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La cueillette des morilles (2)

 

 

Vigieavril202109

 

 

Cette fois, on quitte rapidement le sentier principal pour explorer tant bien que mal un petit pré excessivement pentu au bout duquel je découvre un nouveau layon.

 

Il n’existe aucune règle attestée selon laquelle les champignons en général et les morilles en particulier poussent dans les endroits les plus pentus, les plus glissants, les plus impraticables. Je dois même avouer n’en avoir jamais trouvé que dans des endroits particulièrement accessibles, en lisière ou dans des sous-bois plats. Je me dis néanmoins, peut-être à tort, que si ces lieux où il n’est pas très agréable de se promener ne sont pas davantage fréquentés par les champignons, ils ont en revanche toutes les chances d’être moins systématiquement ratissés par leurs prédateurs, les ramasseurs. C’est ainsi que me voici une fois encore occupé à dégringoler le cours d’un ru envahi par les ronces et au bord duquel, après m’être spectaculairement cassé la figure, je trouve une grenouille.

 

Je me dis, peut-être à cause de ma chute, ou bien à cause de cette terre trop glaiseuse et couverte de ronces, que c’est pas ici que je trouverai des morilles. Ce genre de sentiment relève pour une petite part de l’observation empirique et de connaissances vaguement scientifiques sur les terrains de prédilection des champignons (en l’occurrence on recherche des zones humides et semi-ombragées où la terre est restée meuble), et pour une bonne part d’instinct, d’intuitions et d’un fatras de superstitions.

 

Voici cependant la première morille, que je trouve à l’endroit même où je suis passé hier, bien en évidence au bord du chemin ; puis en voici une autre, et une autre encore un peu plus loin… Ce premier spot se trouve dans un de ces lieux bien accessibles à propos desquels je m’étais dit qu’on devrait trouver des morilles (et ce d’autant plus qu’y poussent des oreilles de cochon, que je ramasse aussi, et qui sont un indice de présence fiable des morilles).

 

Les deux heures de marche d’hier avaient bien préparé cette rencontre, qui me procure une joie profonde et discrète : je ne me mets pas à aboyer, je me contente de me pencher et de faire mon travail de cueilleur, sans m’acharner car ce n’est pas grave si je laisse passer quelques morilles (il faudra prévoir au retour un temps assez long de nettoyage et de préparation), mais en regardant tout de même avec beaucoup d’intensité. Je prends aussi la peine de photographier ce petit bouquet qui semble admirer la vue (c’est la première image de « La Vigie du Villard en avril 2021 ») pendant que Rimski joue dans le ruisseau.

 

Il y a là des morilles dites « vulgaires » d’un beau blond, et quelques morilles coniques beaucoup plus sombres (ce sont les plus goûteuses). Je me demande si elles sont toutes sorties par miracle dans la nuit ou bien si elles étaient déjà là hier. Je me demande si ma chute est pour quelque chose dans leur apparition – puisque d’une manière générale tout ce qu’on expérimente de beau et de bon dans la vie se fait à l’improviste et nécessite de choir de son piédestal. Le chant d’un rouge-gorge souligne mon triomphe. Rimski, jaloux de l’intérêt que j’accorde au sol, s’interpose en jappant. Il veut que je le regarde, que je le cueille aussi, il tente de me voler le sac de morilles pour que je le poursuive…

 

Ce jour est important. Dorénavant j’attendrai le printemps avec autant d’impatience que l’automne : seuls les cueilleurs de champignons, et parmi eux ceux qui ont la chance d’avoir, comme on dit, leurs coins à morilles, peuvent comprendre ce genre d’impatience.

 

Il conviendrait aussi de dire ici à quel point le regard que l’on porte sur la forêt avant et après avoir trouvé le champignon désiré diffère. On regarde soudain avec frénésie : ce qualificatif ne s’applique donc pas seulement à l’odorat, au goût, au plaisir de mordre ou aux plaisirs de la chair – toutes ces sensations si proches de l’animal – mais aussi à la vue, qui est pourtant la façon la plus distante d’appréhender le monde.

 

Je regarde avec frénésie, dis-je, sans distraction aucune, fixement. J’ai imprimé dans ma paupière la silhouette espérée : si la moindre forme entrant dans mon champ de vision coïncide, elle sera aussitôt identifiée.

 

Il y a un autre aspect du mystère de la cueillette qu’il faut aborder, c’est qu’à l’extrême concentration des champignons en cercles de sorcière ou en motifs plus incertains succèdent de larges pans de territoire où l’on ne trouve plus rien, mais où l’attention ne saurait se relâcher. Si la totalité du sous-bois était couverte de champignons, ce serait certes formidable pour la cuisine mais, sur le plan de l’expérience du cueilleur, peut-être moins intense. Cela virerait au supermarché. On n’aurait plus le plaisir de la traque, de la surprise.

 

Voici cependant un deuxième spot, avec là encore quelques beaux spécimens pas encore dévorés par les longues limaces anthracites qui les cernent. Le bouquet toutefois semble isolé, un autre ramasseur est peut-être passé dont on croit deviner les traces ; il n’aura eu aucun mal à repérer les champignons en ce lieu où la végétation ne les cache guère, aussi vais-je fouiner du côté des hautes herbes, où je ne trouve rien. Qu’importe : ce sol leur convient, il fait donc redoubler de vigilance.

 

Je tente d’élargir mon champ de vision, car on ne peut pas tout parcourir ainsi au scanner, brindille après brindille. Je pars du bas du ravin et je remonte à rebrousse-feuilles. Si je glisse à nouveau et que je me retrouve par terre, comme je viens de le faire, je considère que c’est bon signe ; d’une manière générale je considère toute perception comme un bon signe. C’est ainsi qu’on progresse sur le chemin du bois, sur le chemin de soi, qu’on progresse dans la vie !

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.