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 Vigiemars2021 00

 

 

Les ruisseaux se sont réveillés.

 

La voix la moins claire s’entrelace à la plus claire
comme se tressent leurs rapides eaux.

 

Pour qu’on me lie avec des liens pareils,
je veux bien tendre les deux mains.

 

Ainsi lié, je me délivre de l’hiver.

 

Philippe Jaccottet, Le dernier livre de Madrigaux

 

 


 

 

 

Deux images

 

 

Vigiemars2021 02

 

 

Après une nuit tempétueuse de vent et de grêle mêlés dans un vacarme parfois effrayant, je traverse les champs calmes couverts d’une fine couche de neige très lumineuse sur laquelle le chien blanc zigzague à sa guise, car il a grand besoin de se dépenser ; puis, dès que je vois la silhouette du chevreuil se profiler à l’orée du bois, presque irréelle tant elle se confond avec l’arrière-plan brun des feuilles mortes du dernier automne (me reviennent en tête certains autoportraits de Van Gogh dans lesquels le fond et le vêtement ont la même couleur), je rattache Rimski juste à temps, car l’animal détale alors devant nous, provoquant une petite crise d’hystérie canine…



Un jour, ces deux images du chien blanc courant dans la lumière de mars et du chevreuil brun sur fond brun auront le lointain des souvenirs de jeunesse, de voyage, de rencontres amoureuses, des souvenirs les plus précieux.

 

 


 

 

 

Le rocher

 

 

Vigiemars2021 03

 

 

Il y avait naguère en Guyane, au bord de ce sentier du Rorota où je me suis si souvent promené, un grand rocher qui s’avançait comme la proue d’un navire au-dessus de la canopée et donnait au-delà sur la plage dorée, l’océan jaunâtre. J’aimais m’y installer en compagnie de Patawa pour guetter les iguanes, les paresseux ou les vols de becs-en-ciseaux…


Lorsqu’en remontant j’ai vu ce rocher-là juste au dessus du Nant, il m’a semblé inévitable d’aller m’y asseoir, malgré l’humus détrempé qui couvre ici le rocher, malgré surtout l’averse de neige fine qui commençait à s’abattre sur nous et qui rendait la rapprochement avec la Guyane tout de même hasardeux.

 

Me voici donc embusqué au-dessus du torrent, seul en compagnie de Rimski, des fantômes du passé et de celle qui n’est pas là mais qui est là quand même.


Rimski dévale la pente du ravin, glisse dans la glaise, fait des cabrioles dans les feuilles, s’avance jusqu’au torrent puis remonte le plus vite possible se coller contre moi. On s’adosse l’un à l’autre. Les branches des sapins blanchissent. Le vacarme du torrent en contrebas ne couvre pas le petit crépitement de la neige. Rimski cherche la caresse qui apaise, qui sèche aussi, caresse entre mammifères pas si étrangers l’un à l’autre que cela au fond, caresse d’entraide et de complicité ; puis il repart fouiller parmi les feuilles, revient chercher ma main, accapare mon attention déjà bien focalisée sur lui.


Le monde, pendant ce temps, blanchit de plus belle. Quel excellent poste d’observation pour le regarder en proie à ce qui n’est pas un vieillissement mais un embellissement accéléré : quand je suis arrivé la pente du ravin était brune, la voici comme couverte d’écume. Les flocons sont si fins et si serrés qu’ils rebondissent au sol où ils forment peu à peu une couche de petites billes dures, brillantes et blanches comme la grêle mais en plus léger, plus erratique – on pense plutôt à des papillons ou des pétales.

 

Vacarme et grésillement au dehors, puis le silence qui s’installe au-dedans.

 

Avant de sortir j’avais la tête pleine de turbulences, et le sentiment d’avoir tant à faire qu’il était déraisonnable de m’octroyer cette promenade ; mais on n’a pas le choix de sortir ou non quand on vit avec un Samoyède… À peine ai-je pénétré dans ces bois, à peine ai-je commencé à me laisser aller au plaisir de la marche, que j’ai senti avec une évidence rassurante que j’avais l’après-midi, le printemps, la vie même devant moi, et absolument rien d’autre à faire que d’être là et de marcher avec mon chien et mes fantômes. Je sais que ce genre de détente peut se produire quand on part en balade, mais ce n’est pas systématique et, lorsque cela m’arrive, j’en suis toujours aussi étonné.


À un certain moment, juste avant d’arrive sur ce rocher, Rimski s’est éloigné et je me suis caché derrière un arbre comme je le fais de plus en plus souvent avec lui. Il ne savait vraiment plus où j’étais et, après un temps d’attente qui m’a paru interminable car je craignais qu’il ne se soit enfui, je l’ai vu passer ventre à terre devant mon arbre, visiblement affolé. Heureuses retrouvailles. Il paraît que c’est un bon exercice à faire avec son chien pour améliorer le « rappel naturel », mais j’y vois surtout un de mes jeux d’enfant préférés…

 

 


 

 

 

La guerre en Mars

 

 

 Vigiemars2021 04

 

 

Le blanc repart à l’assaut du vert et regagne en une nuit tout le terrain perdu : au matin la vallée est recouverte d’une épaisse couche de neige. Il neige à gros flocons : Rimski n’avait pas vu cela depuis ce qui doit paraître, à son échelle, un assez long temps, et file creuser des tunnels dans cette belle neige fraîche. Ce qui frappe cependant n’est pas la taille des flocons mais la clameur des oiseaux qui s’obstinent à chanter malgré l’averse : dans cette guerre de mars entre l’hiver et le printemps, ils occupent tout le champ sonore. Ils se taisent quand il pleut fort, car on ne les entend plus, mais le silence de la neige semble leur offrir au contraire une caisse de résonance, et ils chantent alors de plus belle.

 

 


 

 

 

Victoire du printemps !

 

 Vigiemars2021 06

 

 

Le printemps reprend ses droits et moi, le chemin des bois. Trilles de mésanges, tambourinage du pic, et le chien blanc qui court entre les névés et les pierres couvertes de mousse, qui court, comme pressé de vivre. Il y a tant de lumière en mars dans le sous-bois qu’on se croirait dans une forêt immense dont les arbres seraient tellement espacés qu’ils laisseraient passer les rayons du soleil. J’aime ces faisceaux pointillistes qui donnent aux mousses des couleurs surnaturelles. Rimski, cependant, va d’odeur en odeur, mastique des crottes de cerf puis se met à creuser frénétiquement la terre noire, ahanant, grognant et bondissant sur son trou comme sur une proie ; puis il abandonne et disparaît entre les troncs : on ne voit plus de temps à autre que sa queue blanche en panache comme un aileron de requin à la surface des eaux.


Martèlement du pic, grondement du Nant. Plutôt que de partir à sa recherche je me cache moi-même, mais je suis inquiet, planqué là à quatre pattes derrière ma souche. Rimski cependant rapplique aussitôt en dévalant la pente comme un fou, et nous redescendons le cours du torrent, lui sautant de rive en rive, de pierre en pierre, plus du tout impressionné par le courant, moi pataugeant en bottes. De temps à autre je continue à me cacher derrière un tronc ou une pierre. Un tout petit animal volant que je prends d’abord pour un gros papillon passe tout près de nous : c’est un troglodyte mignon, qui se met à chanter, et je sais que, de cette balade, me restera cette fois en mémoire l’image de cet oiseau sombre et doux comme la terre de ces bois, et au chant si sonore qu’il dit à lui seul, la victoire du printemps.

 

 


 

 

 

Notes du ravin

 

 

Vigiemars2021 07

 

 

Le soleil inonde les prés, les dômes blancs, la forêt nue, mais moi c’est encore au fond de ce ravin plein de mousse et de boue où coule le Nant et où se réfugient les derniers névés que je reviens rôder. Il fait froid, le souffle du torrent est froid, la pierre sur laquelle je suis assis est franchement glacée et le soleil vu d’ici est une lune pâle à demi masquée par les branches des sapins ; mais je sais pourtant que c’est ici qu’il m’est le plus facile d’oublier le temps contraint de la montre, ce temps qui tourne en rond mais qui n’est pas cyclique alors qu’ici, rien ne bouge mais tout ruisselle comme éternellement.


Je regarde l’eau, les arbrisseaux qui bougent à peine, le chien blanc qui gratte la mousse et saute entre les troncs, toujours aux aguets, toujours en quête, toujours prêt à jouer comme un enfant. Rumeur lointaine des passereaux qu’on aperçoit parfois dans la partie ensoleillée de la voûte forestière. Rimski saute d’un bord à l’autre, revient vers moi, me trempe un peu, m’invite à continuer…

 

 


 

 

 

Canicentrisme

 

 

Vigiemars2021 08

 

 

Des clameurs de plus en plus éperdues à mesure qu’avril pointe son bec ouvert. Les rouges-queues cette année sont arrivés d’un seul coup en grand nombre, comme si mâles et femelles avaient exceptionnellement fait le chemin ensemble (d’habitude les mâles viennent en éclaireurs, mais le froid vraiment hivernal qui s’est abattu sur le pays début mars a probablement modifié leur stratégie).


Ce matin je regarde la pleine lune décroître à l’horizon, les dômes blancs des crêtes se teinter de soleil, les remparts de la Chartreuse changer de couleur eux aussi. Le bon chien blanc est couché à mes pieds et regarde, lui, en direction des chevaux qu’on a mis dans le pré juste au-dessus de la maison et qui l’intriguent beaucoup.

 

Tout à l’heure Léo, considérant mon rapport à Rimski, a fait un parallèle entre le nouvel anthropocentrisme de la Renaissance et le canicentrisme obsessionnel de son père… Il est vrai que je suis souvent plus à l’aise pour parler de mon chien (qui n’est pas mon chien) que pour aborder d’autres sujets plus intimes, si doux qu’ils en sont indicibles – comme cette petite lumière à l’horizon qui n’est pas celle de la lune ni du soleil puisqu’elle me réchauffe à toute heure –, ou si terriblement durs – comme cette nouvelle de l’AVC de mon oncle, ou la peur grandissante de ces milliers de malades en réanimation ; je n’exclus pas que toute cette façon de parler d’autre chose et de regarder ailleurs ne soit rien d’autre qu’une manière assez lâche de me rassurer.

 

De la catastrophe humaine en cours le printemps se fiche pas mal. Sans avion le ciel est plus limpide. Loin des villes le merle noir n’a pas besoin de chanter à trois heures du matin pour se faire entendre, et patiente jusqu’à l’aube. Moi aussi je patiente. Je descends à la Cave pour jouer et rejouer « Asturias » sur mon accordéon. Le livre de la « plante carnivore » terminé, je travaille au deuxième volume que j’espère faire paraître en avril. Le prunier s’est couvert de dentelle blanche, les forsythias ont jauni, et je sais que tout à l’heure, dans le sous-bois, la lumière sur les jeunes pousses sera vraiment superbe…

 

 


 

 

 

Tout ce qui brille

 

 

Vigiemars2021 09

 

 

Comme ces photos de vacances qui laissent croire qu’on sourit tout le temps et qu’il ne pleut jamais en Bretagne, les textes sont trompeurs. Me voici, aujourd’hui encore, en ces derniers jours de mars, assis au milieu d’un grand champ sous un immense ciel bleu, la tête posée sur le ventre de mon chien. Je regarde passer les geais et les pics, j’écoute au loin les rumeurs des travaux, au près la clameur continue du printemps triomphant. Le moment est si heureux, si insouciant, qu’on se croirait dans un film animé pour enfants – quelque chose comme « Belle et Sébastien » ou « Heidi ». Une odeur de thym frais monte de la terre. Je mâchouille une feuille de sauge sauvage (qui n’a absolument pas le goût de la sauge officinale et me laisse dans la bouche une amertume banale). Un papillon jaune passe, que Rimski considère avec intérêt (il a coursé tout à l’heure son premier lézard dans les feuilles sèches). Là-haut les dômes blancs étincellent. Le tronc nu d’un petit pommier desséché fait une tache claire dans la clairière. C’est clair. Tout est clair. Mais ce qui prend encore le mieux la lumière c’est, personne ne s’en étonnera, le pelage de mon Samoyède au soleil. Il s’est levé et j’ai perdu mon support : il voulait voir les geais de plus près. Je le rappelle et constate avec stupeur qu’il revient…

 

Les textes sont trompeurs, disais-je ; il faudrait naturellement, pour faire bonne mesure, dire aussi tous ces moments où Rimski mord sa laisse et se roule sur le sol en refusant d’avancer, fait ses besoins sur le canapé ou le tapis de mon bureau après avoir été caressé, gratté, complimenté. Il faudrait dire aussi la difficulté qu’il y a à se faire obéir d’un chien indubitablement intelligent. Tout cela est décidément de peu d’importance en ces heures si douces de la fin mars où la seule chose qui importe est ce qui brille.

 

 


 

 

 

La Grotte

 

 

Vigiemars2021 10

 

  

Un jour j’ai été, comme tout un chacun, frappé par le malheur – frappé avec douceur, presque tendrement, de la paume d’une main veloutée, là où d’autres reçoivent des coups de poignard ou de crosse, c’est dire si je suis resté veinard. Je me suis réfugié dans ma Cave et, comme il y avait là un bureau où écrire avec ma plume en or, des accordéons noirs et trois ou quatre saxophones rutilants, elle est devenue ma « Cave d’or ». J’y ai douloureusement mais paisiblement élaboré tous les miels qui allaient me permettre de passer l’hiver, et d’en sortir un jour.

 

Le printemps est venu, je suis sorti et reparti comme naguère, et d’un assez bon pas, sur toutes sortes de sentiers : il me faudra plus d’un livre pour raconter cela ! Celui que j’ai suivi aujourd’hui en remontant le Nant m’a ramené à cet Abri-Mammouth (ainsi nommé parce que les enfants et moi y avons dessiné un mammouth il y a quelques années au retour de Dordogne) où je reviens tout le temps.

 

La Grotte-Mammouth, c’est ma Cave du dehors. Je m’y tapi maintenant en très bonne compagnie. Des silhouettes apparaissent en ombres chinoises, qui se découpent sur fond de forêt claire, des boucles sombres, un panache blanc, des mains et des pattes y dansent, c’est Chauvet ici, il ne manquerait plus qu’un bison à tête ou à corps de femme, les images tournent dans la grotte de mes rêves retrouvés et je ne sais plus très bien si je suis dedans ou dehors, ici ou ailleurs, hier ou demain, comme repris par la sensation étrange d’être le jouet d’une plaisante illusion, comme dans ces rêves où les visages, les prénoms, les saisons et les formes se mélangent – et c’est bien un rêve que d’être ici, d’être en vie et en si bonne compagnie, car ce mélange est bon à voir, bon à boire, bon à vivre, et je le déguste jusqu’à l’ivresse sans le moindre remords…

 

 


 

 

 

Les Crêtes

 

 

Vigiemars2021 11

 

 

Cette fois c’est sur les crêtes enneigées que se profile mon petit théâtre d’heureuses illusions : aux premiers rayons du soleil éclatant de ce dernier jour de mars nos trois ombres partent à l’assaut de la grande piste blanche désertée des skieurs. Deux bipèdes, un quadrupède, cela fait beaucoup de jambes, de pattes et d’ombres mêlées qui bougent sur la neige !

 

Marcher ici, à cette heure où il n’y a personne parce que les gens travaillent et que même les quelques randonneurs susceptibles de venir ne sont pas arrivés, avancer ainsi entre les spectres des remontées mécaniques qui semblent vouées à un abandon définitif, a quelque chose de grisant (cet air piquant y est aussi pour quelque chose). Je n’aime pas ce lieu, cette station aménagée pour le plaisir des adeptes de la glisse. Je n’aime ni le ski, surtout de descente, ni les stations ; mais j’aime marcher ainsi, en très bonne compagnie, j’aime cette sensation de la marche et la lumière de l’aube sur la neige des crêtes.

 

Un peu avant le sommet on s’arrête dans un cercle d’herbes sèches et, tournant le dos à la station, on regarde ce monde intact – apparemment intact – de la montagne. On mange et l’on boit ces heures d’or, encore, arrachées à la ferraille du temps.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.