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Mon portrait dans la glace (2)

 

 

LS1997

 

 

Soudain je pense à ce jeune homme aux boucles sombres qui vivait seul en ville comme un ermite dans la montagne, sortant peu, lisant beaucoup, vivant peu, rêvant beaucoup. C’était rue des Émeraudes dans le Sixième arrondissement de Lyon, et le monde aux fenêtres faisait un boucan d’enfer quand les trains, toutes les trois minutes, traversaient le grand pont métallique ; puis ce fut le plus paisible studio des Célibataires, avec vue sur le Parc et les pigeons plein le balcon, et enfin le merveilleux radeau de la rue Chevreul, près du Rhône, avec son jardin, le vieux mur en face, le bosquet de bouleaux, la haie de laurier, l’enclos, le figuier qui était venu pousser là tout seul et qui y est encore, parait-il…

 

Je pense à ce jeune homme qui, donc, vivait comme cloîtré, ayant ainsi simplifié l’étourdissante complexité des relations humaines et mis sous le tapis les questions décrétées insolubles. Par timidité, lâcheté, inconsistance, défaut central de l’être, ou encore parce qu’il se sentait happé par une autre ambition, il flottait loin des rivages d’autrui et à quelques encablures de sa propre existence. Même ses velléités d’accostages se transformaient en rêve, et l’amour à ses yeux ne pouvait être qu’une dérive ardente vers l’horizon inatteignable ! D’ailleurs il ne marchait pas : il flottait. Il parlait aux nuages, aux girafes et aux grèbes. Il n’avait pas besoin de ces drogues grâce auxquelles certains de ses compagnons échappaient à la réalité : il lui en aurait plutôt fallu une qui l’y ramenât.

 

C’est à ce jeune homme que me ramène le roman que j’écris. J’ai peine à le comprendre, j’ai peine à me comprendre. J’aimerais pouvoir lui parler à présent, l’interroger, lui dire peut-être – avec Marc-Aurèle – « quant à ta soif des livres, rejette-là afin de ne pas mourir en murmurant ! », et je l’entends d’ici me répondre que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature » – « Imbécile ! Tu n’avais rien compris ! » – « C’est toi qui t’es par la suite égaré en cherchant à vivre dans le monde sans en être capable, tergiversant au lieu de concentrer toutes tes forces dans l’accomplissement de ta tâche. Il serait illusoire, cependant, de penser que tu avais le choix, et plus illusoire encore de nier les attaches qui sont maintenant les tiennes. Tu as obéi aux injonctions de la pente, des vents, des courants et du temps, tu as été fidèle, au fond, et constant : la preuve, tu me reviens comme inchangé, les tempes un peu blanchies voilà tout, et le crâne rasé – mais ça repousse vite. Tu ne peux pas me rejoindre mais tu peux te taire et m’écouter me raconter ou te faire la lecture – cela, tu le peux. Ferme les yeux, je suis ton guide : ainsi, nous cheminons ensemble. »