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Janvier2021 Rimski 01

 

 

Janvier 2021 fut le mois de l’arrivée au Villard de Rimski, notre Samoyède, deux ans et demi après la mort de ma chienne Patawa (et alors que j’avais juré ne plus jamais avoir de chien), et plus de vingt-trois ans après que Nathalie (sa maîtresse officielle) et moi-même, jeunes mariés encore étudiants à Lyon, en eûmes formulé le rêve.

 

Janvier 2021 fut le mois des longues averses de neige, des escapades heureuses sur les chemins alentour avec Rimski, Élodie, les enfants – tous embarqués dans cette barque de bonheur fragile du Villard, que le malheur du monde et la grande crise en cours ne ballotaient qu’à peine …

 

 


 

 

 

L’arrivée de Rimski

 

 

Janvier2021 Rimski 02

  

 

Avant que ne meure ma chienne Patawa (le 11 juillet 2018, après dix-sept années d’un irréprochable compagnonnage que, probablement, seuls les bipèdes ayant vécu pareille expérience avec un quadrupède peuvent comprendre), j’ai juré que je n’aurais plus jamais de chien.

 

J’avais de très bonnes raisons.

 

Laissons de côté la peine du moment, ainsi que toutes les raisons pratiques et financières qui sont innombrables, imparables, et tellement raisonnables qu’il suffit de voir le nombre d’humains qui possèdent des chiens pour comprendre à quel point nous sommes une espèce rétive à la raison ; mon refus avait d’autres motifs.

 

D’abord, j’avais (et je conserve) la hantise de voir l’animal auquel, inévitablement, je me serais attaché (dieu sait si mon cœur d’autiste est prompt à l’embrasement) se faire attaquer, blesser, lacérer, tuer peut-être sous mes yeux par un congénère agressif – ou bien que lui-même attaque et blesse un autre animal. Patawa avait été ainsi victime de deux bergers allemands, d’un gros boa, d’une mygale, de la chienne de nos voisins qui ne la supportait pas et qui lui avait un peu ouvert le ventre – je n’osais plus traverser avec elle les villages où je craignais la présence de chiens en liberté. Je me souviens aussi du petit Alexandre, aujourd’hui jeune adulte, qui pleurait pendant que le labrador Ulysse mordait au sang son propre labrador sans que je sache quoi faire. Je ne supporte pas cette violence des chiens. Je ne la supportais pas déjà dans Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt, je la supporte encore moins dans la réalité. J’ai bien trop peur, disais-je, de ces agressions, pour reprendre volontairement un chien (pour Patawa cela n’avait été qu’en partie volontaire, puisque nous l’avions recueillie tout jeune chiot, abandonnée sur le parking d’un supermarché de Cayenne où elle était promise à une mort imminente).

 

Je disais par ailleurs ne pas aimer les chiens parce qu’ils sont bruyants et sentent fort mauvais, alors que j’ai l’odorat sensible et, surtout en promenade, le goût du silence. Combien de fois une balade en montagne avait été en partie gâchée par la fuite, puis les aboiements intempestifs de Patawa, qui suivait les pistes de toutes les bêtes (en aboyant) et se perdait ensuite (et hurlait de plus belle) ?

 

C’était aussi une question de fidélité à celle qui devait rester ma seule chienne, et l’expression obstinée d’un refus de s’inscrire à nouveau dans ce cycle infernal du temps canin qui passe encore plus vite que le temps humain – il me revient toujours en tête, ce poème de Follain, « Chien aux écoliers » : « Il est vieux, car il a leur âge ». Trop cruel pour moi.

 

Ce soir pourtant, dans quelques heures (j’écris ces lignes pour passer le temps) va arriver ici-même un Samoyède de deux mois appelé à devenir une bête de trente kilos capable de courir dix heures sans s’arrêter, de sauter à plus de deux mètres de hauteur – un chien de traîneau de type primitif, réputé pour son affection et sa beauté mais pas moins exigeant qu’un Husky, un Malamute, et resté assez proche du loup…

 

Comment en suis-je arrivé là ?

 

Je dois préciser que je ne me suis pas parjuré car Rimski n’est pas, ne sera pas, mon chien – mais celui de Nathalie, dont je suis (je le précise pour les rares lecteurs qui ne seraient pas au courant) séparé, et avec qui je ne partage plus que le toit, l’éducation des enfants, l’organisation de la vie quotidienne et une sorte de complicité sororale (il faudra donc ajouter à la liste : un chien – le sien).

 

Tout est parti d’une plaisanterie, dont on saura bientôt si elle a bien ou mal tourné. J’avais fait croire à Nathalie que, pour son anniversaire, je voulais lui offrir ce Samoyède dont nous avions rêvé lorsque nous étions étudiants à Lyon, et que nous considérions tous deux comme le plus beau chien du monde tant sa qualité de Nordique le situait à nos yeux en lisière du champ canin ordinaire : il hurle comme un loup plus qu’il n’aboie (nuançons – son aboiement, quand il veut jouer, est alors si aigu et si déplaisant qu’on le surnomme la « pintade des neiges »), son pelage épais est presque sans odeur (autonettoyant, comme chez le chat), et son intelligence n’a d’égale que sa gentillesse (parait-il, mais relisant après coup ces notes je ne peux que confirmer). J’avais effectué quelques recherches pour étayer ma blague, me prenant finalement au jeu, mais la rareté des Samoyèdes en France m’en avait bien vite dissuadé. Ma plaisanterie, toutefois, fut si bien prise au sérieux qu’elle généra une grande déception et, dans les mois qui ont suivi, de nouvelles recherches, d’interminables débats sur notre capacité à accueillir et à élever dans de bonnes conditions pareil animal, des nuits blanches, de grandes inquiétudes, moult lectures et coups de téléphone...

 

Les raisons raisonnables et les craintes sont tombées une à une.

 

Contre les chiens dangereux, on prendra un bâton, une bombe lacrymogène, des cours de dressage ; pour l’organisation quotidienne, je sécuriserai le jardin et je construirai un enclos pour éviter qu’il ne fasse trop de dégâts les premiers temps (c’est fait – et, au jour où je relis trois semaines plus tard, défait) ; Nathalie le sortira tôt le matin et tard le soir, et moi dans la journée sitôt que je pourrai (je ferai les allers-retours sitôt finis les cours) ; Nathalie et Éric se chargeront de lui offrir chaque week-end et pendant les vacances les grandes randonnées qui lui sont nécessaires ; et puis, bien sûr, je le garderai lorsqu’elle ne pourra pas le prendre, et les week-ends de la première année parce qu’il sera trop petit…

 

Il y a eu les échanges avec les éleveurs, le vendeur, la gageure du choix du nom (année en « r » – quelles que soient les contraintes on appellera son éventuel compagnon Korsakov…), les lectures spécialisées, la construction de l’enclos, l’achat des jouets, croquettes, coussin et autres bricoles indispensables au culte canin, & chez moi toutes les manifestations typiques des « intérêts spécifiques » de l’autiste.

 

Ce samedi, aujourd’hui, tout est en place. L’enclos, le chenil, le corral occupe tout le salon, et les chats s’habituent à emprunter la planche au-dessus de l’escalier pour rejoindre leur gamelle mise hors de portée du chien. J’attends Nathalie, partie avec Éric quelque part en Drôme chercher le chiot que nous avons vu grandir en vidéo et qu’elle-même est allée choisir sur place le mois dernier.

 

Passent Martin, Laurence, Arsène, River, tournent Léo, Clément et l’horloge : lorsqu’enfin les voici à la nuit tombée, c’est tout le Villard qui se presse autour de la crèche, pardon, de l’enclos, pour saluer la merveille qui n’en mène pas large.

 

Je le prends dans mes bras et je sens que rien ne pouvait mieux marquer l’ouverture de cette nouvelle phase de nos vies qui, malgré la pandémie et toutes les incertitudes qui rôdent, ont pris, depuis le premier confinement et ma rencontre avec Élodie (trois syllabes qui sonnent à merveille, c’est le dit du Salut !), une tournure inattendue.

 

Rimski, c’est la grâce de l’inattendu !

 

 


 

 

 

Premières marches

 

 

Janvier2021 Rimski 03

  

  

 

On n’avait pas ressenti un tel froid depuis longtemps. Ça pique, ça fouette, ça brûle les narines et les poumons, ça lave l’esprit, et l’on reprend conscience de ce que c’est que vivre. La maison est une coque de noix prise dans la glace. Rien ne bouge, si ce n’est quelques mésanges dans le poirier givré – et ce drôle de névé qui danse à mes côtés.

 

J’avance à pas prudent sur le chemin verglacé tout en tenant la laisse (plus tard, avec un loup de trente kilos, l’opération sera sans doute bien plus délicate). Après la grisaille de ces derniers jours un grand soleil froid brille sans éclat sur le paysage pastel dans le ciel bleu très pâle que ne raye plus aucun avion – juste, de temps à autre, une fumée discrète, le passage d’un pic. Gris bleutée à peine crayonnée sur un lavis rosé, la montagne est si belle que je voudrais pouvoir en fixer l’image sous mes paupières pour tout le reste de l’hiver (une photographie prise à la hâte ne pourrait rendre cela, je n’essaie même pas).

 

Dans le livre d’Herzog que je relis avec Élodie, il est question de vers de terre gelés qui se brisent comme du verre : c’est ce qui arriverait aussitôt si l’un d’entre eux se risquait en surface aujourd’hui.

 

Rimski a trouvé une coquille vide qu’il transporte dans sa gueule (il ne me la ramène pas du tout et je dois ruser pour la récupérer et vérifier qu’elle est bel et bien vide). Je me demande ce que deviennent les escargots qui hibernent sous la terrasse, par ce temps. La moindre fente, la moindre faille et c’est la mort.

 

J’appelle le chiot, et son nom proféré à voix haute forme un petit nuage, comme une bulle de bande dessinée ; puis je préfère me taire parce que parler fait mal aux dents.

 

Voici qu’il attrape la laisse et me promène comme le ferait un enfant. Le hasard de ses divagations me ramène devant la tombe de Patawa, où je me remets immanquablement à pleurer parce que je pense au compte à rebours qui s’est à nouveau enclenché et qui conduira inéluctablement de cette merveilleuse boule de poils floconneuse à une vieille bête décharnée qu’on enterrera ou brûlera tôt ou tard.

 

Et pourtant je ne suis pas triste, mais seulement bouleversé par la confiance spontanée que me témoigne ce petit Samoyède qui se trouve d’évidence chez lui dans notre pays de neige, et je rends grâce à l’hiver d’être cette année de nouveau si rude, si enneigé. Moi qui ne sortais plus guère voici que je cours avec lui, et lui aussi me court après, sans aucun bruit – ce que Patawa n’aurait jamais pu faire.

 

Il est frappant de constater à quel point l’adoption d’un chien ressemble à celle d’un enfant, avec ses veilles, ses inquiétudes, Nathalie se levant avant l’aube pour aller le sortir, moi occupé à la promenade sitôt rentré du travail, et surveillant aussi à distance grâce à l’ordinateur, comme autrefois avec l’écoute-bébé, si la bête en mon absence ne pleure pas (le premier jour, si ; mais dès le troisième jour je n’enregistre plus aucune plainte pendant tout le temps de l’attente). Je suis en cours, les élèves sont penchés sur leur devoir, et moi je mets discrètement les écouteurs pour savoir si tout va bien, j’entends le disque (Rimski-Korsakov, évidemment) que je lui ai laissé en boucle, mais ni pleurs, ni aboiements. Je suis soulagé. Après trois heures de solitude, je le retrouve tout tranquille dans le grand enclos que je lui ai construit – et que je déferai bientôt lorsque j’aurai compris qu’on n’enferme pas un Samoyède, qu’il ne le supporte pas, qu’il préfèrerait même risquer de se blesser plutôt que de ne pas tout faire pour s’échapper…

 

Il dort comme un chat, comme un bébé. Dana plusieurs fois est venue lui témoigner son amitié féline, mais ne comprend pas encore qu’il jappe pour dire son désir de jouer : communication inter-espèces difficile, premier contact – la grande aventure de la vie, encore mieux que Star Trek.

 

Nous sommes de nouveau dehors. Ballet des becs-croisés. Silence feutré traversé d’appels. Les tarins. Un vol de mésanges à longue queue. Rimski ne veut pas promener mais jouer : il attrape et mord sa laisse, couché dans la neige à mes pieds.

 

Bien sûr, je pense à ce vieux rêve que nous avions eu à Lyon, lorsque nous avions passé toute une journée en compagnie d’un Samoyède. Il y a quelque chose de très réconfortant à se dire que la séparation, que les changements de cap ne signifient pas la fin des rêves et que l’on peut s’entendre autrement. Ce chien-là aura finalement pour l’accueillir et prendre soin de lui deux papas, deux mamans, quatre enfants au moins, sans compter les amis et voisins (car Laurence et Annick se sont aussi proposées pour venir le promener) ainsi que trois chats – à défaut d’un autre compagnon canin qu’on finira peut-être par lui trouver.

 

J’ai lu, on m’a dit, qu’il fallait éviter de faire courir le chiot parce que cela pourrait entraîner divers problèmes de croissance ; malheureusement Rimski ne l’entend pas de cette oreille, qui dévale et remonte vivement le jardin enneigé. Courir dans la neige lui semble aussi naturel que, pour les mésanges, de pépier dans le prunier.

 

Ainsi on se court après, toujours en silence, moi bientôt gelé jusqu’aux os, lui insensible au froid.

 

Le Samoyède, l’ai-je dit, est un Nordique de type primitif, de très belle allure (je pense que chacun en conviendra), qui présente un mélange équilibré de sauvagerie et de douceur. Quand il attrape au vol la boule de neige que je lui lance on dirait un louveteau en chasse ; quand il se couche sur mes bottes pour ronger un morceau de bois ou sa laisse, c’est un chien de canapé (pourvu que celui-ci soit en neige). Il n’est pas blanc pur mais blanc cassé, très clair, juste ce qu’il faut pour qu’on ne le perde pas complètement de vue en hiver. Quand il se tapit dans la neige on ne voit que ses yeux et son museau noir. Il m’attrape la main, réclame une caresse, se met sur le dos et attend que je le flatte. Museau de renard, pattes d’ours aux énormes coussinets, douceur de chat : c’est le compagnon idéal pour la randonnée de la vie en hiver…

 

Tout de même, il ne faut pas que j’oublie qu’il n’est pas mon chien. Moi je dois, je devrais, je veux, je voudrais, je tenterai de rester en retrait, pas impliqué pour deux sous, n’écrivant d’ailleurs presque rien à son sujet – ce qui est difficile devant tant de beauté…

 

Le voici qui a déterré un reste de lépiote gelée. Il détale avec le chapeau dans sa gueule, et va le mastiquer. Comme le bébé qu’il est, il met tout à la gueule et mastique, ce qui nécessite tout de même une certaine vigilance de la part de son accompagnant (je n’ai pas dit « son maître »). Le ballon jaune que je déterre maintenant lui fait d’abord très peur : il le considère avec suspicion, le renifle, puis tente de le mordre. Le coup de pied que je donne ensuite dans l’objet manque me casser un orteil car, bien sûr, il est gelé, comme tout le reste ici.

 

Un ballon, un bâton, une petite avalanche de neige qui tombe du bouleau et le ballon qui roule depuis les hauteurs du jardin, tout devient un événement passionnant à vivre, on redécouvre le monde comme avec un enfant.

 

 


 

 

 

Dans les forêts de Sibérie

 

 

Janvier2021 Rimski04

  

 

Chaque jour désormais, ressortir. Il neige. Une corneille croasse. Le temps ralentit. À regarder ce louveteau blanc jouer dans la neige en silence, ma sensation d’avoir perdu une partie de l’ouïe s’en trouve encore accrue.

 

Silence sibérien.

 

Je n’exagère pas : c’est comme ça. Je n’avais plus vu notre havre savoyard ainsi depuis des lustres, peut-être même depuis le retour de Guyane.

 

Les flocons tombent au ralenti sur fond de sapins sombres. Rimski mastique une brindille, concentré sur le goût et l’odorat, tandis que je reste cantonné à la vue parce que je suis quand même un humain – mais quand il flaire l’odeur du champignon pourri, je flaire avec lui.

 

Crépitements. Croassements. Silence.

 

Une des choses que j’aime le plus chez le Samoyède est décidément son silence ; et puis, cette face d’ourson blanc, ce profil de renard polaire, avec juste les trois marques noires du museau et des yeux : une merveille.

 

Rentré entre deux cours je ne pensais rester qu’un moment, mais voici que l’averse de neige redouble et que, oubliant la montre, le travail, toutes les obligations ordinaires, je sens une irrépressible envie de repartir à travers champs en direction du Grand Creux – et quand je sens cela, je sais que la seule chose raisonnable est de céder sans perdre plus de temps.


Nous sommes en route.

 

Il y a juste avant le jardin de Joël un arbre tombé à terre dont Rimski adore mâchouiller les rameaux : allongé dans la neige il renverse la tête en arrière, comme pour hurler, un vrai loup dont les petits crocs aigus brillent à contre-jour…

 

Nous pénétrons dans la forêt : c’est la première fois. La forêt pendant une averse de neige est déjà un spectacle mystique, mais avec ce petit ours blanc qui slalome entre les arbres !...

 

« Rimski, tu veux voir le torrent ? » Voilà, nous dévalons, lui sur le ventre, et nous nous retrouvons au bord du Nant glacé qui gronde : encore une première fois. Le chiot semble soudain tout petit, qui n’ose traverser. Je lui montre le chemin mais il en cherche un autre, ne veut pas se mouiller, me considère depuis l’autre rive sans une plainte, puis finit par passer. Il prend la pause parmi les stalactites et traverse plus loin dans l’autre sens, avec un peu moins de crainte…

 

Lorsque, trois ou quatre jours plus tard, nous revenons avec Élodie et les enfants, le Nant n’est presque plus un obstacle. On se fraye un chemin entre le chaos des branches chargées de neige et le torrent en cru. Le Clan du Nant s’est reformé, s’est agrandi, reprend possession des lieux, de la grotte à l’intérieur de laquelle Rimski va se coucher. Le temps n’existe plus.

 

 


 

 

 

À la vie, à la mort !

 

 

Vigiejanvier2021 Rimski05

 

 

Parfois je pense au chiot arraché à ses frères et sœurs, avec lesquels il vivait en osmose il y a si peu de temps et qu’il ne reverra plus. Je vois bien que la présence de congénères de son espèce lui manque (il faut voir à quel point il est heureux lorsque, au hasard d’une promenade, nous croisons ce couple accompagné de deux grands chiens avec lesquels il peut jouer – couple en qui je reconnais bientôt les anciens propriétaires de ces deux Samoyèdes que nous avions recueillis au Villard il y a une dizaine d’années…). J’espérais que la chatte Dana qui, dès le lendemain de son arrivée, est venue se frotter à lui en ronronnant comme elle le faisait avec Patawa, lui tiendrait compagnie, mais sa vivacité et ses aboiements de chiot l’ont rapidement fait fuir : depuis, elle crache et fait le gros dos sitôt qu’il l’approche, et je crains autant ses coups de patte que ceux de Musique qui, l’autre jour, a bien failli le blesser à l’œil (Rimski dans mes bras, la paupière en sang, Nathalie en pleurs, le chat en fuite…) ; ce n’est pas demain que Dana dormira entre les pattes de ce démon, j’en ai peur.

 

Quand il vient mordiller mon mollet pour jouer, je me dois de lui faire comprendre que je ne suis pas un chien et que je ne peux pas accepter ça de lui (le tranchant de ses dents ne m’en laisse heureusement pas le choix, sinon je serais tenté de le mordre à mon tour et de le poursuivre à quatre pattes…) ; alors, je me pelotonne contre lui dans son coussin, je sens que cela lui fait du bien, et je constate qu’il se met à téter le tissu.

 

Régression animale, pour l’un comme pour l’autre – je ne m’attarde pas et le laisse dormir.

 

*

 

Parfois je pense au vieux chien qu’il sera tôt ou tard, assez tôt en vérité, dans dix ans seulement, les enfants alors seront adultes, mon père commencera à se faire vieux, le monde aura vieilli d’autant, et il faudra revivre ce cauchemar de la fin : son beau poil cotonneux aura jauni, ses dents se déchausseront, il marchera avec peine, fera sur lui, et je pleurerai comme je pleure déjà à cette idée. Il est bien cruel de s’imposer pareil supplice. Il est bien cruel, en fait, d’aimer, les bêtes comme les gens – car si on n’aime pas, certes, on vit moins, mais on souffre moins et on meurt moins, peut-être.

 

Par anticipation je retourne serrer dans mes bras en pleurant ce chien qui, donc, n’est pas le mien – que je n’appelle pas « mon chien », que je n’appelle pas du tout puisque de toute façon j’ai la gorge nouée – et qui m’accueille en me léchant les yeux (oui, c’est salé) puis le nez (arrête !), puis la bouche (beurk !) avant de regagner cet angle du séjour où les lauzes sont plus froides et qui était naguère le coin de Patawa…

 

 


 

 

 

Diborowska

 

 

Janvier2021 nuit

 

 

Je me rends à Diborowska pour essayer de trouver à Rimski une compagne ou un compagnon.

 

Le Russe qui me reçoit me montre sa ferme, où règne un joyeux bazar, et je m’installe dans son salon étrangement cossu (tapis et tentures partout) en compagnie d’autres invités. Il y a des Russes, des Sud-Américains, et Marcel Azzolla qui joue sur un énorme bayan noir qui ondule dans un bruit de tempête (je m’aperçois que c’est en fait une femme, que je rebaptise Marcelle).

 

Le Russe me parle de sa mère, toujours en vie et très âgée, et de Catherine Ribeiro qu’il a très bien connue au temps d’Alpes. Je regarde un cahier de son enfance où s’aligne une écriture appliquée et où ont été collés des exercices de plus en plus difficiles ainsi que des planches de bandes dessinées représentant des Samoyèdes.

 

Les chiots, que nous allons voir dans une sorte de champ, sont des samoyèdes croisés avec un tamanoir, semble-t-il : de drôles de bêtes... On parle de Tchernobyl en lavant d’énormes patates: on saura si nous avons été irradiés lorsqu’on apprendra qu’on a un cancer, dit-il. Je lui donne des nouvelles de Catherine Ribeiro...

 

 


 

 

 

Matin de neige

 

 

Vigiejanvier2021 Rimski06

 

 

Il est curieux de constater à quel point ce mois de janvier 2021 donne l’impression de renouer avec les débuts de l’installation au Villard, de ces premières années aux hivers si follement enneigés. Neige, et reneige, et reneige encore. Hier soir les flocons tourbillonnaient dans la bise et la lueur du réverbère, et on se disait que le départ du lundi serait difficile ; à l’aube c’est de nouveau la cérémonie du déneigement, le fer de la pelle qui racle le sol verglacé, les allers et retours entre deux murs de neige, pendant que Rimski creuse des tunnels, se laisse glisser sur le ventre comme un blanchon ou un manchot, puis quand même lassé et glacé retourne faire le guet sur la terrasse. On roulera très lentement dans ce paysage féérique en rendant grâce à la neige, à l’hiver, au jeune samoyède qui a repeint en blanc notre Sibérie savoyarde (peut-être aurions-nous eu des tempêtes de sable saharien si nous avions adopté un Slughi ?), ainsi bien sûr qu’à la grive d’en face.

 

Dans le bois le blanc de la neige semble bleu. Plusieurs hulottes chantent et chuintent toutes ensemble (ce qui fait un fameux raffut), auxquelles le chien silencieux ne prête pas plus attention qu’aux traces fraîches de chevreuils, de cerfs, de renards et de blaireaux qui permettent de lire à livre ouvert les va-et-vient récents et d’ordinaire cachés des bêtes. On aperçoit au loin les gyrophares du chasse-neige et les lumières de la maison qui paraît minuscule. Ici, assis, enfoui dans la neige et la nuit, à l’abri, on peut encore assez facilement desserrer l’étau du temps, presque oublier les menaces du monde.

 

 


 

 

 

La balade n’a pas été réussie

 

 

Vigiejanvier2019 Gelon

 

 

Bien sûr tout ne peut pas être toujours idyllique.

 

Après les longues averses de neige revient la pluie qui lessive tout. Je rentre en hâte pour emmener Rimski en promenade, persuadé que rien ne saurait plaire davantage au louveteau qu’une longue escapade au bord du Gelon. Pour partir au plus vite je veux passer par la porte-fenêtre qui mène directement au jardin, mais ma clé ne l’ouvre pas et il me faut refaire le tour par l’intérieur en laissant le chien à son excitation. Lorsqu’enfin j’ouvre le portillon qui, désormais, sépare la cuisine du séjour afin d’éviter les contacts non-désirés entre les chats et lui, je ne vois pas la grande flaque issue de son contentement et me retrouve avec les chaussettes pleines d’urine. Je me change. Nous voici prêts. Je sens alors dans la poche de mon blouson un liquide glacé : la bombe lacrymogène que j’emporte avec moi pour me prémunir contre une éventuelle attaque de chien errant (j’y ai depuis renoncé), vient de s’ouvrir ; quatre heures plus tard je sens encore une odeur de poivre qui me pique les narines…

 

Nous voici en route sous une pluie battante. Nous traversons le vaste replat où je faisais naguère courir Patawa, j’observe un moment le ballet d’un couple de pics épeiches, puis nous nous engageons sur le sentier transformé en torrent boueux. C’est à ce moment que Rimski commence à mordre mon pantalon en grognant, en jappant, sans que je comprenne au juste ce qui lui prend. Est-ce qu’il veut jouer ? Mais si je me baisse il me mordille de plus belle, ce qui n’a rien d’agréable et m’oblige à le gronder avant de repartir. Est-ce qu’il s’est fait mal à une patte ? Je ne vois rien. Nous voici au bord du Gelon, que j’ai rarement vu aussi tumultueux. Soudain Rimski disparaît. Je l’appelle, je m’affole, je crains un instant qu’il ne soit tombé à l’eau : je l’aperçois un peu plus haut, qui a commencé à rebrousser chemin ! Je comprends enfin son message : ce n’est pas parce qu’on est un Samoyède qu’on aime pour autant patauger dans la boue sous une averse glacée. Comme je n’ai aucune envie de remonter par ce mauvais sentier, je m’obstine à rejoindre la route en suivant le ruisseau. Morne marche de déplaisir partagé, Rimski ne ratant pas une occasion de me montrer sa désapprobation – tout en avançant quand même à mes côtés ; sitôt parvenu à la route, il part au pas de course, et c’est en courant et trempés jusqu’aux os que nous arrivons enfin au Villard.

  


 

 

 

Entre deux cours

 

 

Vigiejanvier2021 courir

 

 

Vendredi, fin de matinée : je marche avec Rimski sur la route déserte dont la débâcle et les averses récentes ont transformé de part et d’autre les ornières en deux petits torrents argentés, et dont le bitume sombre parcouru par un fin voile d’eau semble un miroir mouvant dans lequel se reflètent les fragments d’un grand ciel tourmenté.

 

Petite marche encore bien froide le long des prés encore bien blancs où l’herbe spongieuse n’apparaît que par bribes. En ce dernier jour de janvier marqué par la crainte d’un troisième confinement, on sent déjà quelque chose de printanier, à cause de cette vie qui pulse dans les torrents et les cris des geais. Rimski, ravi de pouvoir marcher sans efforts sur la route, mais tenu cette fois en laisse, trottine nonchalamment en attrapant au passage une bogue, une châtaigne, un morceau de bois, une pierre, et l’on dirait un enfant ainsi occupé à tout ramasser (je suis sûr qu’il regrette de ne pas avoir de poche pour pouvoir transporter et rapporter ces trésors).

 

Le voici qui nage dans la neige molle, flairant je ne sais quoi pendant que je regarde les petits nuages d’évaporation au-dessus du champ blanc, l’impressionnante masse de nuages gris qui vient prendre en étau le petit coin de ciel bleu apparu tout à l’heure, les silhouettes dénudées et très sombres des châtaigniers. Rimski mord sa laisse, pour jouer ou rentrer, m’arrachant à la contemplation des Bauges, là-bas en face, dont la vague soulignée de neige brille au soleil avec toute une mer de neige accrochée au sommet. Il accepte de continuer un peu en secouant sa laisse comme une proie. Il me faut interpréter ses mouvements : refus de la balade, ou refus de la laisse ? J’hésite, je veux imposer ma volonté : on continue avec la laisse, car même si personne à cette heure ne passe sur cette petite route de montagne je préfère rester d’autant plus prudent qu’il n’obéit pas encore au rappel.

 

On continue. On marche sur cette route noire. On pénètre dans le sous-bois presque noir, lui aussi, et naturellement je repense à toutes les fois où nous avons fait en famille cette promenade avec Patawa, avec Josette, et je nous revois tenant la chienne en laisse...

 

Ces derniers temps je rêve plus que jamais, je rêve encore d’elle chaque nuit, je retrouve sa présence bienveillante mais distante. Pas de larmes, juste le cœur qui se serre à cause de cette distance insurmontable, irréparable. Ma mère, me dis-je, n’aura pas connu Rimski, elle qui aimait tant Patawa et aurait tant aimé ce petit ours blanc...

 

Janvier s’achève. On ne sait pas vers quelle catastrophe les mois à venir nous mènent, mais je marche sur la route noire avec mon chien blanc. Je marche… et puis soudain à son invite je me mets à courir, à courir comme je ne le fais jamais, et nous dévalons la vallée, l’un criant, l’autre jappant, moi répétant à tue-tête, sans raison : « courir ! courir ! courir ! »…

 


 

 

 

Seuls sous la lune

 

 

Vigiejanvier2021 nuitRimski

 

  

Qu’il est étrange d’être là dans la nuit, seul sous la lune brouillée en compagnie de cette ombre blanche qui court en cercle autour de moi. Une chouette chuinte, toutes les maisons sont encore éteintes. Mon petit névé canin fantomatique et muet parvient à rendre presque joyeux ce moment qui pourrait être angoissant.

 

Il faut avouer que la cohabitation avec un Samoyède de deux mois et demi n’est pas de tout repos. Hier soir, comme je l’avais envoyé promener dans le jardin pour préparer la séance de cinéma rituelle à la Cave, j’ai eu la surprise de l’entendre gémir juste derrière la porte : il avait arraché la chatière extérieure, avait réussi à se glisser par le trou et se tenait devant moi avec les restes de la chatière autour du cou et toujours ce sourire samoyède qui lui donne un air si débonnaire, si humain, comme chez le mouton-paresseux (c’est bien là le seul point commun qu’on puisse trouver entre ces bêtes). Rimski est venu regarder avec nous le « Star trek » du vendredi, non sans déposer au préalable sur mon tapis une bouse ignoble qu’il avait dû préparer amoureusement toute la journée durant…

 

Nuit paisible ; puis, à cinq heures, des feulements de chats me réveillent : la couleuvre s’est glissée sous le portillon, semant la panique chez les chats ainsi que dans la panière à linge de la salle de bain. Il salue mon arrivée d’un petit jappement de joie, et nous voici bientôt dehors, seuls sous la lune, à zigzaguer entre les restes de neige et la terre noire…

 

Puis on rentre, je travaille presque une heure « Asturias » à l’accordéon, et je m’installe sur la grande table du salon avec Rimski à mes pieds, le thé à portée de main, l’encens qui fume, Albeniz dans le lustre (j’ai accroché une enceinte au-dessus de ma tête pour me repasser le morceau en boucle dans une version pour guitare que j’aime particulièrement). D’ici je peux voir les mésanges à longue queue et les tarins qui font des cabrioles dans le bouleau. Rimski a posé sa tête sur mes pieds et je le sens qui s’agite un peu, je l’entends respirer bruyamment et pousser parfois de petits gémissements comme le faisait autrefois Patawa (je suppose que tous les chiens ont le sommeil bruyant).

 

Un rêve le réveille en sursaut, il revient fourrer son museau contre moi, réclame des caresses, puis retourne se coucher à l’endroit le plus froid de la pièce, contre la baie vitrée (si je n’écoutais que son propre confort il est évident qu’il faudrait que je coupe le chauffage et ouvre les fenêtres).

 

Matin paisible. J’écris. Je mets au propre ces lignes de la « Vigie » en janvier. La paix qui règne de nouveau sur nos vies au Villard ne vient pourtant pas de l’écriture, ni de ce thé vert par ailleurs excellent, ni de cet encens naturel qui allège l’esprit, ni même de Rimski – mais d’ailleurs, d’en face, de la grive que j’aime et qui, même invisible, chante continûment à la fenêtre de mon cœur et embellit ma vie.

 

Je me lève (Rimski aussi), je vais à la fenêtre et la salue d’un signe de la main – en même temps que je salue Janvier qui se referme, et Février qui s’ouvre.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.