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LENTEMENT

 

 

La progression qui paraissait, il y a quelques jours encore trop rapide, aujourd'hui semble lente. Toujours le même trajet, comme si on faisait du sur-place. Toujours la même lumière de début d'hiver ou de fin d'automne s'éternisant, ces couleurs cuivrées, ces tons rose sur la Chartreuse, ces champs blancs et cette combe brouillardeuse. Il a suffi de quelques jours où ce même temps se répète avec si peu de variations pour qu'on ait ainsi la sensation d'une progression lente. C'est peut-être aussi parce qu'on avance avec beaucoup plus de prudence depuis que les routes, qui ne sont pas salées, se sont mises à glisser.

Toujours est-il que ce qui frappe aujourd'hui, c'est l'extrême lenteur de la progression. Cet écureuil qui fourrage sur le bas-côté de la route et ne semble se soucier qu'à peine du passage de la voiture, était déjà là il y a un an, il y a deux ans, il y a dix ans. On n'avance pas. Ainsi de ces lectures, de ces connaissances qu'on accumule et qu'on oublie, de ces livres qui s'entassent sur le chevet et qu'on lit chaque soir jusqu'à ce que les yeux se ferment. On lit depuis l'enfance, on s'enlise dans les livres, et la progression paraît difficile à percevoir. C'est une sorte de mouvement géologique. Un très lent travail de sédimentation suivie par une rupture brutale, un mouvement de plaques, un tremblement de terre, tout cela qu'on peut aussi bien appeler un livre ou un poème.

Tout le travail consiste maintenant à tenter, dans la lenteur, de percevoir au jour le jour ces infimes tremblements, ces déplacements de plaques. Voir le givre qui s'est accumulé sur la route et qui n'était pas si blanc hier matin, voir ces vaches blanches qui broutent maintenant dans un champ lui-même fort blanc, voir ce chasseur assis au bord de la route exactement comme la semaine dernière avec le même gilet orange et le même 4x4, voir tout cela dans son absolue nouveauté, tel est l'exercice que je me propose de faire dans ce moment incertain de l'entre-temps, du trajet en voiture qui me conduit de ma maison à mon travail.

L'éboueur jaune fluo, la jeune fille au portable, l'église démesurée, la croix noire du carrefour, la combe embrumée, le givre, les toits fumants, l'enfilade des arbres dénudés ou en passe de l'être, la litanie des images familières, cette voiture qui me dépasse probablement exaspéré par ma lenteur, ces tapis de feuilles qui étrangement rassurent, la litanie des images familières qui étrangement rassurent, comme si on était toujours ce petit enfant qui a constamment besoin d'être rassuré. Puis l'élan de la dernière ligne droite, encore.

Est-ce qu'on peut encore avancer sur une route goudronnée dans ce véhicule motorisé comme avançaient jadis, il n'y a pas si longtemps, les chasseurs-cueilleurs qui probablement arpentaient ce territoire ? Est-ce que vraiment on est tellement coupé de ce lieu, du monde, de l'animal, depuis qu'on a domestiqué les bêtes (et je salue au passage ces bovins broutant le givre), abattu les arbres (et je salue au passage la scierie), depuis que le cheval (que je salue aussi) n'est plus objet de culte mais distraction pour jeunes filles ? Quelque chose pourtant demeure, même dans la fascination des jeunes filles pour le cheval, quelque chose demeure de la nécessité de ce lien jusque dans mon propre émerveillement devant l'écureuil surgit au hasard, dans ma propre recherche de sens et de liens avec ce chemin, cette route goudronnée qui ne m'est pas si étrangère. Quelque chose d'inentamé demeure.

 

13 novembre 2012