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Initiation 1

 

 

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Le corps de la ruche est chaud et doux sous la paume, tout frémissant, ondulant, vrombissant, ronronnant, un peu inquiétant à cause de la crainte de se faire piquer, de faire un geste brusque ou d’appuyer trop fort – on ne caresse pas un essaim comme un félin !

Si la danse des abeilles obéit à une chorégraphie précise, le geste de l’apiculteur ne l’est pas pas moins, que j’observe derrière le grillage protecteur de ce voile qui nous donne une allure de cosmonautes égarés sur la Terre. Je le regarde ôter le couvercle métallique et la boîte dans laquelle quelques dizaines d’abeilles s’agglutinent autour des restes d’un pain de sucre candi, puis détacher d’une main le couvre-cadre souple pendant que l’autre main tient l’enfumoir, dont la fumée blanche calme les abeilles (on dirait cette fois un prêtre bénissant ses ouailles). Il s’agit ensuite de sortir le cadre central à l’aide du lève-cadre afin de vérifier que la reine est encore en vie et que le couvain – c’est-à-dire l’ensemble des œufs et des larves contenues dans les alvéoles – se porte bien.

Écolier laborieux, j’écoute, et tâche de retenir, les explications que me donne Éric. J’apprends à faire la distinction entre les alvéoles qui contiennent des mâles, recouvertes d’un opercule de cire bombé, et celles qui contiennent les femelles, dont l’opercule ne dépasse pas. Certaines cellules ne contiennent que du pollen, et font dans le cadre un tableau pointilliste jaune et orange dont l’observation prolongée donne un peu le tournis (reconnaître l’âge des différentes pontes, sachant que la reine pond en cercle, reste encore à mes yeux assez mystérieux…); la reine, repérée par un point de couleur, se promène discrètement parmi la foule affairée des faux-bourdons et des ouvrières.

L’une des ruches est manifestement sur le point d’essaimer. L’essaimage, ai-je noté, désigne le moment redouté de l’apiculteur où l’essaim se sépare, la vieille reine s’en allant avec la moitié des abeilles pour fonder une autre colonie. Le pic d’essaimage correspond à la floraison du pommier, s’arrête avec celle de l’acacia (en dehors des abeilles, il n’y a probablement aucun animal qui soit mieux au courant des floraisons en cours que l’apiculteur, dont les yeux, soupçonné-je, finissent par ne plus être ceux d’un humain ordinaire). L’essaimage, donc, est l’ennemi de l’apiculteur : il n’y aurait jamais de miel en excédent si l’homme ne bridait pas ce mouvement, soit en changeant la reine, soit en prélevant les abeilles avant qu’elles aient envie d’essaimer – cette dernière opération s’avérant plus efficace mais plus délicate à réaliser. Déceler une cellule royale (nettement plus grande que les autres) est signe d’essaimage imminent.

Le deuxième ennemi (on mettra de côté les famines printanières) se nomme le varroa, varroa destructor, un parasite d’un millimètre, de couleur rouge-brun, qui parfois pullule dans les ruches, peut occasionner des catastrophes, et dont j’entrevois un spécimen dans une des ruches récemment abandonnée par sa reine (je crois qu’on la dit orpheline) et en proie à une grande agitation.

Pour freiner le varroa, les traitements chimiques (qu’Éric, en reconversion bio, s’interdit) sont assez peu efficaces, contrairement au traitement biologique, qu’il ne faut cependant appliquer que lorsqu’il n’y a plus de couvain et que les parasites sont à nu, vulnérables. On peut changer la reine pour traiter en fin de saison, avec le risque de tout perdre ; on peut également mettre la reine dans une cage spéciale pour l’empêcher de pondre, avec le risque qu’elle ne ponde plus jamais et se fasse ensuite tuer par ses filles ; on peut encore enlever le couvain, le détruire (ce que le cahier des charges du bio interdit, de même que le fait de rogner les ailes de la reine) ou l’utiliser pour refaire de nouveaux essaims. Cette dernière méthode est réservée pour la transhumance de la lavande.

La lavande ne contenant pas de pollen mais seulement du nectar, la reine en effet cesse de pondre, si bien qu’il ne reste que très peu de couvain lorsque se prépare ce miel exquis de fin de saison. En ce moment, la ruche est en pleine expansion et le miel est en haut ; en fin de saison, il est temps de faire des provisions et le miel est stocké en bas ; l’homme, dans tous les cas, prélève le surplus, d’autant plus abondant que les déplacements de ruches (la transhumance) ont fourni aux abeilles une nourriture plus abondante qu’elle ne le serait sans cette intervention. J’apprends au passage que l’expansion des forêts est, dans une certaine mesure, bonne pour l’abeille, parce que les fleurs de lierre sont bonnes pour le miel ; j’apprends encore que les décisions prises par les abeilles obéissent à des règles que Thomas D. Seeley rapproche de la démocratie : La démocratie chez les abeilles, un modèle de société.

La « démocratie » n’empêche pas nécessairement la « barbarie ». En août, le lendemain de la miellée du châtaignier, le pillage commence : les guêpes, les abeilles elles-mêmes rendues folles par le miel et l’approche de la mauvaise saison, attaquent les réserves des ruches. S’il n’y a plus de gardiennes le pillage est total. Ainsi les abeilles ont-elles inventé le dard parce qu’elles ont inventé le miel – ce qui m’évoque évidemment tout l’arsenal guerrier qui a suivi la sédentarisation humaine…

Pour l’heure, tout est encore assez calme. Les abeilles qui reviennent de butiner n’ont que de petites pelotes de pollen jaune pâle accrochées aux pattes. À l’intérieur des ruches compartimentées par l’apiculteur afin de réduire l’espace et concentrer la chaleur (je fais la même chose à la maison en ne chauffant pas les combles en hiver et en habitant à la cave), il fait bien doux, mais on sent au dehors que le soir tombe, que le printemps reste fragile.

Je pose ma main sur la masse des abeilles, qui font sous la paume un corps chaud et doux, tout frémissant, ondulant, vrombissant, ronronnant, un peu inquiétant à cause de la crainte de se faire piquer, de faire un geste brusque ou d’appuyer trop fort…