Index de l'article

 

Septembre 2020, sècheresse & averse de neige, le parasol orange est devenu vert, l’enfant entre au lycée et je dépose ici cinq fragments arrachés au courant qui ne disent rien que de très loin et de biais…

 

 

Vigie092020

  

 


 

 

 

Cabotage

 

Vigieseptembrepie

 

 

 Je cabote dans cet automne ardent, desséché, épuisant, d’une crique de douceur à une autre, un œil sur les collines où brillent les coulemelles, un œil sur le grand large où gronde la tempête.

 

Je cabote, je zigzague, d’une pause à une autre, moins pressé que jamais et désireux seulement de faire durer le voyage. Il y a dans ce monde devenu si laid, si incertain, si sec, des trésors de beauté et des réserves de certitude qui sont comme des lacs d’altitude, des oasis dans le désert. Il n’est pas nécessaire de creuser très profond ni d’aller loin : on les trouve dans la musique ou l’écriture, dans l’amour et la mémoire des moments heureux, dans certains de ces signes de l’automne parmi lesquels la poussée des coulemelles reste un de mes préférés, pour les fêtes champêtres qu’elle annonce, pour l’enthousiasme des enfants qui, je l’espère, cette année encore accompagneront leur père avec le grand panier d’osier.

 

Demain, après-demain, dès qu’on pourra on partira à travers champs et l’on se réjouira du galbe grumeleux et de l’odeur fumée de ces baguettes de tambour qui cuiront au retour longuement sur la poêle.

 

 


 

 

 

La chambre

 

 

Vigieseptembrechat

 

 

La pièce est si petite que je peux en toucher les murs opposés en écartant les bras. Parce qu’elle est propre et toute lambrissée comme la chambre que j’occupais autrefois au sous-sol de la maison de mes grands-parents, parce qu’aussi je la partage avec mon chat Musique dont la présence m’apaise je parviens tout de même à y vivre. Pour en sortir j’emprunte un couloir étroit qui se transforme bientôt en un boyau le long duquel je dois ramper avant de me heurter à une sorte de trappe. Musique me dit que si ma tête passe, mon corps passe, mais moi je ne suis pas un chat !

 

Je parviens néanmoins à passer en me tortillant et en m’arrachant un peu la peau, et je me retrouve dans une rue piétonne mais déserte du vieux Lyon, en pleine nuit. Je me demande avec anxiété comment je vais faire pour regagner ma chambre dans pareilles conditions.

 

 


 

 

 

L’été, l’automne, l’hiver

 

 

Vigie092020lete

 

 

Je marche à travers les champs secs de cette garrigue de cauchemar, avec l’impression de ne plus savoir où j’habite. Les coulemelles partagent aussi cette impression, je n’en doute pas, qui ont poussé voici deux ou trois jours aux emplacements habituels dans ce qu’elles pensaient être une vallée de moyenne altitude en Savoie, et qui subissent la déconvenue de se retrouver quelque part dans le sud de l’Ardèche en été. Très peu ont résisté. On ramasse leurs débris desséchés, et quand même, dans un trou d’ombre, quelques rescapées qui agrémenteront le repas du soir que l’on prend sur la terrasse encore inondée de soleil.

 

Ce n’est pas septembre, cela, mais un juillet épuisé, et ce n’est plus le pays que je croyais connaître. Me vient l’angoisse d’être parvenu à ce point de bascule à partir duquel la chute s’accélère. Les grandes fumées des incendies américains ont traversé l’Atlantique, dit-on, et sont arrivées jusqu’en Europe. Le paradis du Pantanal est en feu : le long de la Transpantanéira que j’empruntai naguère avec tant d’émerveillement, on ne voit plus que des carcasses et des cendres. Ici, dans la fournaise des salles on transpire sous nos masques. On regarde le ciel vide de traces d’avion autant que de nuages et l’on se dit que l’automne, que l’hiver cette année ne reviendront peut-être pas. On se demande combien de temps encore nos maisons, nos refuges, nos montagnes et nos nobles institutions humaines nous protégeront du pire que nous avons créé.


La nuit venue cependant, bruissement doux à la fenêtre laissée ouverte, la pluie enfin – et non la soif ou un cauchemar – me réveille. Un soulagement proche de la plus haute félicité se mêle à mon sommeil : la pluie, la pluie, la pluie – et puis je me rendors. Bientôt l’orage gronde et la grêle blanchit le paysage. On s’exclame, on s’affole : ce n'est pas septembre, cela, mais un novembre trop précoce ! Les restes de coulemelles à présent gèlent sur place...

 

 


 

 

 

Les fleurs de mon jardin

 

 

Vigieseptembre2020hortensias

 

 

Profitant de la pluie j’ai planté aujourd’hui deux hortensias, un rose et un bleu, contre la façade de la maison près de l’entrée – puis une main amie est venue y rajouter quelques plants de géraniums rustiques.

 

Planter des fleurs, surtout aussi communes et boursouflées que ces grosses boules colorées dont je me souviens avoir dit autrefois le plus grand mal (surtout en raison de leur si navrante fanaison), est une marque de conformisme bourgeois, écrit grosso modo Valérie Chansigaud dans L’Homme et les fleurs. On fait comme les voisins. C’est une démonstration d’appropriation territoriale aussi. Ces deux bornes végétales proclament au passant éventuel (il n’y en a guère par ici): je suis chez moi, et puis aussi : voyez comme j’entretiens bien mon espace !

 

Il me semble néanmoins obéir pour ma part à un autre impératif, qui est d’inscrire le temps dans l’espace. Quand je plante c’est pour plus tard, c’est pour le plaisir de voir grandir et s’épanouir l’arbre ou l’arbuste et de me dire que, d’année en année, même sans moi (et contrairement à moi) les choses iront s’embellissant…

 

C’est aussi façon de borner non pas le terrain mais le cours de ma vie. Le cognassier qui cette année croule sous les fruits, je sais bien que je l’ai planté la veille de la mort de ma mère. Ce figuier devenu grand, couvert lui aussi de figues pour la première année – de figues dont je ne pensais pas qu’elles puissent mûrir un jour et que je croque pourtant à belles dents ! –, ce figuier qui, hier, a fait s’arrêter avec stupeur une voisine un peu éloignée qui ne l’avait jamais vu, je me souviens du jour où je l’ai planté ici, contre la grange de Reinhardt, doutant fort qu’il puisse jamais s’épanouir à notre altitude…

 

Ces deux hortensias sont ainsi, comme la musique et l’écriture, une façon de m’inscrire dans le temps. Bien sûr ils me rappellent la Bretagne ou Madère. Ils font le bonheur des insectes qui s’en sont aussitôt emparés. Je ne doute pas que les chats tout bientôt ne s’en servent de cachette, et dans quelques années on n’imaginera même plus l’entrée de la maison sans ces deux bosquets d’hortensias, dont la fanaison nous rappellera néanmoins, à chaque saison, la cruauté du temps.

 

 


 

 

 

Attentes en automne

 

 

Vigie092020attente

 

 

L’attente dans la nuit, l’attente du mardi, l’attente des belles heures encore me tend, se retend, me retend, se détend et se retend autrement quand survient le moment.

 

Dans la chambre Bevinda fredonne ses mélopées de jasmin.

 

Le ciel gris du dehors rehausse l’or du dedans.

 

Nul coup de feu ne perturbe les bois car c’est jour de relâche, jour sans chasse, jour de paix.

 

Seules tremblent les moustaches du chat qui rêve et les cordes de la guitare sous les doigts du musicien.

 

L’attente du matin, l’attente du mardi, l’attente qui prend fin se détend dans l’accueil du moment : le bel automne est là.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.