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L’affaire

 

 

Vigie janvier 2020 main

 

 

Lorsque l’ « affaire Matzneff » a éclaté, je l’ai suivie avec attention parce que mon amie et correspondante d’adolescence S., rencontrée le 21 mai 1990 à l’Olympia à une époque où je portais chapeau noir et dahlia blanc au revers de la veste en velours, avait été une de ses maîtresses, parce que j’avais lu à l’époque ses livres (il m’en reste encore deux dans ma bibliothèque) et que je me souviens même avoir collé le portrait du prédateur dans mon agenda de collégien ; moins choyé que je ne l’étais par des parents attentifs, j’aurais pu être une de ses proies…

 

J’ai donc lu le livre pudique, fin et glaçant dans lequel Vanessa Springora donne sa propre version de l’idylle que Matzneff dépeignait dans ses propres livres. Je n’avais déjà plus aucune sympathie pour cet auteur suffisant qui s’est toujours servi de la littérature non pour dire et rechercher une vérité supérieure, mais pour satisfaire son appétit sexuel pour « les moins de seize ans ». « Certains messieurs attirent les enfants avec des bonbons, M. Matzneff les attire avec sa notoriété », disait déjà Denise Bombardier à Apostrophes en 1990, dans cette émission qui avait si fort scandalisé S. à l’époque et valu à la dame courageuse qui avait osé s’en prendre au dandy une volée de bois vert.

Le Consentement met à nu le vieux roi pitoyable, enfermé à son tour dans un livre par celle qui n’en pouvait plus d’avoir été transformée en personnage de fiction : « Je me surprends maintenant à le haïr de m’enfermer dans cette fiction perpétuellement en train de s’écrire, livre après livre, et à travers laquelle il se donnera toujours le beau rôle ; un fantasme entièrement verrouillé par son ego, et qui sera bientôt porté sur la place publique. Je ne supporte plus qu’il ait fait de la dissimulation et du mensonge une religion, de son travail d’écrivain un alibi par lequel justifier son addiction. »

La punition est méritée, et elle est surtout idéalement adaptée : le voici pris à son propre piège. Vanessa Springora ainsi redonne sa noblesse à la littérature, contre tous ceux qui, comme Cioran le déclare à l’adolescente venue trouver refuge chez lui, la considèrent comme vouée au mensonge (« Le mensonge est littérature, chère amie ! Vous ne le saviez pas ? ») et justifient l’avilissement de la femme par l’art : « V., me coupe-t-il d’un ton grave, G. est un artiste. (…) C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création. »

L’onde de choc qui a suivi la parution du livre est à bien des égards salutaire. Elle montre qu’un livre peut être une entreprise de vérité et peut encore peser sur la marche du monde (on parle de modifier la loi de façon à ce que la question du « consentement » pour un mineur de treize ans confronté à un adulte ne se pose pas…). Elle incite à un effort de réflexion sur la tolérance des milieux culturels d’alors vis-à-vis de la pédophilie, et sur un questionnement sur la façon dont les autobiographes transforment la réalité dont ils prétendent rendre compte. L’hypocrisie avec laquelle des gens qui ont soutenu, publié, loué, subventionné Matzneff s’empressent aujourd’hui de retourner leur veste, la traque des journalistes et les appels au meurtre, en revanche, mettent mal à l’aise ; jeter des pierres sur un vieillard à terre ne grandira personne – qu’on le laisse donc disparaître en paix, à présent.