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Ce fut un avril pluvieux de confinement et de mort, où la seule escapade permise au-delà des sentiers de La Table aura été un aller-retour à Lyon pour les funérailles de mon oncle Ludo, emporté bien trop tôt, et avec une rapidité qui laisse pantois, par un A.V.C.


Ce fut un mois heureux de balades forestières avec Rimski et de cueillette des morilles, où les nuages noirs d’anxiété auront été assez vite dispersés par le vent de vivre, la joie d’écrire et d’aimer.


En somme un mois de beauté fugace et fragile, un vrai mois de printemps.

 

 


 

 

 

La neige en avril

 

 

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Ce matin la lumière m’appelle à la fenêtre comme une bougie attire le papillon, à ces trois différences majeures que c’est le jour, que je ne suis pas un papillon et que la beauté du spectacle qui s’offre à moi m’éblouit sans me brûler. Un prunier en fleurs dans un paysage lui-même saupoudré de neige n’évoque plus l’hiver : c’est plutôt comme si la floraison printanière avait gagné les prés, les clôtures, les bouleaux, les saules marsault, les châtaigniers, les arbres morts, les toits des maisons et jusqu’à l’air où papillonnent encore de petits flocons légers comme des pétales. Mais à mesure que la lumière du matin rallume le jardin on remarque en outre que cette fine couche de neige ne masque les couleurs que pour mieux les révéler, un peu comme dans certains tableaux abstraits d’Hans Hartung. Le jaune très pâle des primevères, le jaune plus vif des forsythias, le rose tendre des cognassiers du Japon, le blanc cassé des fleurs du Prunier transparaissent sans qu’on distingue plus aucun détail – les fleurs du prunier, surtout, ainsi délicatement soulignées d’un liseré plus clair, semblent encore plus riches que d’ordinaire. Quand on rajoute sur tout ça un ciel bleu pâle orné de grands nuages crémeux, vieux rose, couleur de héron cendré ou franchement blancs, la silhouette arrondie de Bramefarine qui dort encore dans la pénombre comme pour mieux faire ressortir, au fond du paysage, la ligne éclatante de la Chartreuse au soleil, et cette perspective si nette et si attirante tout là-bas du côté du Vercors, on comprend d’une part qu’il est difficile de quitter la fenêtre pour aller vaquer à ses occupations, quelles qu’elles soient, et d’autre part que voyager, aller à la rencontre du monde, n’est plus tellement nécessaire puisque c’est le monde qui s’offre à nous – encore que tant de beauté matinale donne finalement envie de repartir, sinon bien loin, au moins dans les champs et les bois en compagnie du bon chien blanc qui n’attend que cela...

 

(Une heure après, on regarde les crocs blancs de Rimski s’attaquer aux stalactites de glaces qui dessinent elles-mêmes au-dessus du Nant une grande mâchoire étincelante, et des métaphores comme « les dents du givre » ou « les mâchoires de la lumière » prennent soudain tout leur sens.)

 

 


 

  

 

Matins de neige

 

 

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            En trois jours le blanc du poirier a tourné, criblé de vert, défait comme névé au soleil : quelle surprise ce matin de le revoir blanc comme au premier jour d’avril ! Puis je m’avise que c’est le paysage tout entier qui est redevenu blanc, et la fenêtre de toit avec lui… Il neige à petits flocons. Arbres et arbustes croulent sous le poids des feuilles et de la neige. En fin de matinée le poirier a déjà reverdi. Par la fenêtre apparaît, toute cernée de nuages gris et criblée de grêle, la cime fleurie du poirier.

 

 


 

 

 

La marche au pied

 

 

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Ciel blanc éblouissant, prés vert pâle, une petite brise ni fraîche ni tiède agite un peu les herbes et fait trembler le poil du chien. On avance aujourd’hui à pas lent mais régulier, car on travaille la marche au pied, avec un certain succès car Rimski a compris ce qu’on attend de lui et se plie sans trop rechigner à ce qui n’est sans doute à ses yeux qu’un caprice parce qu’il sait qu’il obtient en échange le plaisir d’aller creuser un trou dans la terre noire retournée par les sangliers et puis, in fine, quand nous serons arrivés au grand pré (après avoir soigneusement évité de s’approcher de la maison du voisin territorial qui, l’autre jour, était allé jusqu’à siffler le chien pour avoir le plaisir de nous envoyer paître une nouvelle fois), ce moment où l’on dit « liberté », où l’on enlève la laisse et où il est possible de courir, de renifler, de zigzaguer tout son saoul.

Je m’assois au centre du pré, attentif à toute approche de bipède ou d’animal (à l’arrivée un renard s’est enfui), prêt à le rappeler et à le remettre en laisse, mais pourtant détendu car je commence à le connaître et à lui faire confiance.

Cela n’empêche pas, bien au contraire, de savourer tous les chants du printemps, les couleurs tendres des jeunes coucous, le rose profond des orchidées, l’insouciance du moment.

Rimski vient se coucher près de moi et mastique le bout de bois clair que je lui ai donné comme s’il s’agissait d’un os.

Le soleil soudain passe à travers les nuages.

Tout éblouit.

 

 


 

 

 

Pariétales

 

 

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Des heures durant je travaille sous les combles pendant que les enfants jouent, et leur présence tonitruante ne me distrait pas (dans le casque Coltrane annihile tous les autres sons) mais me rassure. Puis, ce Vingt Avril, un peu avant, un peu après minuit, je lance la parution de Pariétales, le deuxième livre de ma collaboration avec Jérôme.

 

Tout le mois aura été marqué par les nuits courtes passées à peaufiner la mise en page et le texte, sur lesquels je continue à revenir dans les jours et les nuits qui suivent. Je constate avec étonnement qu’il m’aura fallu attendre presque neuf ans avant d’aboutir à ce petit volume, alors que les poèmes qui en constituent la principale trame – les notes prises en Dordogne au printemps 2012 – ont été le premier texte publié de mon retour à l’écriture, avant même L’éloignement, sur le site de l’ « atelier géopoétique du Rhône ».

 

Je ne sais pas si c’est la conscience du temps passé qui m’a soudain affolé, ou bien la seule envie de fêter comme il se doit le soixante-dix-septième anniversaire de la naissance de ma mère, ou encore la nécessité de publier d’une façon ou d’une autre ces textes-là avant de pouvoir travailler notamment au Roman de Madère – toujours est-il que je me sens, comme chaque fois, étrangement vidé, avec un mélange de soulagement, de tristesse (parce que j’ai conscience de la vanité de cet acte) et de joie (parce que c’est fait et que je ne pouvais pas ne pas le faire).

 

 


 

 

 

Balade d’avril

 

 

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Comme on perd vite pied quand on est de tempérament inquiet : il suffit d’un mot, d’une image qui, ayant fait resurgir la présence toujours active d’un effondrement qui, quoi que contré par une puissante secousse de reconstruction, ne peut que poursuivre son cours – et l’on se retrouve à pleurer dans la cave en répétant absurdement que « la villa doit être occupé » et qu’on voudrait « retourner à la mer, là où l’amour s’en est allé… »

Il suffit d’autres mots, d’autres images, et de repartir à l’abade pour que tout cela ne semble plus qu’un mauvais rêve, de peu de poids face à la réalité.

 

C’est un samedi de grand soleil , avec des fleurs partout, des pâquerettes, des pissenlits, et de jolis bosquets de barbarées communes jaune tendre que les abeilles adorent ou de mâche doucette aux minuscules fleurettes gris bleu. Le chant du rouge-gorge et de la mésange noire accompagne la  montée du sentier creux et boueux, cependant que résonnent les cloches de l’église et qu’on entend passer un nombre anormal de voitures sur la route en contrebas : on en conclut qu’il s’agit sans doute d’un mariage à l’église de La Table, car il fait trop beau pour un enterrement.

 

Ces petites étoiles blanches qui poussent en grappes à côté des sceaux de Salomon sont de l’aspérule odorante, à la délicate odeur de vanille – et ces petites fleurs violacés, du lamier pourpre, une sorte d’ortie rouge qui, paraît-il, se mange et a un goût de champignon. L’ellébore fétide, dit Elodie, c’est du poison, et cette espèce de grande plante pleine de feuilles duveteuses en étoile qui pousse dans le mur, c’est de la molène lychnite, qui dégage d’abord une odeur piquante, corpulente, peu végétale, qui s’atténue vite au profit d’une légère odeur de verdure.

 

On débouche enfin au chef-lieu de La Table où se presse une foule importante – pour ce qui n’est finalement pas un mariage mais bien un enterrement. On passe discrètement, puis on remonte en transpirant franchement jusqu’au hameau de Lonsemard.

 

Le champ que l’on cherchait est ici. On s’y assoit. Il y a des lieux où, d’emblée, on se sent bien, on se sent accueilli : ainsi de ce hameau, de ce pré ouvert protégé par une belle haie, où l’on rêve de s’installer...

 

 


 

 

 

La cueillette des morilles (1)

 

 

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Hier Nathalie et Laurence ont trouvé des morilles. Une belle grappes de belles morilles blondes, une belle cueillette, vraiment, faite par hasard à l’endroit même où je cherchais tantôt en me disant que si j’étais moi-même morille, j’y pousserais volontiers…

 

Aujourd’hui il pleut. C’est une douce pluie de printemps qui lave la poussière, fait ressortir les odeurs, les jeunes pousses et les escargots, et donne plus envie encore de repartir fouiller les berges.

 

Je pars d’un bon pas, sans guère laisser à Rimski le temps de renifler, et nous dévalons en zigzagant le chemin boueux qui mène à la rivière. Ce n’est pas seulement la perspective de ramasser des morilles qui me fait courir, même si je les adore ; ce que je cherche, ce que je trouve sitôt parvenu dans ces fourrés recouverts d’ail des ours sur lesquels je me penche avec une telle attention que Rimski, par jalousie, se met à aboyer, c’est une certaine qualité de présence à laquelle je n’accède pas sans ce genre de prétexte.

 

Lorsque je me promène pour rien, parce qu’il faut sortir le chien ou bien pour prendre l’air, je ne vois souvent pas grand-chose. Je reste là-haut, à environ 1,70 mètres du sol, rapidement repris par toutes sortes de songeries secondaires. Si je m’arrête, si je m’embusque, si j’écris, c’est déjà beaucoup mieux. Mais si je cherche des champignons, c’est encore une toute autre histoire. Mon regard vague à la fois s’élargit et s’aiguise, comme si je devenais capable de voir l’ensemble (des masses de formes floues oscillant entre le marron et le vert dont le miroitement donne le tournis) et le détail (cette limace d’un joli noir luisant, cet escargot jaune vif, ce petit caillou dont la blondeur a failli me tromper…). Je suis bien obligé de me pencher, et je retrouve alors des sensations remontées de ce temps de l’enfance où j’étais à la bonne hauteur pour cueillir les champignons… Le plaisir que j’éprouve alors est si vif que je ne ressens même pas le besoin de le fixer par un texte (je n’écris qu’après coup, en guise de prolongement – sur le moment ç’aurait été une perte de temps).

 

Ainsi je dévale au fond du ravin, je remonte le long du ruisseau, je m’égare en suivant un layon épuisant puis une piste le long de laquelle l’exploitation forestière a ruiné le sous-bois. Après deux heures d’une progression souvent pénible je ramasse enfin un bois de cerf (que Rimski veut me voler) et un fémur (que je lui donne). Je rentre sous la pluie, bredouille et ravi.

 

 


 

 

 

La cueillette des morilles (2)

 

 

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Cette fois, on quitte rapidement le sentier principal pour explorer tant bien que mal un petit pré excessivement pentu au bout duquel je découvre un nouveau layon.

 

Il n’existe aucune règle attestée selon laquelle les champignons en général et les morilles en particulier poussent dans les endroits les plus pentus, les plus glissants, les plus impraticables. Je dois même avouer n’en avoir jamais trouvé que dans des endroits particulièrement accessibles, en lisière ou dans des sous-bois plats. Je me dis néanmoins, peut-être à tort, que si ces lieux où il n’est pas très agréable de se promener ne sont pas davantage fréquentés par les champignons, ils ont en revanche toutes les chances d’être moins systématiquement ratissés par leurs prédateurs, les ramasseurs. C’est ainsi que me voici une fois encore occupé à dégringoler le cours d’un ru envahi par les ronces et au bord duquel, après m’être spectaculairement cassé la figure, je trouve une grenouille.

 

Je me dis, peut-être à cause de ma chute, ou bien à cause de cette terre trop glaiseuse et couverte de ronces, que c’est pas ici que je trouverai des morilles. Ce genre de sentiment relève pour une petite part de l’observation empirique et de connaissances vaguement scientifiques sur les terrains de prédilection des champignons (en l’occurrence on recherche des zones humides et semi-ombragées où la terre est restée meuble), et pour une bonne part d’instinct, d’intuitions et d’un fatras de superstitions.

 

Voici cependant la première morille, que je trouve à l’endroit même où je suis passé hier, bien en évidence au bord du chemin ; puis en voici une autre, et une autre encore un peu plus loin… Ce premier spot se trouve dans un de ces lieux bien accessibles à propos desquels je m’étais dit qu’on devrait trouver des morilles (et ce d’autant plus qu’y poussent des oreilles de cochon, que je ramasse aussi, et qui sont un indice de présence fiable des morilles).

 

Les deux heures de marche d’hier avaient bien préparé cette rencontre, qui me procure une joie profonde et discrète : je ne me mets pas à aboyer, je me contente de me pencher et de faire mon travail de cueilleur, sans m’acharner car ce n’est pas grave si je laisse passer quelques morilles (il faudra prévoir au retour un temps assez long de nettoyage et de préparation), mais en regardant tout de même avec beaucoup d’intensité. Je prends aussi la peine de photographier ce petit bouquet qui semble admirer la vue (c’est la première image de « La Vigie du Villard en avril 2021 ») pendant que Rimski joue dans le ruisseau.

 

Il y a là des morilles dites « vulgaires » d’un beau blond, et quelques morilles coniques beaucoup plus sombres (ce sont les plus goûteuses). Je me demande si elles sont toutes sorties par miracle dans la nuit ou bien si elles étaient déjà là hier. Je me demande si ma chute est pour quelque chose dans leur apparition – puisque d’une manière générale tout ce qu’on expérimente de beau et de bon dans la vie se fait à l’improviste et nécessite de choir de son piédestal. Le chant d’un rouge-gorge souligne mon triomphe. Rimski, jaloux de l’intérêt que j’accorde au sol, s’interpose en jappant. Il veut que je le regarde, que je le cueille aussi, il tente de me voler le sac de morilles pour que je le poursuive…

 

Ce jour est important. Dorénavant j’attendrai le printemps avec autant d’impatience que l’automne : seuls les cueilleurs de champignons, et parmi eux ceux qui ont la chance d’avoir, comme on dit, leurs coins à morilles, peuvent comprendre ce genre d’impatience.

 

Il conviendrait aussi de dire ici à quel point le regard que l’on porte sur la forêt avant et après avoir trouvé le champignon désiré diffère. On regarde soudain avec frénésie : ce qualificatif ne s’applique donc pas seulement à l’odorat, au goût, au plaisir de mordre ou aux plaisirs de la chair – toutes ces sensations si proches de l’animal – mais aussi à la vue, qui est pourtant la façon la plus distante d’appréhender le monde.

 

Je regarde avec frénésie, dis-je, sans distraction aucune, fixement. J’ai imprimé dans ma paupière la silhouette espérée : si la moindre forme entrant dans mon champ de vision coïncide, elle sera aussitôt identifiée.

 

Il y a un autre aspect du mystère de la cueillette qu’il faut aborder, c’est qu’à l’extrême concentration des champignons en cercles de sorcière ou en motifs plus incertains succèdent de larges pans de territoire où l’on ne trouve plus rien, mais où l’attention ne saurait se relâcher. Si la totalité du sous-bois était couverte de champignons, ce serait certes formidable pour la cuisine mais, sur le plan de l’expérience du cueilleur, peut-être moins intense. Cela virerait au supermarché. On n’aurait plus le plaisir de la traque, de la surprise.

 

Voici cependant un deuxième spot, avec là encore quelques beaux spécimens pas encore dévorés par les longues limaces anthracites qui les cernent. Le bouquet toutefois semble isolé, un autre ramasseur est peut-être passé dont on croit deviner les traces ; il n’aura eu aucun mal à repérer les champignons en ce lieu où la végétation ne les cache guère, aussi vais-je fouiner du côté des hautes herbes, où je ne trouve rien. Qu’importe : ce sol leur convient, il fait donc redoubler de vigilance.

 

Je tente d’élargir mon champ de vision, car on ne peut pas tout parcourir ainsi au scanner, brindille après brindille. Je pars du bas du ravin et je remonte à rebrousse-feuilles. Si je glisse à nouveau et que je me retrouve par terre, comme je viens de le faire, je considère que c’est bon signe ; d’une manière générale je considère toute perception comme un bon signe. C’est ainsi qu’on progresse sur le chemin du bois, sur le chemin de soi, qu’on progresse dans la vie !

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.