échecs restent possibles.

À chaque ruche, on répète la même opération. Certaines reines semblent déboussolées, et il faut les sortir de la cage en envoyant un peu de fumée. Mon voile tient bien, serré sur mon chapeau de paille, et je ne serai cette fois pas piqué… La tâche qui m’est confiée est à ma portée : je dois rayer la mention « Scav. » inscrite sur les couvercles au feutre vert (Scavigni est l’Italien inventeur de ces cages à reines) et écrire à la place: A.O. 17/08. Il y aura un deuxième passage dans deux ou trois jours, dernière opération avant les vacances. Les abeilles vont se passer l’acide par prophalaxie, en se donnant l’une à l’autre la nourriture et en se léchant.

On découvre cependant que l’une des ruches est orpheline : la reine à l’intérieur de sa cage est morte ; mais plus loin, voici une ruche toute pleine d’un couvain assez disharmonieux, lié à l’infestation du varroa, ce qui montre qu’il y a eu remérage et, donc, une nouvelle reine que l’on peut récupérer. On cherche un moment, et en vain, la nouvelle reine, puis on s’avise qu’il est bien plus facile de prendre la reine encore encagée et de la mettre dans la ruche orpheline... L’équilibre est ainsi rétabli.

Éric compte, ensuite, le varroa mort en relevant des grilles déposées sous les ruches – le comptage du varroa vivant, puis du varroa mort, donne des indications précieuses.

 

Je constate que, pris dans ce bourdonnement doux des abeilles qui m’évoque une rumeur de plage, je n’ai pas vu passer le temps. Le travail accompli, on part à l’assaut d’une petite colline sur laquelle a été construite une drôle de cabane qui a servi à des concerts et diverses animations. L’air là-haut est exquis, la vue est belle.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.