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7.

 

L'écriture

 

 

Vigiefevrier2019lecriture

 

 

Ô le plaisir lent de ce soir, de ce sax soprano qui joue à la radio la musique de Charade et me rappelle soudain (avec la même intensité que, ce matin, la voix d’Higelin chantant « Aï » m’a rappelé l’appartement de mes dix ans) cette autre et déjà lointaine soirée où j’avais montré ce film si exquisement sophistiqué à Léo, ici même, dans ce salon où je me suis installé pour écrire, et qui était à l’époque assez différemment agencé.

 

Ô le plaisir enfin de s’asseoir seul à cette table avec, donc, le sax, et la tisane au poivre noir, et la mélancolie douce de cette quarante-quatrième année (j’y crois si peu qu’il me faut compter pour vérifier), cinquième depuis la mort de Josette (écrire son prénom me fait un bien que ne me procure jamais la froide expression de « ma mère », reprise en plus dure et plus lointaine dans « Madère », qui ne désigne plus une île ni des souvenirs mais un livre impossible à écrire), deuxième depuis l’éloignement de Nathalie – mais celui-ci ne durait-il pas, au fond, depuis bien plus longtemps, triste constat qui tendrait à dire que je n’aurais connu, en fait d’amour (mais en ce domaine comme en tous les autres je suis un ignorant) qu’un doux malentendu ?

 

Ô le plaisir sans tension d’écrire ainsi à la plume sur les dernières pages du carnet délaissé depuis décembre, de regarder danser la plume d’or et d’argent du Mont-blanc de mes trente ans, avec cette lenteur précieuse, précise, sensuelle, à laquelle le clavier de l’ordinateur (sur lequel cependant je recopie plus tard ces lignes) a substitué une efficacité épuisante.

 

À l’orée de mars m’est revenue l’envie de reprendre littéralement la plume, de retrouver cette sensation si liée à l’enfance de la plume et de l’encre, avec cette petite fatigue qui vient et déforme légèrement les lettres à mesure que l’on écrit.

 

Prendre son temps, sans souci de se laisser surprendre par l’heure qui tombe.

 

Écrire au hasard, sans raison et sans attention particulière à la forme (sauf à celle des lettres), avec une attention machinale (assez comparable à celle avec laquelle, quelques jours plus tard, je recopie donc ces lignes au clavier, pendant que chante sur le poirier l’un des premiers rouges-queues du printemps).

 

Boire une gorgée de tisane au poivre noir et gingembre (on y a rajouté du piment en souvenir de la Guyane), qui sera bientôt si forte qu’on en tremblera de contentement.

 

Renouer le fil enfantin de l’écriture – car écrire reste une façon de garder ouverte la barrière infranchissable de l’enfance, ce pourquoi sans doute je peine tant à me détourner de cette écriture du quotidien au profit d’un projet qui risquerait de m’en éloigner, alors que je sens déjà en moi et autour de moi tant de forces mauvaises qui font obstacle à la vie, qui me séparent de moi-même et des autres, qui bouchent le passage pourtant si souvent pressenti et toujours déplacé comme un mirage ou un arc-en-ciel, vers quel col, quel paysage inouï, quelle vie plus vaste soudain révélée ?

 

La hulotte chante fort, que l’on entend malgré l’opéra du soir qui, sur France Musique, a succédé au sax. Elle a son répertoire propre, plus tristement méconnu encore que cette « Finta Pazzé » qui a été, dit-on, un succès à Venise il y a quelques siècles, et que plus grand monde ne connaît.

 

Le poivre et le piment piquent, réveillent le palais, la demeure – cet opéra enchanta l’enfant Louis XIV, dit encore la radio, et fut longtemps un fantasme car on le croyait perdu. Écrire ainsi sans raison rappelle le fantasme, le fantôme, d’un jeune homme qui n’est pas moi, qui n’est pas, qui n’a jamais été, que j’ai vainement attendu des années durant et même dans ce chalet de La Giettaz auquel je reviens tout le temps, sur la terrasse duquel j’écoutais comme ce soir chanter la hulotte dans la paix précaire de la montagne.

 

Écrire c’est siffler seul sur sa terrasse en pleine nuit, appeler, hululer discrètement, lancer pour rien ni personne au hasard de la nuit l’offrande d’une parole vaine, comme je lance aussi maintenant dans le jardin la fine musaraigne que le chat Musique vient de déposer sur la table, près du carnet, pour attirer mon attention ; ainsi je tente d’attirer l’attention – ou d’attiser au moins la mienne – en offrant à personne l’expression d’une attente sans objet, en même temps que cette musaraigne morte à la chouette (qui n’a certes pas besoin de mes soins pour subvenir à ses besoins et qui, de toute façon, à cette heure, semble n’avoir vraiment faim que de chanter).

 

Ainsi profité-je comme je peux d’un moment de répit dans ce que je considère comme une sorte de maladie, ce nœud de tristesse, de mauvaises pensées, de bouffées délirantes et d’exaltation aussi, qui ressemble, en plus atténué, à ces troubles dont parle et a tant souffert mon ami Frédéric (à qui j’avais d’abord dans l’idée d’écrire, ainsi que je me suis promis de le faire depuis plusieurs semaines – je le mentionne au passage en guise d’excuses car je sais qu’il me fait l’honneur de venir se promener ici de temps à autre – et dont j’emprunte d’ailleurs un peu la manière, sans aller jusqu’à user de l’esperluette qu’il affectionne, car nous aimons tous deux écrire en liberté).

 

Une musaraigne – cette petite chose fine et sombre dont la disparition maintenant inquiète le chat, qui met à sac tout le salon pour la retrouver –, une musaraigne morte déposée sur la page, n’est-ce pas une bonne image de cette maladie qui nous ronge, nous fragilise, nous rend créatifs aussi, euphoriques et vraiment vifs parfois, puis si noirs, en perdition, à souffrir jusqu’à souhaiter en finir (mais je sais à présent que cela ne dure pas, qu’il faut être patient, se coucher dans le noir, fermer les yeux et attendre) ?

 

Comme cet animal fin et sombre, j’ai toujours été dépourvu de défenses face aux agressions du monde, peu enclin au combat nécessaire de la vie, battu d’avance et battant en retraite. Il me fallait, pour ne pas devenir tout à fait fou, un cocon de tendresse. Depuis que celui-ci s’est ouvert je tombe, sombre, remonte, flotte entre deux eaux comme un demi-noyé, puis remonte et me maintiens à la surface...

 

« Malheur à toi, toi qui voulais mieux que vivre à demi ! » me clame la chanson. Je ne rêve plus d’une vie pleine. Je ne rêve pas. J’écris. Les portes sont ouvertes. Les enfants sont près de moi, bien en vie. Ils ont huit et douze ans, l’apogée de l’enfance. La tendresse ne meurt pas. Je ne meurs pas, pas tout à fait. Je ne vis pas, pas tout à fait. À la lisière du printemps, bien installé dans une nuit poivrée, pimentée et brillante, j’écris.

 

 

18/02/2019. La route ordinaire, fragments de février