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Vigiemai01 

 

En mai, belles pluies, belles parenthèses, mon jardin s’est épanoui ;

je lui ai fait serment de prendre le plus grand soin de lui…

 

 


 

 

 

 

Poème des combles par temps de pluie

 

 

Vigiemai02bis

 

  

La pluie qui tombe sur le toit

tisse son doux cocon sonore

autour du cocon silencieux

de ma chambre de sous les combles

où de jour en jour grandissent

parole et silence mêlés

tous ces mots heureux qui me comblent.

 

La pluie qui tombe sur mon toit

par les appels télégraphiques

de ses lignes calligraphiques

tracées à l’encre sympathique

sur le verre offert de ma vitre

tout autant tombe, quel miracle !

sur ton propre toit, et te comble.

 

La pluie qui sur le toit redouble

redouble ma joie et mon cœur

défaille, déborde, oh je sais

que le monde alentour est malade

chacun perdu dans la tempête

chacun naufragé en son île

mais moi, je suis comblé car

 

la pluie qui tombe au mois de mai

fait croître mes fleurs

prépare mes fruits

me prépare

à te recevoir

ma narratrice, mon écriture

qui comble ma page,

 

ma musicienne peinteresse

qui orne ma vie

de perles chantantes

qui nourrit d’espoir

ce printemps nouveau

et donne ces vers

qui nous comblent.

 

 


 

 

 

Rêve de voyage par temps de confinement

 

 

Vigie03

 

 

Je suis à Berlin. Il a donc finalement eu lieu, ce voyage scolaire auquel je devais participer mais qui a été annulé par la faute du maudit virus…

Tous mes collègues sont là, ainsi que Léo et Clément dont je dois m’occuper, mais je ne vois curieusement aucun élève, et aucun Allemand non plus – ce que je trouve tout de même regrettable pour un voyage en Allemagne. Nous logeons tous dans de petits studios séparés, tous identifiés par un numéro, le long d’une ruelle qui semble un décor de cinéma. Je ne cesse d’égarer ma clé, j’ai bien du mal à retrouver ma chambre, et je regrette de devoir laisser les enfants seuls pour participer à des réunions de travail dont la nécessité et le but ne me semblent pas clairs.

À un certain moment j’arpente cette même ruelle en quête de la chambre où, en principe, les enfants m’attendent, quand je vois une spatule femelle poursuivie par une spatule mâle – la femelle est blanche et ressemble à une spatule, mais le mâle est une créature orangée qui ressemble plutôt à une sorte de chat. J’explique doctement aux collègues étonnés qu’il s’agit de la parade amoureuse de la spatule (mais oui, c’est un oiseau, bien reconnaissable à son bec en forme de spatule, quoique le mâle soit quant à lui dépourvu de bec et de plumes, ce qui est en effet étonnant pour un oiseau). À propos de chat, voici mon chat Musique, qui dans le rêve est encore chaton, et qui s’interpose dans la parade – s’en suit une scène confuse où la spatule mâle tente de s’accoupler avec le chat, puis les bêtes disparaissent tout au bout de la rue.

Je les suis et j’arrive à une place cernée de hauts immeubles de béton et de verre. Des musiciens défilent en portant des instruments anciens, dont certains sont de pure fantaisie onirique – mais je reconnais tout de même des flûtes baroques, ce qui provoque mon enthousiasme, et il y a aussi un accordéon. Les musiciens se mettent à jouer ce qui sonne comme une danse traditionnelle, et tous les passants forment une ronde et dansent ; mais je me rends compte que cette ronde n’est qu’un manège, une machine, qu’il n’y a personne sur cette place, et les musiciens eux-mêmes s’évanouissent. Je raconte cette scène à des collègues indifférents. Je pleure, parce que, dis-je, comprenez-vous, c’est tout un monde qui a disparu, il n’y a plus personne pour danser dans les rues et les buildings ont supplanté les vieilles maisons de la ville.

Le soir, cependant, est tombé. Je suis épuisé. Les yeux me brûlent, l’air est irrespirable. Je vois enfin les enfants qui jouent dehors, dans une sorte de terrain vague cerné par les immeubles. Je marche en compagnie de quelques collègues avec qui je n’arrive pas à discuter. Je constate une fois de plus qu’il ne m’est pas possible de m’intégrer à un groupe, et je regrette ce voyage qui était une erreur. Nous longeons de gigantesques cuves remplies d’un liquide noir, épais, qui est apparemment du pétrole, mais qui se met à blanchir, à geler, qui s’orne de fleurs de givre, de cristaux de glace ou de sucre. Le spectacle est très beau, mais chacun comprend qu’il s’agit d’une catastrophe industrielle majeure. L’air est vicié. Il faut que les enfants reviennent vite car rester ici est dangereux. L’un de mes collègues, sans crier gare, se met alors violemment en colère, menaçant de détruire la rambarde qui nous sépare des cuves : la Chine – car, manifestement, nous ne sommes plus à Berlin mais en Chine – a voulu cacher la réalité de la catastrophe en cours, que nous étions en fait chargés de démasquer sous couvert de ce voyage scolaire qui était une opération d’espionnage. Il en veut fort aux Chinois. Reste à résoudre une question épineuse : comment sortir de ce cauchemar ?

 

 


 

 

 

Rêve en trois actes

 

 

Vigiemai04

 

 

1. Le repas de famille.


Me voici à table avec la famille de Montluçon, sans ma grand-mère mais auprès de ma mère. Chacun bavarde paisiblement quand voici venir le foie gras. Mon père murmure à ma mère d’en prendre quand même. Je proteste à voix haute : « Moi, je n’en mangerai pas et j’assume ! Elle a tout à fait le droit de refuser d’en manger ! » Aussitôt le repas se tend. S’en suivent des moqueries sur ma sensiblerie supposée, puis un débat enflammé sur les bêtes qui ne sont que des bêtes – débat que je gagne par une plaidoirie sur la souffrance universelle des vivants. Les autres ne sont pas convaincus, mais la fête est gâchée à cause du foie gras alors, on n’en servira plus. Je suis content de moi.

 

2. Une sortie en mer.


Pour se venger peut-être, mon oncle m’entraîne dans une sortie en mer par gros temps. Dans le rêve, comme souvent, je ne suis pas adulte mais adolescent. La mer est très agitée et je suis terrifié, car je dois monter avec Léo dans une sorte de barque à demi immergée qu’un vieillard hilare semblable au marin écossais du Grand alibi d’Hitchcock mène comme un diable entre les vagues en disparaissant littéralement sous l’eau comme s’il nageait la brasse. Nous sommes trempés, mais cela m’amuse finalement beaucoup.

 

3. Enlèvement à Belém.


Nous voici réunis dans une baraque en bois au Brésil, je pense, et c’est encore le moment du repas. Ne reste plus que le noyau familial, les parents, les enfants, je ne sais plus. Deux femmes étrangères se sont introduites dans la maison (l’instant d’avant c’était deux voisines du Villard qui faisaient preuve d’un certain sans gêne en venant s’installer chez nous). Ces deux femmes veulent faire le service pour gagner de l’argent, sans doute, en nous forçant la main. Je finis par les mettre à la porte, mais je les soupçonne d’avoir dérobé des objets et l’affaire semble louche.

On les retrouve le lendemain lors de la visite d’un musée, accompagnées cette fois de deux hommes. L’une est habillée avec la robe de Vertigo, l’autre avec celle de Rebecca. Elles pulvérisent un parfum que je comprends être un narcotique. Je retiens ma respiration et parviens à m’enfuir en titubant au milieu des voitures (cette fois c’est la fuite de L’étau), mais tous les autres membres de la famille sont enlevés. Je me rends dans une sorte de commissariat où tout le monde se moque de moi quand je raconte l’enlèvement. Il y en a tellement, des enlèvements ! Je comprends qu’il faut que je mène l’enquête moi-même, dans cette ville inconnue que menace la montée des eaux (parfois une vague traverse la rue, comme au ralenti, aussi paisiblement qu’une troupe d’écoliers). Je suis dans le rêve tous les détails de l’enquête, jusqu’au dénouement : « Ce sont des théâtreux, bien sûr, ces petits malfrats maladroits ! Ils n’ont plus rien pour vivre, alors ils enlèvent des gens et demandent des rançons... » Je reconnais les acteurs, tous espagnols, localise leur repaire, et parviens à délivrer tout le monde juste avant la sonnerie du réveil.

Ce rêve incroyablement précis était une recomposition étonnamment cohérente des films d’Hitchcock revus ces derniers temps avec les enfants, mêlés aux parfums du Brésil ou d’une île qui était peut-être aussi le Cap Vert, car j’ai écouté tout un concert de Cesaria Évora hier soir... Il était aussi palpitant à vivre qu’un bon film.

 

 


 

 

 

L’imprévisibilité

 

 

Vigiemai05

 

 

Cela fait une semaine que la pluie s’abat sur le petit rectangle de terre dénudée dans lequel (après bien des années de tergiversations pendant lesquelles on parlait de faire un jardin sans jamais s’y mettre) ont enfin été plantées quelques tomates, quelques fleurs, quelques salades, concombres, patates et haricots et, dans un autre rectangle de terre mêlée d’un peu de compost et séparé du jardin principal car les courges sont censées devenir vite envahissantes, les jeunes pousses issues de graines laissées dans un tiroir depuis au moins cinq ans, qu’on avait fait germer en avril, et dont je constate avec déception qu’elles n’ont presque pas grandi.

Ouvrant le composteur pour y déposer les épluchures de la semaine, j’ai par contre la surprise de trouver à l’intérieur une vraie petite forêt de jeunes plants : ce sont les graines qui n'avaient pas germé et que j’avais jetées parce que je les pensais perdues…

On pourrait sans doute tirer de cette petite histoire beaucoup d’enseignements moraux – et peut-être au moins celui-ci : on prépare le terrain pendant des années, c’est ce qu’il faut faire, mais il reste dieu merci une part d’imprévisibilité souveraine, devant laquelle il convient de s’incliner !

 

 


 

 

 

Les odeurs de l’amour

 

 

Vigie06

 

 

« Tu connais le texte de Prévert, évidemment, me dit-il, avant de me le réciter (la question n’avait pour but que d’introduire sa récitation, et mon ami ne m’en voudra pas si je dénonce ici son goût immodéré pour le soliloque : ce n’est pas une critique mais un constat, et je trouve par ailleurs que ce n'est pas déplaisant car cela me soulage de la nécessité de lui donner la réplique) :

Tu es là, en face de moi, dans la lumière de l’amour
Et moi je suis là, en face de toi
Avec la musique du bonheur…

Cela fait un peu cliché, non ? On dirait qu’il est déjà en train de se moquer, ou de préparer les ombres qui suivent… Mais ce que je trouve frappant, c’est qu’on parle souvent, en poésie, en général, de lumière et de musique à propos de l’amour, mais rarement d’odeurs. Qu’est-ce que tu penses des odeurs de l’amour ?
– …
– Ce n’est pas étonnant. Tu veux que je te dise ?…
– …
– Il y a des amours qui sentent le goudron mouillé et la nuit, parce que tu as attendu toute une nuit sous une fenêtre allumée ou éteinte et qu’il pleuvait. Il y a des amours qui sentent la sueur et la merde – ne grimace pas, tous les goûts sont dans la nature et on s’y fait, on s’y fait ! Moi, j’ai connu un amour qui a gardé pendant des années un parfum d’algue et d’océan (tu vois très bien de qui je veux parler !), mêlé de remugles de forêt tropicale avec un arrière-goût d’eucalyptus dont je garde la nostalgie. J’en ai connu un autre qui sentait l’iris – oui, je sais, c’est une odeur imperceptible, mais je t’assure qu’il sentait l’iris blanc et que c’était royal – et un autre encore la cire fraîche et le miel (j’ai été verni, en un sens). Mais cet amour-là, mon vieux, comment te dire ?... »

 

Vous savez ce que c’est d’avoir un vieux copain amoureux de passage à la maison, n’est-ce pas ? C’est touchant, car on dirait qu’il a rajeuni de quinze ans, le bougre (et je le jalouse), c’est un peu lassant aussi à la longue (il ne m’en voudra pas non plus si j’avoue que je partage avec lui la hâte qu’il s’en aille au plus vite retrouver sa dulcinée), mais ça laisse du temps, pendant la « conversation », de penser à autre chose, de surveiller les salades du jardin par exemple (c’est ma technique de lutte contre les limaces : je garde les jumelles à portée de main, et si j’en vois une qui s’approche je cours l’enlever et la déposer à l’orée du bois) ou encore d’observer ce vol de chardonnerets dont les couleurs sont un vrai bonheur, ou bien le beau bruant jaune qui est revenu et s’égosille sur le poirier…

 

« Le vétiver. Cet amour-là sent le vétiver – mais pas le vétiver des parfums trop forts que tu trouves dans le commerce, non : c’est l’odeur très légère, boisée, terreuse, vert clair, de la haie de vétiver qui poussait près de la petite maison où j’habitais il y a vingt ans, tu te souviens ? Quand il avait plu, on sentait cette odeur-là monter du jardin, et je la sens encore dans ma mémoire quand j’écarte les boucles de ses cheveux pour déposer un baiser sur son cou… Cela demande des années de préparation souterraine, l’émergence d’une odeur pareille, et c’est bien plus étonnant que ton histoire de plants de courge de l’autre jour – dis-moi, tu m’écoutes ? C’est l’équivalent olfactif de l’alignement des planètes ! C’est tellement précieux ! Je t’assure, par moments je n’ose plus respirer parce que j’ai peur de l’éventer, cette merveille de parfum… »

 

Le voici reparti dans ses rêveries que je prends quand même en notes car, hélas pour moi, mes amours à moi n’ont qu’une odeur de carnet : rapporter ses paroles, c’est mettre malgré tout un peu de la réalité du vétiver dans l’idéal de mon encre…

Puis le temps passe, la pluie passe, le mois de mai passe, et je jette une fois encore rituellement ces bribes sur l’écran.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.