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SOUDAIN LA FORÊT

 

 

Soudain la forêt, l’espace, la lumière et mille chants qui rouvrent le sentier. Soudain l’appui du sol, plus large que celui de la table, la cadence retrouvée de la marche, plus vigoureuse que celle de la seule écriture, et cette sensation d’un monde jeune, d’un corps neuf et qui nous portent avec bonté. Même la mémoire de ces autres fois où nous sommes venus en ce lieu tout proche de la maison (c’était il y a plus de six ans et nous n’étions plus revenus à cause de travaux forestiers qui l’avaient, à l’époque, défiguré), même cette mémoire intime mais aussi, à sa façon, enfermante, s’estompe au profit de la pure exploration heureuse du présent.

Après la deuxième montée on s’arrête et je m’adosse au grand épicéa : comment résister à ce tapis de mousse qu’il est si bon de caresser, de palper, amour de ma forêt ! Clément escalade l’arête préhistorique de l’hirsute tronc d’arbre-serpent (lui parle de chenille) qui gît dans la clairière. Un pic noir passe entre les arbres. L’alerte des geais se prolonge et devient peu à peu alerte générale – même la buse y va de son appel. Ce n’est pas à cause de notre intrusion et ce n’est pas non plus par peur. C’est seulement le chant d’un monde redevenu alerte, et qu’on considère en étant nous-mêmes en alerte, tous les sens ravivés.

C’est pour cela que les forêts et les montagnes sont, Tchouang-tseu dixit, « bonnes pour l’homme »; c’est pour cela que j’y habite.

Ah cette douceur de la lumière d’avril qui rallume les dorures des mousses : même les ruines ne semblent plus des ruines, dans cette lumière-là.

Ah cette caresse de la première brise tiède sur le cou dénudé – on ne la repousse même pas.

Ah cette odeur d’écorce, de terre fraîche, de résine neuve – ogre d’avril, on la mangerait !

« Allez, arrête un peu tes effusions lyriques, lâche ce carnet et continue la marche, m'ordonne une voix qui n’est pas qu’intérieure.

− O.K., on continue », dis-je en laissant derrière-moi, gîte de jeune chevreuil, un tout petit rond de mousse tassée au pied du grand épicéa…

 

Vallée des Huiles, avril 2015