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La belle échappée de la Cochette

 

 

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Une fois de plus le soleil se lève à l’ouest, frappant la falaise du mont Granier juste à l’endroit où le dernier effondrement a mis à nu le calcaire : dans le paysage encore tout trempé de l’orage d’hier on ne voit que cette faille qui brille au bout de la plaine comme un phare allumé, éclipsant les pâles veilleuses des reines des bois et des châtaigniers en fleurs. Si j’étais une abeille je suppose que je ne prêterais attention qu’à ces gerbes de fleurs – mais ce qui m’attire se trouve là-bas derrière le Granier, du côté de cette petite encoche de pierre dans le fouillis de la forêt, cette faille fertile, secrètement sauvage, cette échappée de lumière encore cernée de nuit et de nuages qui sera mon échappée belle à moi. 

 

Je m’échappe vers l’ouest, « je file comme l’éclair, juste pour respirer », regarder la lumière, cependant que vers l’est les coutures incandescentes de la couverture nuageuse commencent à craquer sous la poussée de l’aube. À cette heure le temps reste incertain. On ne sait pas s’il fera beau ou s’il pleuvra comme hier, comme avant-hier, comme il pleut depuis un mois. Il est curieux de constater à quel point l’habitude fige en nous la mobilité de la vie : il suffit de quelques semaines, quelques mois, quelques années de grisaille pour qu’on peine à imaginer le retour du soleil ! Ou bien n’est-ce que moi qui reste obstinément incrédule devant tout ce que la vie peut apporter de bon ? 

 

Je laisse la voiture aller seule sous le regard blanc des arbres. Cette nuit j’ai rêvé qu’un jeune faon blessé se traînait sur la route, avec sa mère qui l’attendait en lisière en poussant des cris rauques sans oser s’approcher ; je m’arrêtais pour tenter de lui porter secours, bien embarrassé devant ce faon aux pattes brisées qui tentait encore de s’enfuir en me prenant pour une menace, puis je repartais sans avoir rien pu faire… Mais aujourd’hui, nul faon, aucun animal, pas même un de ces renardeaux que je m’attends toujours à voir surgir entre les hautes herbes. 

 

À propos de renardeaux et de faons voici le grand bus scolaire qui ramasse à sept heures quinze la maigre troupe de lycéens masqués qui attend devant l’école de La Rochette. Je songe avec stupeur que mon propre enfant dans deux mois sera l’un des leurs (si la crise sanitaire le permet), et cette échappée-là, ou cette fuite en avant du temps, n’en finit pas de m’étonner. Mieux vaut concentrer son regard sur la route, sur le sentier, sur la montagne illuminée et sur les nuages aussi, sur le geai qui traverse, sur le chevreuil qu’on imagine, sur les bêtes et les gens – car se perdre en pensée dans ce qui flotte ou coule par-delà les nuages, cet océan noir dont on ne peut concevoir ni le fond, ni l’absence de fond, ne procure que vertige et angoisse. 

 

Ballet de camions le long du Breda aux eaux grises. Hérisson, écureuil écrasés. Petit vertige bien raisonnable du virage à gauche, du virage à droite. Une tourterelle sur un câble électrique, bientôt rejointe par son compagnon ou sa compagne (on ne sait pas, il n’y a pas de dimorphisme sexuel chez les tourterelles turques), remet en route la machine à souvenirs. Le bus que je suivais s’arrête pour prendre quelques collégiens masqués, eux aussi, car l’épidémie n’est pas terminée : elle s’est repliée pour mieux se redéployer sans doute dans quelque temps, quand chacun sera retourné à son insouciance comme je retourne aujourd’hui à la montagne…

 

Puis la falaise s’éteint et le sous-bois s’éclaire de toutes les flammèches éparses du jour. Clameurs dans la clairière. Au sommet d’un épicéa une grive litorne s’égosille : je l’imite en renversant la tête vers le ciel et en lançant intérieurement un chant de parade à rendre jaloux tous les oiseaux chanteurs... Les nuages tournent. La clairière tourne. Je tourne aussi un peu à mon tour et repars farfouiller parmi les ombelles et le vert vif de ces feuilles en forme de cœur entre lesquelles on distingue la marque sombre d’une coulée de sanglier.

 

 

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J’aime sentir la rosée tremper mes jambes à mesure que je traverse les hautes herbes du pré. J’aime la clarté propre des hêtraies et les chemins jonchés de feuilles humides qui ne font aucun bruit. J’aime le chaos harmonieux de ces blocs de pierre qui jonchent les forêts de Chartreuse et semblent de gros coussins de mousse, vestiges oubliés d’une civilisation disparue toute entière vouée au culte de la sieste. J’aime fermer les yeux et les rouvrir chaque fois sur une réalité renouvelée. J’aime appeler les passereaux et constater qu’aucun ne daigne s’approcher (ce qui me remet à ma place de bipède trop facilement enclin à se prendre pour un oiseau). J’aime que chaque image appelle en écho une autre image venue d’un autre lieu de la mémoire, reliant presque continûment notre présent incertain à ce passé riche et sûr qui est notre humain humus – et me voici marchant ainsi pendant quelques mètres tout à la fois sur ce sentier de la boucle de la Cochette en juin 2020, et sur tel autre sentier parcouru naguère en avril 1996, du côté de Corbel (c’est à deux pas d’ici en suivant le lien bleu), que je croyais séparé par un gouffre infranchissable de vingt-quatre années mais dont la glace craque encore sous mon pas… J’aime plus encore sentir souffler la brise sur mon front en sueur à l’approche de la ligne de crête, et retrouver soudain, dans une déchirure des nuages et sous un angle inconnu, le mont Outheran où mon père et ma mère autrefois conduisirent l’enfant que j’étais (car c’est toujours sur les traces de ces moments de bonheur familial que je marche). Et j’aime plus que tout la possibilité de voir à tout instant surgir un animal sauvage, renard, blaireau, sanglier, chevreuil, aigle, casse-noix, chamois – possibilité qui m’incite à regarder avec plus d’attention et plus d’avidité même que je n’en ai lorsque je reste à mon bureau à surveiller la cime de mon poirier (beaucoup d’oiseaux s’y posent mais aucun sanglier).

 

Pas de renard, ni de blaireau, ni de chevreuil, ni de sanglier pourtant dans ces bois qui ne semblent peuplés que de chants d’oiseaux sans oiseaux, et pas d’aigle non plus à l’arrivée au belvédère. Je scrute les pentes à la recherche d’un tichodrome qui ne se montre pas, puis je m’assois au pied de la croix de fer parmi les roses sauvages et ces fleurettes blanches que je ne sais pas nommer mais que semblent butiner deux papillons parfaitement immobiles.

 

 

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Deux chocards qui ont repéré le pique-nique lancent leurs cris électriques, puis disparaissent dans le brouillard.

 

 

Nuages encore sur Belledonne invisible et sur les autres sommets de Chartreuse, mais le fond de la combe s’éclaire. La lumière s’installe alors en tailleur sur une pierre au bord du vide, sort son carnet blanc et prend des notes sur mon vertige.

 

 

Cette tache couleur noisette qui bouge cependant sur la vire proche en contre-bas, c’est bel et bien un chamois (pour moi le premier de l’été), une femelle accompagnée de ses deux chevreaux qui – j’ai à peine le temps de le vérifier aux jumelles car tous trois se mettent à couvert – étaient occupés à téter. J’adresse à la montagne et à la vie une discrète prière de remerciement pour ce bonheur de la rencontre, avant de redescendre d’un bon pas en emportant avec moi cette petite moisson d’images avec lesquelles je façonnerai, en rentrant, sur ma table jaune de sous les combles, le pain du soir, ou les dernières traces de ce beau mois de juin…

 

 

 

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