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9.

 

La fin du carnet violet

 

 

Vigiefevrier2019carnetviolet

 

 

 

 

Antépénultième page du carnet violet : n’écrire que pour combler la fin.

 

N’écrire encore que pour le seul plaisir félin et enfantin de regarder courir la plume dorée et argentée du Mont-blanc qui prend sur elle toutes la lumière.

 

N’écrire encore que pour cette sensation d’une marche très lente et souple, car écrire sur ce côté gauche du carnet où deux cents pages ont entassé leur humus est comme avancer en forêt sur un tapis d’aiguilles.

 

N’écrire que pour s’extraire du cours ordinaire de la vie, ni hors du temps, ni dans le temps, ni même à contre-temps, idéalement ailleurs, sur un autre terrain.

 

Puis le terrain se fait plus dur, à cause du socle cartonné qu’on sent tout proche et sur lequel une main qui n’est pas la mienne a tracé la liste des livres à lire, des lieux à voir, la liste de tout ce qu’il aurait été possible de faire et qui ne se fera pas. La tristesse attendait là, paisiblement embusquée, et les souvenirs qui n’étaient pas descendus bien loin remontent, comme sont remontées aussi en rêve cette nuit les images de ma mère qui débonnairement se moquait de moi parce que j’écoutais en pleurant Catherine Ribeiro chanter à voix douce devant un parterre d’esseulés.

 

Les mondes parallèles existent, plus sûrement que dans le film de SF regardé hier soir avec les enfants. J’y retrouve encore avec quel étonnement, quelle joie, quelle cruauté, tout ce qu’une part de moi ne se résoud pas à avoir perdu, les caresses et la présence qui pouvaient protéger du pire, garder le chaos à distance, rendre presque habitable le monde – tout cela que je perds encore à chaque réveil en même temps que je retrouve ce monde dont je sens bien qu’il reste le seul « réel » (si tant est que ce mot ait un sens), mais qui s’effrite et dont il n’est possible de s’échapper qu’en refermant les yeux et en donnant libre cours à ces projections belles et mortifères qui piègent mais qui protègent quand même, à leur façon, puisqu’elles peuvent être corps, caresses, présence retrouvée et rendre ainsi supportables le chaos, l’effritement, l’esseulement et la fin du carnet.

 

 

18/02/2019. La route ordinaire, fragments de février