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À la vie, à la mort !

 

 

Vigiejanvier2021 Rimski05

 

 

Parfois je pense au chiot arraché à ses frères et sœurs, avec lesquels il vivait en osmose il y a si peu de temps et qu’il ne reverra plus. Je vois bien que la présence de congénères de son espèce lui manque (il faut voir à quel point il est heureux lorsque, au hasard d’une promenade, nous croisons ce couple accompagné de deux grands chiens avec lesquels il peut jouer – couple en qui je reconnais bientôt les anciens propriétaires de ces deux Samoyèdes que nous avions recueillis au Villard il y a une dizaine d’années…). J’espérais que la chatte Dana qui, dès le lendemain de son arrivée, est venue se frotter à lui en ronronnant comme elle le faisait avec Patawa, lui tiendrait compagnie, mais sa vivacité et ses aboiements de chiot l’ont rapidement fait fuir : depuis, elle crache et fait le gros dos sitôt qu’il l’approche, et je crains autant ses coups de patte que ceux de Musique qui, l’autre jour, a bien failli le blesser à l’œil (Rimski dans mes bras, la paupière en sang, Nathalie en pleurs, le chat en fuite…) ; ce n’est pas demain que Dana dormira entre les pattes de ce démon, j’en ai peur.

 

Quand il vient mordiller mon mollet pour jouer, je me dois de lui faire comprendre que je ne suis pas un chien et que je ne peux pas accepter ça de lui (le tranchant de ses dents ne m’en laisse heureusement pas le choix, sinon je serais tenté de le mordre à mon tour et de le poursuivre à quatre pattes…) ; alors, je me pelotonne contre lui dans son coussin, je sens que cela lui fait du bien, et je constate qu’il se met à téter le tissu.

 

Régression animale, pour l’un comme pour l’autre – je ne m’attarde pas et le laisse dormir.

 

*

 

Parfois je pense au vieux chien qu’il sera tôt ou tard, assez tôt en vérité, dans dix ans seulement, les enfants alors seront adultes, mon père commencera à se faire vieux, le monde aura vieilli d’autant, et il faudra revivre ce cauchemar de la fin : son beau poil cotonneux aura jauni, ses dents se déchausseront, il marchera avec peine, fera sur lui, et je pleurerai comme je pleure déjà à cette idée. Il est bien cruel de s’imposer pareil supplice. Il est bien cruel, en fait, d’aimer, les bêtes comme les gens – car si on n’aime pas, certes, on vit moins, mais on souffre moins et on meurt moins, peut-être.

 

Par anticipation je retourne serrer dans mes bras en pleurant ce chien qui, donc, n’est pas le mien – que je n’appelle pas « mon chien », que je n’appelle pas du tout puisque de toute façon j’ai la gorge nouée – et qui m’accueille en me léchant les yeux (oui, c’est salé) puis le nez (arrête !), puis la bouche (beurk !) avant de regagner cet angle du séjour où les lauzes sont plus froides et qui était naguère le coin de Patawa…