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Adagietto

 

 

Vigie octobre 2019 accordéon

 

 

Je pensais, pensez-vous, que tout était fini entre nous. Je pensais ne plus l’ouvrir, le vendre même, puisque de toute façon je ne pouvais ni ne voulais plus en jouer ; je me rends compte à présent à quel point cette pensée mortifère me minait : ne plus jouer, chaque matin à six heures, c’est ne plus répondre à la destruction du temps par un sursaut d’énergie, c’est renoncer à bien pire qu’à la musique…


Ce matin je sens que le moment est venu de reprendre l’accordéon et, pour donner au moment toute la solennité d’une énième renaissance, je pose la tablette devant moi et me filme avec l’intention de montrer la séquence telle quelle : ainsi mon humiliation sera-t-elle publique si, comme lors du dernier concert de juillet, je me perds dans cette partition trop difficile pour moi.


Je tâtonne un peu, je sens que mes doigts hésitent comme les pattes des faucheux sur les murs de la cave quand ils s’approchent d’un obstacle, je sens que les sangles sont trop lâches et que je vais rater le changement de registre et le grand saut du troisième mouvement (c’est fait…) ainsi que les accords de la fin, mais je sens aussi que ça vibre, que ça vit, que la musique n’est pas loin, qu’elle m’entoure, qu’elle m’emporte, qu’elle est la vie même qui lave et emporte un temps la tristesse accumulée dans le fond de la cave.


Ce n’est pas moi qui joue – je ne saurai jamais – mais à quelques dissonances près (je suis fébrile) on entend pourtant les notes de l’Adagietto de la Cinquième Symphonie de Mahler. Tous les moments et tous les lieux où j’ai tenté d’apprendre ce morceau se trouvent réunis en ce lieu, en cet instant. Moi-même, si dispersé, je me rassemble.