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La pluie

 

 

Pluie

 

 

 

On s’attache à ces riens : le retour de la pluie en août, les prémisses de l’automne, la cueillette des girolles dans les sous-bois encore trop secs, cette fraîcheur nouvelle, ces couleurs qui passent.

 

« Il pleut, qu’ai-je fait de ma vie ? » s’exclamait Pessoa. Il pleut à verse sur la fenêtre de toit, et je regarde la silhouette fantomatique de la cime du poirier qui ne ressemble plus à rien. Le chat Musique s’étire de tout son long sur le lit, qu’il ne quitte que pour, de temps à autre, sauter sur mes genoux, se faire caresser, après quoi il retourne à sa sieste éternelle. 

J’achève ce jour la relecture de La Recherche puis, ayant peu dormi, je m’assoupis sur la banquette. Des éclats de voix me réveillent. Ce ne peut pourtant pas être les enfants ? J’entends alors distinctement la voix grave (désormais grave, comme le temps passe) de Léo qui m’appelle avec impatience : « Papa ! » J’effectue pour m’arracher au sommeil un effort violent qui, d’abord, me fait tomber de la banquette (c’est-à-dire de l’ancien petit lit de Clément), puis, les yeux encore à demi fermés et toute la couverture imprimée sur le visage, je descends en courant les escaliers et me précipite à la fenêtre, depuis laquelle je vois en effet, et avec quelle joie, Léo et Clément qui se sont déjà emparés de leurs vélos et transportent un étrange appareil dont les ailes évoquent les tout premiers avions de l’histoire de l’aviation.

 

Je me réveille, cette fois pour de bon, car je n’ai pas bougé de la banquette. Ces efforts inouïs, je ne les ai accomplis qu’en rêve.

 

Je suis seul. Il pleut encore, il pleut de plus belle. Deuxième jour d’averses et de silence. Je viens de m’apercevoir que je m’étais mis à parler seul, à voix haute, non pas aux chats mais aux fantômes, il m’a fallu du temps pour comprendre. Tout flotte. Rien de réel dans cette dérive cotonneuse. Les digues qui maintenaient l’équilibre entre la poussée du passé et la permanence du présent s’affaissent doucement, et le passé envahit tout. Je relis les messages d’autrefois – je ne voulais pas – je n’ai plus pu m’arrêter. Des histoires de chats, de films, de maladie et de mort, de voitures, de chaussures, d’escapades, de locations de vacances, et parfois un détail totalement oublié – « Léo est enchanté, il y a de nouveau des triops dans son aquarium ! » – qui fait revivre des pans entiers de cet hier inaccessible mais si proche.

Il pleut. Les enfants ont grandi, Léo n’a plus et n’aura plus jamais sa voix d’enfant et Clément quittera bientôt l’école primaire. Josette est morte. Ma grand-mère est morte. Mon grand-père est mort. Nathalie m’a quitté pour un autre et je vieillirai seul, si je vieillis. Seul mon père comme autrefois me répond sitôt que je lui écris – et les chats miaulent quand je leur parle, je ne suis donc pas si seul.

 

Ce n’est pas grave d’être seul. C’est dans l’ordre des choses. Je n’exprime ici nulle plainte, mais plutôt de la stupeur. Je me demande comment font les gens pour s’habituer à cet « ordre des choses » alors que, moi, je ne m’y habitue pas du tout et, d’une façon probablement anormale, reste comme un enfant.