Imprimer

 

 

On trouvera ici les traces de quelques attentes, de quelques moments perdus qu'on a tenté de sauver dans des salles d'attente.

C'est un peu lâche, cette manière d'essayer de transformer en quelque chose de quand même utile (voire littérairement exploitable) jusqu'aux moments les plus morts de l'existence ; on peut légitimement y lire la peur du temps, partout à l'œuvre, et qui n'a rien de bien glorieux (j'envie ces auteurs qui estiment, en tout cas publiquement, que la mort ne les concerne en rien parce qu'ils ont lu les Stoïciens ; je les envie, parfois, tout en me disant que la morale stoïcienne est née de la nécessité d'affronter des temps incroyablement durs et que se réfugier derrière une citation sans avoir traversé la moindre épreuve est facile...).

C'est très courageux, cette manie de tenter de voir même quand il n'y a plus grand chose à voir ! Je suppose et j'espère que cette rubrique, un jour ou l'autre, s'étoffera bien plus qu'aujourd'hui (cela signifiera peut-être qu'il m'aura été donné de vivre assez vieux); puissé-je alors, embusqué à la fenêtre close de la chambre d'hôpital, de la maison de retraite ou de je ne sais quel lieu de claustration, continuer à guetter, à écrire, à vivre jusqu'au bout ce qui nous est donné à vivre.

 

Le Villard de La Table, 12 août 2015


 

 

 

 

DES URGENCES

 

 

Attente aux urgences par une matinée déjà bien printanière. Naturellement on préférerait être ailleurs. Là dehors les jeunes feuilles sont sorties. La chaleur de la ville brouille les contours comme un mirage au bout de la route. Les prunus se sont couverts de fleurs roses à qui on trouve un air faux, un air macabre. Passent deux voitures, un vol de pigeons, un chat noir vraiment dépenaillé. Dans le parc d’en face un merle noir se pose sur la branche encore nue d'un arbre inconnu.

Voici donc un de ces moments où la vie vous coupe le caquet et où l'écriture, en principe, s'arrête (et je repense à d’autres moments déjà vécus sous d’autres cieux plus blancs, plus étouffants, à ces autres « notes aux urgences de L’éloignement). L'écriture est une fuite qui accompagne et amplifie l’échec plutôt qu’il ne l’évite. Elle est un accueil de tout, y compris de ce qu’on ne peut pas accueillir. Elle n’amène aucune sérénité, mais une certaine intensité. Et puis, elle oblige à se tenir correctement et à continuer à regarder la cocasserie, la cruauté de toute chose.

Dans le parc voisin un réverbère soudain se plie et, par saccades, tombe sur le côté : c'était une barrière automatique !

Juste avant l’opération qui pouvait l’emporter, Claude Roy se vit proposer au choix un somnifère ou un carnet ; il choisit le carnet, continua à écrire les poèmes d’À la lisière du temps, et vécut encore dix années riches et pleines.

Aujourd'hui rien de si grave, et je scribouille nonchalamment. On est pourtant bel et bien dans une sorte de répétition générale.

La barrière se redresse.

On se dit que les choses auraient pu se passer autrement : l'hémorragie, la mort brutale, et me voici dans le savoir, au moment même où je m’allonge avec mon enfant dans la première herbe d’avril, veuf aux côtés d'un orphelin.

La mort est le berceau de la vie ?

Pour cette fois, ce ne sera ni la vie, ni la mort.

La barrière s'abaisse, les feuilles brillent au soleil.

 

Chambéry, 5 avril 2009

 

*

 

Le temps s'étire avec lenteur. Là dehors les feuilles maintenant s'épanouissent et sont d'un vert tendre admirable. Ce grand hêtre est encore nu, mais le tilleul du parc en face est déjà aussi échevelé qu’un adolescent à vélo. Un papillon traverse la fenêtre, suivi par un cycliste, une voiture rouge, une autre bleue, un camion… Un homme à bonnet, barbe grise, pochette verte sous le bras, passe en sens inverse, un peu voûté, regardant le sol, préoccupé peut-être. Devant la salle d'attente une femme dont je ne vois que les pieds s'agite un peu dans son brancard.

Le temps s'écoule ainsi, indifférent à nos impatiences, à nos souffrances. Je l'accompagne en regardant, en scribouillant, en ne faisant rien. Je pense à autre chose, comme toit le monde (je n’ai même pas d’autres visages et d’autres images que celles de la rue auxquelles me raccrocher, par lesquelles l’échapper) : à la maison j’ai laissé sécher la dernière couche de vernis, et l’installation se termine ; au retour dans quelques jours, tout sera sec. Je pense à l’enfant qui, maintenant dort dans son lit de grand et qui est propre (c’est ici, dans le couloir de l’hôpital, que ce grand événement s’est produit la dernière fois !) ; il chante presque sans erreur toute « La chanson dans le sang » de Prévert (que je fredonne pour voir si je me souviens du texte…).

 

Attente au printemps. Dans cette chambre d'hôpital, dans ce couloir, les espoirs, la souffrance – et les gens qui passent au dehors sans se douter, sans regarder, et les oiseaux, les voitures, la vie qui va et qui vient comme si de rien n’était.

C'est ainsi. On accepte aujourd'hui sans sourciller ce qu’on refusera de toutes ses forces demain, quand se refermera pour de bon l’entre-temps, le bel entre-temps de nos vies.

 

Chambéry, 9 avril 2009


 

 

 

 

DU GARAGE

 

 

Chaleur moite, immense champignon d'orage au-dessus des crêtes. Je reste longuement dans la salle d'attente de ce garage avec l'impression de ne plus rien comprendre à rien : ni à ce que je suis censé faire ou attendre ici, ni aux paroles de cette femme qui m'accueille et parle trop vite.

Arrive un client, qui entame avec cette femme une conversation absurde. Lui s'exprime avec beaucoup d'hésitations et de lenteur, elle à toute vitesse, et le malentendu est tel que les réparations demandées ne pourront pas se faire (quand elle lui parle du côté droit de la voiture, lui comprend, faute d'un accord sur le point de vue, qu'il s'agit du gauche). En basse continue, pas si basse mais continue, la radio locale « Oxygène » —  si peu en rapport avec ce lieu, avec ce nom qu'on a dû lui donner par antiphrase tant elle semble étouffante de niaiserie et de tintamarre.

Je tente de me réfugier dans le livre que j'ai apporté mais les mots sont brouillés par cette bouillie sonore, tout semble voilé comme par un brouillard toxique. Une odeur d'essence monte de mes mains qui me donne la nausée.

Je reste ainsi longuement à tenter de me frayer un chemin dans toute cette confusion.

Je n'y parviens pas.

Les notes aussi que je tente de prendre ne débouchent sur rien.

J'entame finalement une conversation avec la femme, puis avec le garagiste occupé à changer les pneus de la voiture. Passe alors, dans ces mots simples échangés à propos d’un enfant, quelque chose de touchant. Vie ordinaire, inconditionnellement respectable. Cette confusion, c'était la mienne seulement, projetée sur une situation claire.

(Au retour presque triomphal, la voiture roule mieux, les essuie-glaces neufs mettent à l'abri de l'orage qui menace ; j'éprouve pour cela une profonde reconnaissance.)

 

 7 juin 2013


 

 

 

 

DE L’OPHTALMOLOGUE

 

 

Il y a foule chez le docteur des yeux. Ici se pressent tous ceux qui désirent mieux voir : de très jeunes, de très vieux, des hommes aux yeux rouges, avec lunettes, sans lunettes. Tous, donc, veulent mieux voir. Mieux voir quoi ?

Sitôt arrivé, chacun (moi le premier) inaugure l’attente en baissant la tête sur ces magazines qui permettent de quitter la salle d’attente : aménagement intérieur, business, économie, ragots, etc. D’autres lèvent machinalement les yeux vers l’écran qui diffuse des images en rapport, je crois, avec le cabinet médical où je me trouve, et dont je ne vois qu’un reflet dédoublé sur la vitre située en face du siège que j’occupe. Quelques-uns ferment les yeux, ou regardent dans le vague de ce moment perdu.

Rien à voir.

Pas envie de voir.

Pas envie de voir ce lieu, cette attente qu’on n’a pas choisie, ces visages qu’on ne connait pas et dont on subodore qu’ils n’ont rien de plaisant.

Par obligation morale ou quasi professionnelle, par manie d’écrivain-voyeur plutôt que voyageur, ou encore parce que c’est là une manière particulièrement sophistiquée de se distraire, je me sors néanmoins du magazine insipide, saisis le carnet et finalement regarde.

Ces dalles de faux linoléum qui imitent un sol en fer boulonné aussitôt évoquent la tour Eiffel, Paris, les ponts du métro (et me voici déjà reparti). Cet alignement de chaises gris et noir, assez élégantes, assez confortables ne me renvoient qu’à d’autres salles d’attente. Face à moi une sorte de grand paravent de vitres (huit au total) permet de voir le couloir par lequel les docteurs viennent chercher leurs patients ; en même temps que nos ombres s’y reflètent les striures d’une invisible fenêtre qui, elle-même, donne sur un autre bâtiment.

Tout cela donne une assez terrible sensation d’enfermement, en même temps qu’un vertige comparable à celui qu’on a devant certains cadrages excessivement compliqués des films d’Orson Welles…

On cherche alors d’autres fenêtres dans les yeux des gens. On en trouve, embuées par l’âge, le souci, l’inattention, ou limpides, luisantes comme de petites lampes — des yeux d’enfants. Ces fenêtres-là ouvrent sur des espaces intérieurs enserrés par le temps. C’est au moment où l’on voudrait s’attarder sur le visage usé de cette vieille femme qu'on trouve si touchante, c’est au moment où l’on ne joue plus, ou bien où le jeu devient vraiment sérieux, qu’on est poussé en avant vers d’autres pièces, d’autres fenêtres, d’autres attentes qui feraient presque regretter cette salle d’attente-là...

 

Chambéry, 17 juillet 2014 


 

 

 

DU DENTISTE

 

 Willy Ronis, "Le Petit parisien", 1952

 

On peut difficilement imaginer un lieu et un moment plus morts. Il ne se passe rien. Enfermé dans cette petite salle blanche en compagnie d’une poignée de compagnons d’infortune, coincé entre un téléviseur qui diffuse des publicités pour des disques (je reconnais Nina Simone et me dis que j’aurais pu plus mal tomber) et une fenêtre barrée par un haut mur au crépi ocre sale, je résiste tant bien que mal à la tentation de me barrer aussi, de m’extraire, de me retirer de là en m’emparant d’une de ces revues insipides que chacun feuillette ensuite avec un air grave ou distrait. 

Entre un homme âgé, qui reste à la porte, refuse la chaise qu’on lui propose et regarde autour de lui comme le ferait, je crois, un prisonnier en quête d’évasion. Il vient, si j'ai bien compris, pour la pose d’un appareil. Est-ce qu’il craint la douleur autant que je la crains ? Est-ce qu’il éprouve de la peur, ou bien un simple ennui à l’idée d’être retenu ici ? Il regarde les annonces, les affiches, le mur, la fenêtre, la porte, évite le regard des autres patients qui, à part moi, ne le regardent pas, puis finalement pose son attention sur le cadre d’une photographie en noir et blanc que je n’avais pas du tout remarquée.

C’est un cliché célèbre (mais que je ne connaissais pas) de Willy Ronis. On y voit un jeune garçon qui court dans la rue en portant sous son bras une baguette démesurée. L’enfant semble suspendu au-dessus de son ombre qui, emmêlée à celle de la baguette, dessine une sorte d’idéogramme. Son visage souriant, lumineux, se détache sur une partie presque noire du mur. Il sourit et serre le poing en courant. S’agit-il d’un véritable instantané, comme on est tenté de le croire à première vue, ou d’une mise en scène comme le suggère le contraste impeccable entre le visage lumineux et le mur sombre au second plan ? J’imagine plutôt (cette hypothèse me sera confirmée au retour par une recherche sur Internet) qu’il court en se sachant photographié, parce que le photographe lui a demandé de le faire comme je me souviens l’avoir fait avec mon propre enfant à Madère, et parce que c'est un jeu. 

Qu’importe la mise en scène : c’était un jour d’été – le soleil, l’ombre, la tenue légère en attestent – et il y avait un enfant heureux qui se prêtait au jeu du photographe, qui riait, qui courait, qui a cessé de rire et de courir maintenant, qui est vieux ou bien mort, et dont un autre vieillard qui ne le connaissait pas regarde l’ombre projetée, l’illusion, le cliché, sur le mur de la salle d’attente d’un dentiste. Je voudrais me lever, interpeler cet homme, lui dire : « Monsieur, c’est une belle image, n’est-ce pas ? Est-ce que cela vous rappelle votre enfance, monsieur ? Est-ce que vous aussi alliez chercher le pain ? » − mais je n’ose pas, l’homme d’ailleurs a cessé de regarder le cadre que je regarde encore, oublieux du temps et de cette peur panique qui, ici comme partout, me taraude et me pousse à écrire…

 

Pontcharra, 18 décembre 2014

 


 

 

 

DU DENTISTE (2)

 

 

Chaque année on revient dans cette salle d’attente du dentiste, à Pontcharra, où je me souviens avoir écrit quelques lignes à propos de cette photographie de Willy Ronis montrant un enfant qui court sur fond de mur gris en portant avec lui une baguette.

 

Cinq ans plus tard rien n’a changé. Le cadre est toujours en place, seul le temps a passé et l’on a installé, peut-être pour prévenir les douleurs inhérentes au passage du temps, deux canapés moins inconfortables que les chaises d’avant, et où nous nous installons.

 

Rien n’a changé, donc, pour cette habituelle visite avec Léo chez le dentiste, avec ce que cela suppose de tension et d’inconfort chez quiconque a les nerfs fragiles, surtout ceux des dents. L’enfant, qui est de moins en moins un enfant, attend près de son père, une fois encore. Pour échapper à l’ennuyeuse réalité on se réfugierait volontiers dans une de ces revues affligeantes qui ornent la table basse, ou dans les nouvelles du monde qui obsèdent déjà bien assez, ou encore dans l’image de Willy Robin qu’on a déjà assez regardée, ou encore dans ce paysage d’automne finissant auquel on tourne le dos ; on s’obstine cependant à reprendre le cours de cette rubrique presque abandonnée dans laquelle on était censé prêter aux moments les plus inintéressants de l’attente une attention susceptible d’en révéler le caractère précieux, paraît-il, puisque la vie se doit de l’être.

 

Pari perdu d’avance – cela fait des lustres qu’on a préféré jeter l’éponge, par découragement, par paresse, ou bien parce que le temps imprévisible de l’attente laisse rarement la possibilité de s’installer dans l’écriture, de se laisser pleinement happer comme il se doit, car l’interruption fatalement arrive au mauvais moment, un peu trop tôt, comme aujourd’hui où, à peine installé aux côtés de Léo, il me faut m’arracher au confort du canapé pour subir une fois encore (mais je laisse Léo me précéder parce que je suis peureux et que cela me permet de conclure) la petite torture du détartrage en songeant avec envie à l’invraisemblable courage dont avait fait preuve naguère ma mère lorsqu’on lui avait raclé toutes les gencives, laissant ses dents dénudés, et dieu qu’elle avait souffert alors, en silence, sans même pouvoir serrer les dents, mais tellement vaillante...

 

Pontcharra, 7 novembre 2019

 


 

 

 

DE L’ORTHODONTISTE

 

 

Ortho01

 

 

 

C’est un beau jour de novembre qui émerge à peine d’une semaine de pluie froide et de brouillard, dont on garde en tête les images et les sensations bien après avoir pénétré dans la salle d’attente.

 

Il faut avouer que les perspectives offertes par celle-ci, à la proue de ce grand bâtiment de la place de la Libération à Chambéry, favorisent ce lien entre l’intérieur et l’extérieur qui fait le sel des voyages en train ou des stations prolongées dans tous ces endroits mi-clos, mi-ouverts, que j’affectionne.

 

La banquette grise sur laquelle je m’installe fait face à une vitre transparente derrière laquelle on peut voir un long couloir en enfilade (et, tout au bout, sur fond vert pistache, Clément et la dame qui, sans doute, est en train de lui expliquer comment il lui faudra désormais enlever et remettre le sinistre appareil dentaire qui, pendant quelques mois, le fera souffrir, mais corrigera les ravages causés par plusieurs années de succion frénétique des doigts), un long couloir qui file à droite ainsi que le hall d’accueil qui est lui-même pris dans le cadre blanc d’une porte coulissante, mais le rectangle de la vitre qui compose ce premier tableau au moins aussi sophistiqué que les plans les plus travaillés de Citizen Kane est en fait un aquarium parcouru non de poissons mais de bulles d’air éclairées successivement de toute la gamme de l’arc en ciel, et l’on songe alors à la rencontre de Roméo et Juliette dans l’adaptation de Baz Lurhmann avec Leonardo di Caprio (à travers un aquarium), puis à toutes sortes de films ayant ainsi utilisé des aquariums pour traduire l’enfermement (Une liaison de Kim ki duk) ou la menace (The jellyfish de Kurosawa) des personnages...

 

Le mur de droite est quant à lui percé d’une véritable fenêtre qui donne sur la place de la Libération et, au loin, le massif des Bauges à moitié pris dans une épaisse écharpe de nuages blancs surmontés par un ciel dont le bleu assombri par le verre teinté semble faux : décor naturel, peut-être, mais décor de cinéma encore. Fenêtre sur cour : on peut d’ici surveiller les allées et venues des passants, des voitures, le mouvement des nuages, rêver qu’on habite cet appartement au sommet de tel immeuble blanc où l’on ne mettra a priori jamais les pieds, ou bien qu’on crapahute sur le Nivolet, et l’on voit même son propre fantôme passer par là à l’angle de la rue...

 

Une dame habillée avec soin pénètre à son tour dans cette salle, qui s’installe au pied de l’aquarium et entame à voix haute une conversation téléphonique qui me distrait de ma rêverie (il y est question d’une robe qui n’est pas terminée et d’acheter de la salade pour la tartiflette de midi). À main gauche, pendant ce temps, ce sont surtout des adolescents et leurs parents qui se succèdent devant le comptoir de l’accueil, et ce ballet cette fois me ramène trente ans en arrière lorsque j’étais moi-même ce jeune garçon qui vient d’entrer pour se saisir d’une des bandes dessinées posées sur les deux tables basses de la salle d’attente parmi les inévitables Elle, Paris Match (mais il y a aussi quelques Sciences et vie junior) grâce auxquels les adultes peuvent posément se décérébrer pendant qu’on bague leur progéniture – mais dans ce domaine les smartphones sont si efficaces que les revues sont dédaignées, au contraire des bandes dessinées qui continuent manifestement d’exercer un attrait.

 

Je regarde en biais : Spirou, Boule et Bill... L’adolescent que j’étais, dans la salle d’attente du cabinet d’orthodontie de la place Saint-Léger qui, je crois, existe toujours, avait découvert la série des Alix, dont le dessin académique ne l’avait pas rebuté et qui avait au contraire trouvé dans ces histoires un puissant motif de motivation pour se rendre au rendez-vous mensuel.

 

Ces images, toutes ces images dans la tête, au dehors, dans la salle d’aujourd’hui ou dans celles d’hier...

 

La vitre de la porte automatique à travers laquelle on voit le hall d’accueil enfin reflète la vue qu’on a par la fenêtre située derrière moi, superposant par intermittence sur les silhouettes un autre tableau de façades illuminées, car le soleil décidément l’emporte sur le brouillard.

 

Chambéry, 8 novembre 2019

 


 

 

 

de l’orthodontiste (2)

 

 

Orthodontiste02

 

 

 

Retour dans cette salle d’attente aquarium par un jour de grand vent, cette fois, de grand ciel gris de décembre printanier, où les drapeaux claquent et les arbres plient, où les passants pliés en deux dansent parmi les feuilles mortes et les débris de journaux.

 

Je m’assois dos à l’aquarium pour varier le point de vue (et parce que la place de la dernière fois est prise), si bien que je suis moi-même baigné dans ces couleurs changeantes et ces bulles qui, mêlées au gris jaune du ciel, déréalisent le moment et le lieu de l’attente.

 

L’immeuble est en travaux, la rue est en travaux et tout vibre du vacarme terrible du marteau-piqueur, dont les courtes pauses (comme la respiration d’un dragon mécontent) laissent entendre la rumeur d’eau de l’aquarium. Comme toujours chacun s’affaire sur son écran : entre les grandes fenêtres, les portes vitrées, les cloisons de verre, les tables basse en verre également et tous ces écrans des smartphones que l’on regarde le plus souvent à travers des lunettes, c’est à se demander où est la réalité.

 

Peut-être là-haut, du côté du Nivolet, dont la pointe gris sombre crève le ciel plus clair.

 

Peut-être dans la cabine de cette grue qui, malgré le vent, manœuvre au-dessus du chantier qui jouxte la voie ferrée, de l’autre côté de la Laysse, dans cet espèce de no mans land urbain cerné d’immeubles et de routes où de petits bonshommes orange fluorescent à casques blancs s’agitent pour tenter de réparer le désordre. Cette grue, on la regardait tourner tantôt en descendant la rue avec l’enfant, et l’on disait : quelle vue on doit avoir de là-haut, quel vertige, regarde comme elle tangue, et l’on pensait à ce film, ce court-métrage je crois, dans lequel un enfant s’adonne à une danse énigmatique qui laisse perplexes adultes et spectateurs jusqu’à ce que l’on comprenne que l’enfant imite la grande grue qu’il regarde chaque jour à la fenêtre de sa chambre – et peut-être y-a-t-il un enfant, un tout petit (un qui n’a pas l’âge d’être à l’école ou un qui est malade) qui, depuis une des fenêtres du paquebot d’en face, regarde comme moi cette grue et l’imite, émerveillé par l’élégance de ses mouvements.

 

Ma grue, cependant, cesse son manège, sans doute parce que le vent est vraiment trop fort. Un ouvrier passe le kärcher en bordure du chantier – gouttes d’eau envolées. Gyrophare jaune vif dans l’air humide. Une jeune fille asiatique traverse en regardant en l’air, une autre slalome en vélo parmi les voitures tout en tenant d’une main habile son téléphone. La grue repart, s’arrête, repart à nouveau pour laisser pendre ses câbles interminables au-dessus du camion au gyrophare jaune que l’on décharge alors d’une grosse benne bleue qu’un tout petit enfant transporté par devant à vive allure par sa mère très pressée semble désigner du doigt – « regarde, maman, le bateau volant » – cependant qu’un tout petit avion blanc remontant en sens inverse se faufile entre les câbles de la grue et disparaît de l’autre côté du paysage.

 

« Ici, votre futur parking Ravet. » C’est donc cela : que d’agitation pour, in fine, permettre de stationner.

 

D’ailleurs, c’est sans fin, ça ne s’arrête jamais – c’est cela que j’aime tant je crois dans la ville, dans la vie, ce mouvement qui ne s’arrête jamais, toutes ces allées et venues de piétons, de voitures, de scooters, de grues et d’avions...

 

20 décembre 2019

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.