Index de l'article

 

 

 

Retour au Grand Bivouac

 

 

Grand Bivouac 2019

 

 

Je ne me suis jamais senti tout à fait à mon aise au Grand Bivouac d’Albertville, parmi tous ces voyageurs, ces baroudeurs, ces amateurs de grands espaces et d’exotisme en lesquels une part de moi se reconnaît un peu, c’est vrai – mais une autre part, la sédentaire, la purement littéreuse, pas tellement, et c’est bien tout le souci d’être à ce point bifide (comme la langue du serpent), bipolaire, binaire, bizarre assemblage de contraires dont les tensions parfois immobilisent, parfois font avancer.

Toujours est-il que, par sympathie pour Lionel et Élodie surtout, me voici revenu au Grand Bivouac, ayant bravé la route après une répétition d’accordéon et surmonté la tentation du renoncement qui, ces temps-ci, ravivée par les douleurs intermittentes de la sciatique et celles, plus permanentes, de la tristesse, des doutes et des balancements du cœur, tend à devenir pathologique (ainsi ai-je successivement annulé un séjour en Ardèche dont je me réjouissais presque autant que les enfants, un salon du livre, une lecture à Chambéry – sans compter l’escapade parisienne dont il sera question ci-après).

Sous une tente blanche ornée de tentures rouges où le public a pris place en même temps que Lionel Bedin, Élodie Jamen, Franck Michel, Caroline Riegel et moi-même, cernés par la musique tonitruante d’un bagad ambulant qui joue, entre autres, ce « Train de 7h33 » que j’ai si souvent fait dérailler lorsque j’accompagne au sax l’ensemble d’accordéons, dans cette atmosphère de fête tzigane ou yiddish qui m’évoque L’Usage du monde, on parle de littérature et de voyage. Je peine à être là, maladroit, demi-absent comme un convalescent – après quoi on se retrouve sous l’autre chapiteau dédié au salon du livre, le même qu’il y a cinq ans, avec les mêmes feuilles dont j’observais alors sur la bâche blanche la calligraphie fantomatique.

 

Comme de coutume on devise, en regardant passer les gens. C’est paisible, c’est apaisant. Avoir quitté la cave, ou le grenier, pour se tenir là, c’est assumer le fait d’écrire publiquement, et c’est laisser ouverte la possibilité de l’échange, de la rencontre et du partage, en tenant à distance l’envie de s’emmurer.

 

« Ne verrouillez jamais la vie à double-tour… »

 

Soudain une dame qui a assisté à l’échange précédent, et qui est aussi professeur de lettres, engage la conversation et évoque son désir d’écrire et sa déception de ne pas le faire, comme si quelque chose en elle refusait, ou retardait, la réalisation de ce désir. Cela me parle tant que je m’anime. Mais oui, cette résistance peut être une protection de la vie contre l’écriture – tu sais, l’écriture est un sale parasite qui prolifère sur la défaite de l’individu dont elle va faire un écrivain, id est une sorte de pantin dont elle tire les ficelles et dont elle ne laisse que la gangue, la chrysalide, la peau, après en avoir avalé toute la substance. Écrire, c’est mourir en tant que personne, se gommer soi-même froidement, sans pathos, tranquillement. On ne le fait qu’à contrecœur, sans avoir le choix.

 

Je formule après coup l’hypothèse que toutes mes dérobades passées, présentes et à venir sont le fait de ce parasitage dont je ne me débarrasserai peut-être qu’après lui avoir entièrement cédé.