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Initiation 7

 

 

Abeilles

 

 

Voici donc la fin de l’été, la fin de la saison apicole et la septième étape de mon « initiation ». La semaine dernière l’apiculteur a fini de ramener les ruches parties en transhumance de lavande. La production cette année a été médiocre – sept kilos de miel en moyenne par ruche – et beaucoup d’abeilles manquent à l’appel, emportées en même temps que la récolte de lavande, tuées peut-être par les pesticides ou les récoltes. Je me dis que tous ces efforts sont bien vains, et qu’il vaudrait mieux ne pas partir.

La transhumance de lavande reste pourtant indispensable. D’abord, elle permet de lutter très efficacement contre le varroa : il n’y a pas de pollen, dans la lavande, mais du nectar ; sans pollen, la production de couvain s’arrête, et comme le varroa se développe en même temps que le couvain, cela permet de se débarrasser de ce parasite, dont j’apprends par ailleurs qu’il n’est présent que depuis une quarantaine d’années, après que l’homme l’a malencontreusement fait passer de l’espèce d’abeilles d’Asie du sud-est Apis cerana avec laquelle il vivait en symbiose, vers Apis melliferra, avec laquelle on avait fait cohabiter l’espèce asiatique (ce passage de l’équilibre symbiotique au déséquilibre actuel me semble typique de la façon dont l’homme intervient dans la nature). Je note encore que le varroa était moins virulent lorsqu’il est apparu au milieu des années 80... Toujours est-il qu’il n’y a presque plus de couvain dans les ruches parties pour la lavande, si bien qu’un seul traitement d’acide oxalique suffit.

Ensuite, ces ruches reviennent avec d’importantes réserves pour l’hiver (il ne sera donc pas nécessaire de les nourrir), et sont à présent très dynamiques: les pontes reprennent de plus belles en ce tout début d’automne, et la population doit être rapidement reconstituée. L’épreuve de la transhumance était donc bien utile.

En ce moment, les abeilles butinent la verge d’or, ou solidago, ces bouquets de grandes fleurs jaunes qu’on voit un peu partout en août sur les talus, en attendant le lierre qui arrivera dans une dizaine de jours et qui assurera une bonne fin de saison (le lierre boucle la saison). Je me réjouis de cette « initiation » qui m’aura fait mettre des noms à des fleurs que je voyais à peine, et prendre conscience d’un cycle de floraisons que je connaissais mal.

 

Nous voici sur place. Parmi les reines qui avaient été encagées, certaines n’ont pas été acceptées ou ne sont pas reparties, et l’apiculteur aujourd’hui manque de reines. Quelques dizaines de ruches sont orphelines, qu’il risque de perdre (ces pertes sont difficiles à éviter et n’ont rien de tragique : il s’agit de toute façon de ruches qui avaient été créées très facilement à partir des autres ruches existantes). S’il ne trouve pas de reines – soit dans des ruches en place où s’est opéré à son insu un remérage, alors qu’une reine était encore encagée, soit en en achetant auprès d’un autre apiculteur – il faudra les supprimer : secouer toutes les cadres, et laisser les abeilles rejoindre d’autres ruches qui, a priori, les accepteront, car elles arriveront en très grand nombre (à moins bien sûr que les ruches établies n’appliquent la politique européenne en matière d’accueil des réfugiés). Cela provoque cependant une nouvelle fois un grand désordre.

On manque aussi de mâles en fin de saison, mais les élevages de mâles sont peu efficaces – si les abeilles décident de les supprimer, elles le font de toute façon.

 

La tâche d’aujourd’hui consiste à dégager des reines encagées depuis 24 jours, et d’administrer par dégouttement le traitement d’acide oxalique, ou sel d’oseille, contre le varroa. Le traitement d’acide oxalique, autorisé en apiculture bio, a déjà été effectué par fumigation, ou sublimation, quelque temps auparavant, et c’est donc à présent le deuxième traitement par dégouttement : quelques gouttes entre les cadres, sur les abeilles, qui vont s’empresser de se lécher.

À chaque fois, on enlève la reine de sa cage, pourvue d’une grille qui ne laisse passer que les ouvrières et empêche les cellules pondues par la reine d’arriver à maturité, si bien que les ouvrières enlèvent ces larves qu’elles ne peuvent pas élever, laissant la reine continuer à pondre en vain pendant tout un cycle (au moins ne perd-elle pas la main, si j’ose dire). Les ruches n’ont donc plus de couvain, ce qui améliore considérablement l’efficacité du traitement. En principe, les reines libérées vont se remettre à pondre, mais elles ont été perturbées et des échecs restent possibles.

À chaque ruche, on répète la même opération. Certaines reines semblent déboussolées, et il faut les sortir de la cage en envoyant un peu de fumée. Mon voile tient bien, serré sur mon chapeau de paille, et je ne serai cette fois pas piqué… La tâche qui m’est confiée est à ma portée : je dois rayer la mention « Scav. » inscrite sur les couvercles au feutre vert (Scavigni est l’Italien inventeur de ces cages à reines) et écrire à la place: A.O. 17/08. Il y aura un deuxième passage dans deux ou trois jours, dernière opération avant les vacances. Les abeilles vont se passer l’acide par prophalaxie, en se donnant l’une à l’autre la nourriture et en se léchant.

On découvre cependant que l’une des ruches est orpheline : la reine à l’intérieur de sa cage est morte ; mais plus loin, voici une ruche toute pleine d’un couvain assez disharmonieux, lié à l’infestation du varroa, ce qui montre qu’il y a eu remérage et, donc, une nouvelle reine que l’on peut récupérer. On cherche un moment, et en vain, la nouvelle reine, puis on s’avise qu’il est bien plus facile de prendre la reine encore encagée et de la mettre dans la ruche orpheline... L’équilibre est ainsi rétabli.

Éric compte, ensuite, le varroa mort en relevant des grilles déposées sous les ruches – le comptage du varroa vivant, puis du varroa mort, donne des indications précieuses.

 

Je constate que, pris dans ce bourdonnement doux des abeilles qui m’évoque une rumeur de plage, je n’ai pas vu passer le temps. Le travail accompli, on part à l’assaut d’une petite colline sur laquelle a été construite une drôle de cabane qui a servi à des concerts et diverses animations. L’air là-haut est exquis, la vue est belle.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.