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Chaque jour je descends et je remonte la rivière de cette route de montagne...

 


 

 

 

REMONTER LA RIVIÈRE

 

 

Chaque jour je descends et je remonte la rivière de cette route de montagne luisante de feuilles mortes sur lesquelles les gouttes d’eau éclatent dans la lueur des phares. 

Virages. Lueurs. Traits obliques de l’averse. Route déserte, hameaux sans éclairage. Des pans de brume, et, quand on passe sous les arbres, le crépitement de grêle sur le toit de la voiture. On n’y voit goutte, on avance un peu en aveugle. Lueur jaune des réverbères d’Arvillard. Un panneau signale le passage piéton, sans piéton. Changement de propriétaire au bar du Val-Pelouse, éclairé, illuminé, absolument désert. Cette ruelle touchante sous l’averse et la nuit, cette maisonnette barrée du panneau « à vendre » : « hameaux déserts et destinées dérisoires, décors futiles… ».

Passé Arvillard on s’enfonce un peu plus dans la forêt trempée. Rochers argentés, blêmes plutôt, recouverts de mousse, affaissés le long de la route comme des animaux morts. L’allée un peu inquiétante des arbres penchés sur la route. Cette route, comme un voyage en barque. Cette parole, ce soliloque, comme une adresse, une réponse, une missive à un poète absent. Signal rouge au croisement de la petite route qui disparaît dans les feuilles. Brouillard. Si je percutais soudainement un grand cerf et roulais dans le ravin, ces paroles seraient les dernières, qu’on pourrait retrouver, réentendre peut-être, et mes enfants garderaient du phrasé de leur père une trace bien étrange !

La route étroite, avec ses ombres, ses grands sapins penchés, cette alternance de brouillard (de la nuit dans la nuit), d’éclaircies (une sorte de clairière, comme la lueur blanche d’un réverbère ou de la lune sur la place d’un village), de pluie et de feuilles mortes. Vibrations, craquements. Flaques de feuilles rousses ou jaune pâle.

Arrivée dans la nuit : grondement du torrent et monastère éteint.

Le torrent gonflé des eaux de la nuit. Le chemin chaotique. Sous-bois ruisselant, bans de brume dans l’aube froide ; on traverse cela dans un cocon de protection ouatée. Les bêtes, elles, sont trempées (un chevreuil au passage de la voiture dresse les oreilles, regarde, détale). Un rapace s’envole pesamment, dont on suit le vol et qui bizarrement parait nous attendre, se posant de branche en branche et de poteau en poteau devant la voiture — une buse, peut-être engourdie par la nuit froide ? Novembre et la neige précoce n’ont pas arraché la beauté automnale, mais juste fragilisé.

« Céder le passage » ? On cède volontiers. On apprend à céder, on courbe l’échine et l’on se glisse par la Chaz…

En ce matin mouillé de novembre aux rares cheminées fumantes, aux arbres perdus dans le brouillard de la combe, aux vieux murs gris, aux vieilles ornières, aux vieilles forêts brouillées de vieille brume, on exerce son regard. Sur la route rien n’est banal. On salue les lumières qui luisent maintenant aux fenêtres de ces demeures inconnues, précieuses des vies qu’elles protègent et du regard que l’on pose sur elles. On salue ce vieil homme qui enfile devant sa voiture un imperméable couleur crème, ces bêtes (moutons, chevaux et vaches) trempées, cette vallée faussement familière, toujours à reconnaître, à apprivoiser, dans le contact intermittent de l’œil et de la voix.

« Interdit sauf riverain » — comme si en effet seuls des passages répétés en ce lieu pouvaient en permettre l’accès (pour peu que l’habitude n’en ait pas tout à fait recouvert la vue).

Le marin savoyard marche sous son parapluie le long des ornières qui débordent ; lui descend, moi je monte, et nous nous saluons.

Soudain une tendresse émerge de ce vallon découvert, de ces crêtes enneigées sur lesquelles il neige encore, de l’envol des merles et des geais, des bêtes trempées. « Bienvenue au Verneil » — la prévenance de ces signes qui nous accueillent, nous mettent en garde contre les virages dangereux, les risques de dérapage, ou nomment les chemins, candidement émeut.

C'est ici que j'ai vu, le mois dernier, quatre cerfs traverser. Je me suis arrêté et je les ai regardés passer. Quatre cerfs galopaient sous la pluie. Quatre cerfs et la pluie m'ont relié au plus vaste, au plus ample, au très noble et très haut mouvement. Quatre cerfs que j'ai vu s'éloigner à travers la vitre de la voiture arrêtée, sous l'averse battante. C'est ce jour-là que j'ai décidé d'écrire avec la route, avec cette route banale (si peu banale) de mon quotidien, ainsi que je le faisais lorsque j'étais encore enfant que je m'essayais à l'écriture...

La voiture passe dans l’œil du chat oranger comme le sillage d’une barque.

 

6 novembre 2012

 


 

 

 

PAROLES DANS LE BROUILLARD

 

 

1.

 

Matin de brouillard. On roule ainsi à travers un paysage confus. On aperçoit parfois un chat blanc tapi dans l'herbe trempée, des silhouettes animales ou humaines, des panneaux étranges. Du panneau d'obligation de port des chaînes de neige n'est restée que la partie inférieure qui proclame : « sur routes enneigées »! Rien du tout sur routes enneigées. Plus de route. Et ce matin aussi, déjà, plus de route.

J'écris dans le brouillard. J'écris dans l'air. Sans stylo et sans papier. J'écris dans l'air. Cette tentative de faire de l'écriture une pratique aérienne autant que quotidienne grâce à laquelle je pourrais peut-être ouvrir un espace d'attention et d'accueil en lequel se mêleraient le dedans et le dehors, la route intérieure et la route extérieure, le brouillard de novembre et l'inquiétude du cœur. Tenter ainsi chaque matin ce va-et-vient entre les perceptions et les sensations, les émotions et la météorologie ! Ouvrir un espace d'accueil à toutes les circonstances, à toutes les situations. Cette écriture dans l'air permet peut-être une rapidité plus grande, et néanmoins on s'aperçoit que même à ce rythme rapide la parole reste toujours très loin du mouvement des choses. La phrase commencée on a déjà laissé derrière soi ce bouleau doré dont la silhouette perdue dans le brouillard nous a un instant enchanté. À peine entamé ce virage dont on aurait voulu dire un mot, qu'on est déjà sur une ligne droite. La répétition de cet exercice me laisse cependant espérer que je parviendrai à terme à rendre compte de ces heures d'intervalle, de ces heures de trajet, de ces heures vaines (comme on dit des terres situées en altitude qu'elles sont des terres vaines, inutiles pour l'agriculture, inutiles pour l'homme).

C'est aussi une situation où de manière tout à fait exceptionnelle l'écrivain se trouve en réel danger d'accident, d'anicroches, de chute, de blessures, de mort ! Une partie de l'attention reste à la route, une partie de l'attention à l'exercice lui-même — tout comme, dans la méditation, une partie de l'attention est portée sur le souffle et une autre, qu'on espère la plus importante (encore que l'espérance ici soit probablement de trop) sur la simple vacance.

Toujours ces bouleaux dorés. Traversant ainsi ce paysage, on ne peut se défaire de cette sensation de domination que donne la puissance du véhicule. La parole, elle, est plus fragile qui ne parvient pas à coïncider avec ce paysage trop rapide. Des flashes. Deux chevaux qui s'épouillent. Un camion. Quelques restes de neige. Le brouillard se dissipe, s'écarte au moins. Je ne me souviens plus du nom de ce village que je traverse pourtant chaque jour. Je le traverse en étranger, en touriste, en homme étonné. Ces volets rouges, cet érable aux feuilles presque bordeaux, le vol d'une corneille qui se pose sur les crêtes des arbres nus. Presle ! La maison au beau jardin juste au bord de la route. Le ballet des merles. Et toujours ces taches jaunes que rehausse le gris du ciel. Tout cela n'a pas grand sens, tout cela ne fait pas un poème, et je traverse en distrait ces choses vues, que cette parole dans l'air ne me permet pas à laquelle cette parole dans l'air ne permet pas de me raccrocher. Le lien un instant entrevu se dissipe, comme le brouillard s'est dissipé, comme la rosée sur la toile de l'araignée au premier rayon du soleil (soleil qui d'ailleurs, ici, ce matin, ne se montre nullement). Passage dangereux, passage de batraciens aussi, par-dessus ce pont entre Presle et Arvillard. Beaucoup de verglas ici en hiver. Les mélèzes, deux mélèzes : l'un tout à fait somptueux, l'autre déjà décharné. Malgré la neige précoce, l'automne a tenu bon.

Il y a foule ce matin au bar du Valpelouse. Un instant je m'imagine attablé parmi ces gens. Image fugace. Il y a aussi foule à l'arrêt de bus, à Arvillard, où les collégiens reprennent comme moi le chemin de l'école. Un instant je m'imagine comme un des leurs, assis sur le goudron humide. Image encore plus fugitive, assez artificielle au fond. On passe en Isère. Ce qui m'étonne, c'est cette trop rapide randonnée, cette traversée trop rapide, comme une cavalcade effrénée là où le pas du marcheur aurait convenu. L'impression ainsi de ne pas être en rapport avec sa vie, et décalé. La tentation est grande, dès lors, de s'abstraire de cette réalité et de partir soit dans des rêveries, soit dans des distractions. La différence d'ailleurs est faible. Les dos d'âne, les passages étroits, dangereux, sont une occasion de retour. De cette ligne droite sur laquelle la voiture file à presque 80 kilomètres heures, si peu de choses à dire. Un ciel gris, traversé de trouées blanches. Les corneilles, toujours, dans les champs détrempés, où broutent des chevaux transis. Transis est peut-être exagéré. Allevard, que brouille la fumée de ce qui semble être un incinérateur. Petite lueur éclairée dans la maison fermée. Toujours émouvant, cela.

 

 

2.

 

Les deux mains appuyées sur la vitre

le bébé regarde

la cour du collège

 

 

3.

 

De nouveau sur la route, et aucune parole ne vient. Comment éviter les clichés, les redites : ces arbres nus, ces arbres festoyant de couleur, ces tourbillons de feuilles et d'ornières débordantes ? Je refais à rebours le chemin de l'allée, et déjà je constate à quel point mon regard s'est émoussé. Je n’y suis plus, je n’y suis pas. Sans doute l'effort trop tendu ne me permet pas de reprendre le fil du poème, et pourtant il me semble que me menace tout aussi bien le risque de ne plus faire d'efforts, de me laisser aller à la conduite ordinaire des jours, de me laisser ballotter d’une pensée distraite à une autre pensée distraite au plus loin de toute idée de cap. Entretenir malgré tout cette parole sans objet qui tourbillonne dans l'air comme les feuilles ou comme la fumée ou les girouettes sur les toits de certaines maisons, entretenir malgré tout cette parole guettée par les clichés et les redites, me donne malgré tout l’illusion d'un certain courage — ou bien c'est simplement manière de mettre à distance la distraction, car ce serait si simple d'enclencher le disque et d'écouter une voix amie qui dirait à ma place ce que je ne sais dire, ce que je ne sais voir.

Les visages des enfants dans la cour de l'école primaire d’Arvillard en passant, voilà qui toujours touche, qui nous renvoie à l'enfance, à nos enfants, au temps de l’enfance dans ce qu'il a de plus poignant, de plus intime, à ce qui fait profondément que l’on maintient cet effort de dire. Les rapports avec ce grand châtaignier à la sortie du village, ce grand châtaignier jaune orangé maintenant de plus en plus dépouillé, sont moins poignants, mais quelque chose là aussi furtivement effleure, comme l’ombre portée d’un plus vaste amour m’effleure encore lorsque s’ouvrent à nouveau cette vallée, ces champs, ces prés, ce paysage alpin où les arbres sont soit tout à fait nus, soit jaune ou rouge et où seuls les sapins conservent désormais leur parure vert sombre — ainsi que, de temps à autre, le lierre.

 

7 novembre 2012

 


 

 

 

LIRE LA ROUTE

 

 

Humidité et froidure en ce matin de novembre ordinaire. Guetté par l'ordinaire, guetté par le banal. Première tentative pour s’en extraire, s’en secouer (comme le chien qui s’ébroue). Regarder ce clocher, ce village, cette chapelle, tous les détails de ce lieu, avec le recul des années. Même lieu, il y a cinquante ans. Même lieu, dans cinquante ans. Faire trembler le réel au moyen de la fiction. Varier les points de vue. À l’intérieur de ce chalet dont la cheminée fume et dont on ne distingue que la lueur d'une lampe, imaginer la femme qui, à l'intérieur, prépare le petit déjeuner. Elle est à la retraite depuis peu. Elle est photographe, chasseuse aussi, ancienne institutrice. Elle aussi, ce matin en se levant, s'est exclamée : « comme c'est humide et froid ! »

Voir dans toute son étrangeté cette route qu'on arpente maintenant depuis plusieurs années. Voir ses changements. Virage après virage. Comme quand on lit un poème, de vers en vers, se laisser surprendre.

Le brouillard, les nuages montent le long de Belledonne, ne laissant plus entrevoir de la montagne qu'une trouée de sapins sombres. L'affluent du Gelon, grossi par les dernières pluies, le remonter très rapidement par la pensée jusqu'à ce creux où, l'été dernier, Léo et moi nous tenions embusqués.

Virage après virage, comme un poème. Lire la route comme un poème. Verglas fréquent : glisser d'images en images, avec le risque constant de se perdre, de ne plus contrôler (mais dans ce domaine contrôler n'est pas un risque mais plutôt un bienfait, l'idée de contrôler étant obstacle majeur au poème). Le Verneil dans le brouillard. Blanc bleu pâle gris blanc, les façades. On s'accroche à des couleurs vagues, aux silhouettes japonaises des arbres noirs dénudés sur fond de brouillard, aux clameurs muettes des chiens de chasse enfermés derrière les grilles.

L'attention flotte un peu. De cette combe, ce grand champ où parfois on aperçoit des cerfs, aujourd'hui on ne voit rien. À peine un chat noir sur le bas-côté, la silhouette évidemment fantomatique des poteaux électriques, la bande blanche refaite à neuf il y a peu au milieu de la route et qui sert de guide.

 

Les habitants de cette maison

peuvent se dire

mangeurs de brume

 

Au fond de la combe

cette maison humide

troglodytique

 

La maison décrépie

volets cloués et porte condamnée

n'en finit pas de s'effondrer

 

Cette rouille du paysage, toute cette rouille… Ce matin l’automne n'est déjà plus quelque chose de riche et de fastueux, mais quelque chose de vieux, d’usé, de rouillé. — Ce panneau alors comme une injonction perdue d’avance : Revit ! Quelque chose est en train de s'éteindre, de s'endormir. Cette rouille. Le petit cimetière apparaît à ce moment précis, avec ses tombes aussi décrépites que les façades des maisons et ces bouquets jaunes, jaunes automne, mais beaucoup plus frais que l'automne car la Toussaint n'est pas loin.

 

8 novembre 2012

 


 

 

 

REVENONS À LA ROUTE…

 

1.

 

Et ce matin, c'est une toute autre tonalité. Ciel dégagé, temps froid, givre sur la vitre. On retrouve ces sensations d'hiver qui nous étaient autrefois si chères. La lumière très nette sur les crêtes. Les vaches broutent dans le givre. Le corps se tend, les pores de la peau se resserrent. Quelque chose se resserre, comme une vigilance qui s'aiguise. Quelque chose de grave et de lumineux. Contraste admirable des bois dorés au premier plan de la combe embrumée, bleutée, au second plan, et des crêtes roses parfaitement découpées sur ce fond de ciel transparent (bleu très pâle) à l'arrière plan. On ne peut s'empêcher de voir là comme un chemin qui s'ouvre, de la bonté de l'automne jusqu’à cette clarté promise dans l'arrière-plan en passant par la confusion de la combe embrumée.

Que la journée qui s'annonce puisse être la possibilité de suivre un tel chemin, à ce moment précis, paraît possible. Et si ce jour, au lieu de n'être qu'apprentissage d'une nouvelle forme d'abattement, comme ce jeune frêne tombé au sol dans l'ornière le suggère, pouvait marquer un pas peut-être vers ces lueurs, ces lumières de l'arrière-plan?

Un panache de fumée de brouillard s'élève au-dessus du bourg voisin, qui met en doute ces assertions.

Revenons à la route. À l'érable rouge orangé. Aux virages qui sont comme des vers. L'inattendu peut se découvrir à l'issue.

Pourquoi cette ampoule là devant la porte de cette maison si enclavée est-elle toujours allumée ? Un oubli ? Un court-circuit ? Ou bien envie de laisser quelque chose de brillant dans le creux de cette combe particulièrement humide et sombre où le soleil n'arrive pas ?

Mélèzes sur fond de givre : admirables.

Même dans le fond de la combe d'Allevard, finalement assez peu de brume. Un beau paysage de fin d'automne épanoui. La souffrance des gens, ici, est peu visible. On n'imagine pas autant de souffrance, autant de crispation, de gens presque à la dérive dans un lieu qui paraît si paisible. Et voici déjà la ligne droite. On n'a pas vu le temps, la route passer. On traverse une brume légère, on retrouve la silhouette des chevaux. Très belles volutes à travers lesquelles la clarté se laisse encore entrevoir. Puisse cette journée lui être consacrée.

 

 

2.

 

Et l'on constate une fois de plus à quel point le temps n'est pas linéaire, à quel point la chronologie des saisons et du cœur n'est jamais respectée. On avait cru à la première neige précoce l'automne défait ; on avait cru après une semaine de brouillard et la venue des premiers froids humides, l'automne perdu. On traverse ce paysage lumineux et on constate : jamais l'automne dans la vallée n'a été aussi beau, aussi coloré, aussi fastueux, avec ses bosquets rouges, avec les flancs de la montagne entièrement colorés ! Ainsi ma grand-mère, dans son agonie prolongée, s'étonne de la plus petite et passagère amélioration de son état et, oubliant ce vers quoi elle se dirige, se réjouit étrangement… Le temps n'est pas linéaire. Ce bosquet de mélèzes, déjà si admirable à l'allée, au retour en plein soleil : une véritable fête! Monte une joie. Dans les ombres alternées projetées sur la route, se mêlent aussi leurs visages, leurs visages jeunes, leurs visages beaux, chaleureux, lumineux, souvent amusés, parfois las (mais aujourd'hui, c'était le dynamisme, l'étonnement, la douceur, la bonté de leur jeunesse qui étaient surtout perceptibles). Il y a dans certains des regards de ces enfants, de ces adolescents côtoyés ainsi à l'occasion des cours, quelque chose comme cette vallée en automne qui se reflète. La beauté éphémère. Et on n'en revient pas de voir cela, cela qui fait le cœur plus tremblant, cela qui fait la vie palpiter, cela qui trouble, qui émeut, qui embrase, cet automne. Associer la jeunesse au printemps n'est peut-être pas très juste. La générosité, la flamboyance, l'éphémère de l'automne semblent aujourd'hui plus appropriés.

Cet arbre, je ne sais pas son essence, à demi dénudé à demi rouge flamboyant ; quelle tristesse quand cette flamboyance finalement se sera éteinte.

Toujours ce vallon, cette perspective qu'on a quand on arrive face au Pic de l'Huile : un des plus beaux passages.

On ralentit. On voudrait prolonger cela.

 

9 novembre 2012

 


 

 

 

PAYSAGE AVEC  PANACHES

 

 

D'abord on ne voit rien. Nuées partout. Qui s'estompe très lentement. D'abord on n’est préoccupé que par cela : dégager un espace minimum de visibilité, de lisibilité. Dégager un espace. Se ménager une possibilité pour avancer, pour voir au moins un peu le chemin. Pour que se dessine un chemin. Mais d'abord on ne voit rien.

Dégager. Se dégager. Beaucoup d'énergie pour cela, beaucoup de souffle, de patience, de temps. Pendant ce temps, on reste à l'arrêt. Ou bien, on avance tout doucement, au pas. On finit par entrevoir quelque chose du chemin. On accélère alors. La vue se découvre d'un seul coup. Et l'on file sur cette route découverte. Où tout est net.

 

Assis dans le matin froid

tache orange fluo sur fond de givre

le chasseur aussi guette.

 

(Est-ce que le guet du chevreuil

lui aura permis de voir

cette clarté sur le mont Granier ?)

 

J'ai déjà vécu cela, ce matin, cette route.

Je n'ai jamais vécu cela, ce matin, cette route, ce panache de fumée blanche au-dessus du village, ce ciel bleu pâle transparent (mais pas comme hier).

 

Devant la maison encaissée

tout au fond de la combe

aucune lumière.

 

Rêvé cette nuit d'une parade de coq de bruyère. Ces coqs de bruyère, on les avait bien vus il y a de cela au moins dix ans tout là-haut, du côté du mont Granier, à Pragondran. Étions partis avant cinq heures le matin un été, rude montée, cliquetis des clarines des chèvres à notre arrivée, envol du premier coq de bruyère.

Les rêves en hiver font au-dessus des toits de très jolis panaches.

Dans le petit matin froid, travailler encore et encore à rendre plus perceptible tout ce qui nous relie. Cela suppose aussi un travail sur ce qui nous sépare. Les mots. Tantôt des obstacles, tantôt des aides. Les mots, cette soufflerie verbale qui désembue le pare-brise, ce souffle chaud que je projette alentour et qui me revient en retour porteur (dans le meilleur des cas) de plus de chaleur, de clarté et d'amour.

Et même à travers la brume tout au fond de la combe, on n'est jamais loin du soleil.

 

12 novembre 2012

 


 

 

 

RELIÉ

 

 

Relié malgré soi

on reste relié

relié à la pie noir et blanc sur l'arbre noir

relié au brouillard

à la croix du Christ tendu au carrefour

au pylône écrasant

à la camionnette orange, à la route, au virage

relié au torrent

à la vieille maison décrépite aux volets verts

qu'on croyait abandonnée

et au-dessus de laquelle on découvre ce matin

la fumée blanche d’une cheminée allumée.

On reste relié

relié malgré soi

relié quoi qu'il en soit

relié à la peur de l'accident

relié au souffle

relié à l'air à la terre à l'eau au feu

on reste relié

feuilles éparses au livre à l’arbre reliées

de ces millions de fils qui nous soutiennent

on n’aperçoit jamais qu’un ou deux filaments

et pourtant la toile tient bon

si elle cédait on tomberait

on ne se relèverait pas

mais même à terre

même tombé

on reste on restera relié

malgré

et au-delà de soi

 

12 novembre 2012

 


 

 

 

L’OR EST DEVENU CUIVRE

 

 

Fin d'automne : l'or du bouleau est devenu cuivre.

Pour monter ses quatre marches, elle y met un temps fou, cette très vieille femme.

Le pelage ras luisant et brun des chèvres de montagne m'est un bienfait.

Châtaignier défait, et pourtant dans la lumière nul sentiment de désolation.

Le chat noir de l'allée, au même endroit qu’hier, se retourne et darde sur moi le feu de ses yeux jaunes.

Ce tronc coupé, comme un moignon de la terre ou un poème tronqué.

Dans la lumière de fin d'automne, on attend l'heure des informations. Mais l'information que pourraient délivrer ce ciel bleu (absolument sans nuage), ces couleurs cuivrées (persistantes, encore un peu rutilantes), ces envols de grives au long de la route, ce couple de pies posées sur la place du village, ces envols, ces affolements de geais, cette vallée, ce grand effondrement qui rappelle les routes de Guyane, quelle information me donnent-t-ils, me cachent-ils ? Et ce virage blanc, ces ornières creusées qui laissent apparaître la terre noire tout juste recouverte de feuilles, que me disent-ils ?

Toujours la même rengaine, la même histoire où il n'est question que du temps qu'il fait et du temps qui passe, et dont on cherche par tous les moyens à se distraire parce qu'on a peur, parce qu'on n'est pas à la hauteur de, parce que, parce que l’or du bouleau est devenu cuivre…

 

12 novembre 2012

 


 

 

 

LENTEMENT

 

 

La progression qui paraissait, il y a quelques jours encore trop rapide, aujourd'hui semble lente. Toujours le même trajet, comme si on faisait du sur-place. Toujours la même lumière de début d'hiver ou de fin d'automne s'éternisant, ces couleurs cuivrées, ces tons rose sur la Chartreuse, ces champs blancs et cette combe brouillardeuse. Il a suffi de quelques jours où ce même temps se répète avec si peu de variations pour qu'on ait ainsi la sensation d'une progression lente. C'est peut-être aussi parce qu'on avance avec beaucoup plus de prudence depuis que les routes, qui ne sont pas salées, se sont mises à glisser.

Toujours est-il que ce qui frappe aujourd'hui, c'est l'extrême lenteur de la progression. Cet écureuil qui fourrage sur le bas-côté de la route et ne semble se soucier qu'à peine du passage de la voiture, était déjà là il y a un an, il y a deux ans, il y a dix ans. On n'avance pas. Ainsi de ces lectures, de ces connaissances qu'on accumule et qu'on oublie, de ces livres qui s'entassent sur le chevet et qu'on lit chaque soir jusqu'à ce que les yeux se ferment. On lit depuis l'enfance, on s'enlise dans les livres, et la progression paraît difficile à percevoir. C'est une sorte de mouvement géologique. Un très lent travail de sédimentation suivie par une rupture brutale, un mouvement de plaques, un tremblement de terre, tout cela qu'on peut aussi bien appeler un livre ou un poème.

Tout le travail consiste maintenant à tenter, dans la lenteur, de percevoir au jour le jour ces infimes tremblements, ces déplacements de plaques. Voir le givre qui s'est accumulé sur la route et qui n'était pas si blanc hier matin, voir ces vaches blanches qui broutent maintenant dans un champ lui-même fort blanc, voir ce chasseur assis au bord de la route exactement comme la semaine dernière avec le même gilet orange et le même 4x4, voir tout cela dans son absolue nouveauté, tel est l'exercice que je me propose de faire dans ce moment incertain de l'entre-temps, du trajet en voiture qui me conduit de ma maison à mon travail.

L'éboueur jaune fluo, la jeune fille au portable, l'église démesurée, la croix noire du carrefour, la combe embrumée, le givre, les toits fumants, l'enfilade des arbres dénudés ou en passe de l'être, la litanie des images familières, cette voiture qui me dépasse probablement exaspéré par ma lenteur, ces tapis de feuilles qui étrangement rassurent, la litanie des images familières qui étrangement rassurent, comme si on était toujours ce petit enfant qui a constamment besoin d'être rassuré. Puis l'élan de la dernière ligne droite, encore.

Est-ce qu'on peut encore avancer sur une route goudronnée dans ce véhicule motorisé comme avançaient jadis, il n'y a pas si longtemps, les chasseurs-cueilleurs qui probablement arpentaient ce territoire ? Est-ce que vraiment on est tellement coupé de ce lieu, du monde, de l'animal, depuis qu'on a domestiqué les bêtes (et je salue au passage ces bovins broutant le givre), abattu les arbres (et je salue au passage la scierie), depuis que le cheval (que je salue aussi) n'est plus objet de culte mais distraction pour jeunes filles ? Quelque chose pourtant demeure, même dans la fascination des jeunes filles pour le cheval, quelque chose demeure de la nécessité de ce lien jusque dans mon propre émerveillement devant l'écureuil surgit au hasard, dans ma propre recherche de sens et de liens avec ce chemin, cette route goudronnée qui ne m'est pas si étrangère. Quelque chose d'inentamé demeure.

 

13 novembre 2012

 


 

 

 

LA ROUTE ENCHANTÉE…

 

 

Grand soleil encore ce matin, et pourtant on sent quelque chose de plus tendu. Les arbres recommencent à ressembler à des spectres. Fraîcheur vraiment hivernale, lumière froide, ombres démesurées des poteaux et des arbres. Voici un tracteur arrêté au milieu de la route, apparemment en panne. Une fois encore on descend vers le brouillard. Un cantonnier sort d’une camionnette arrêtée au milieu de la route et se met à bizarrement balayer les feuilles mortes.

Des pensés égarent — reviens donc à la route, à cette fin d'automne, à ce début d'hiver. À ces corneilles qui sautillent sur le pas sur le bas-côté et s'envolent.

Début d'hiver ? C'est assurément excessif, à en juger par les couleurs chatoyantes que l'on trouve encore en descendant vers la combe, juste avant de plonger dans le brouillard. Un vol de nuages et de corbeaux au-dessus de la montagne. Le défilé des nuages en pleine lumière, à toute allure, est spectacle indescriptible. On laisse derrière soi les bouquets flous, fous des mélèzes.

Un peu plus tard à quatorze heures les ombres s'allongent déjà. Un geai part en piqué et atterrit sur la route. Deux veaux se lèchent. La montagne entièrement rousse. Le chemin creux jonché de feuilles. Le pylône comme un géant satisfait. Les dernières flamboyances du bois. Il y a de l'allant dans ces couleurs d'écureuils. Des envies de partir (l'automne, c’est la saison des départs). Cet or précieux qui file entre nos doigts. Mais la main ne se serre pas, on ouvre les doigts, on fait un mouvement comme pour dire « à quoi bon », et on reste figé dans cette position, avec les deux mains ouvertes, comme pour saisir un ballon invisible ou comme pour une prière.

Le jaune orangé des mélèzes sur la crête : tout l'étonnement de l'automne. Les courses des gamins qui jouent au foot dans le terrain communal du village. Cette incroyable lumière de fin d'automne. Pour un peu le panneau qui annonce la salle de « la joie de vivre » ne paraîtrait pas si mensonger. Joie de vivre en automne. Un très mauvais titre. On sent qu'il faudrait des nuances, creuser des ombres, ne pas se laisser ainsi aller à des épanchements, à laisser libre cours à une satisfaction qu’on sait menacée, éphémère, etc. (Mais ces couleurs ! Ce châtaignier chatoyant ! Ces mélèzes, encore ces mélèzes !)

Route aux quatre-vingt couleurs (on pense ici à celle, en technicolor, du Magicien d’Oz !), route lumineuse et douce. On irait bien ronronner à quatre pattes dans ces feuilles. On se souvient de certaines marches quand on était enfant ou encore jeune homme en compagnie du père : c’est cette douceur-là que l’on retrouve ici.

Plein soleil d'automne, énorme, radieux. Et de rouler au pas derrière ce tracteur qui traîne le produit de la traite permet de découvrir encore de nouvelles perspectives. Ce petit abri dont le toit est recouvert de feuilles jaunes. L'ordonnancement admirable de ces jardins. La couleur brune des chèvres de montagne, en parfaite harmonie avec ce paysage. Plus un fruit au cognassier, mais que ces lignes rouges sur la façade des maisons prennent bien la lumière ! (Prendre la lumière est une drôle d'expression. Il faudrait dire : accueillir la lumière, s'offrir à la lumière…)

Voici cette combe au fond de laquelle se tend le Grand Arc et s'ouvre la Maurienne, cette combe qui, en temps normal, procure déjà un plaisir particulier. Aujourd'hui n'est pas un temps normal, aujourd'hui est un temps de grande intensité, un temps de clarté inhabituelle, un temps où même le passant le plus obtus, le plus indifférent, le plus englué dans les soucis s'exclame : « que c'est beau ! »

Folle générosité de l'automne, de la lumière, du soleil d'automne. On n'éprouve pour cela une sorte de passion, presque comparable au sentiment amoureux. Naturellement le fait qu'on sache ces couleurs promises à une disparition imminente renforce leur attrait. Mais on ne s'en désole plus. Que tout cela soit éphémère, que peut-être on n’arrive même pas jusqu'au bout de la route à cause du verglas (et ici la voiture dérape légèrement…) n'est pas si grave. D'accord. J'accepte. C'était beau, ça l'est encore, merci. Merci. Merci.

Hommage à l'automne, à la générosité de l'automne. Généreux est l'automne. Plus que le printemps. C'est peut-être aujourd'hui le jour qui convient pour changer les drapeaux, pour les remplacer par ces drapeaux neufs ramenés par nos voisins d'un voyage au Népal. Hommage aux couleurs, à la lumière, à la beauté du monde.

Je sais. En ce moment, ma grand-mère – et avec elle beaucoup d’autres – est en train de mourir. Je sais. Peut-être en ce moment des êtres chers sont en train de souffrir. Je sais : en ce moment, des êtres chers sont en train de souffrir. Je sais, en ce paysage, la coupure de la souffrance, partout saignante, et la confusion embusquée. Je sais tout cela, qui n'entame en rien l'éclat du présent.

 

14 novembre 2012

 


 

 

 

 GIVRE DANS LA VALLÉE

 

 

Quatre degrés en dessous de zéro au thermomètre ce matin, on roule à travers la vallée recouverte de givre. Buissons blancs, champs blancs, la route aussi est blanche par endroits. Conduite sur route verglacée ! Un troupeau de vaches sombres broute dans le givre. Il faut être prudent. On avance ainsi au ralenti. Voiture arrêtée sur le bas-côté. Si en poésie, la volonté de contrôler, la volonté tout court d'ailleurs peut être considérée comme un obstacle au mouvement naturel de la langue et du monde, en matière de conduite automobile, conserver le contrôle de son véhicule peut-être une bonne chose ! Cette peur que j'ai présentement de perdre le contrôle, de simplement glisser de quelques centimètres, n'est cependant pas sans rapport avec une peur plus générale, qui est précisément l'obstacle au mouvement poétique.

Grand ciel bleu pâle sans aucun nuage. Cimes dégagées, tout juste encore un peu de neige, et les crêtes de la Chartreuse déjà illuminées. La combe la Rochette demeure sous un épais nuage. Descente prudente. À Répidon, derrière le bus arrêté, un embouteillage de six voitures ! Ici, dans ce virage, route luisante. Les sacs de pommes posées au pied des pommiers. L'ombre chinoise d'un chat noir dans le pré vert sombre. On descend dans la combe. Ayant dépassé le bus, les six voitures forment à présent un étrange convoi. L'attention un moment s'égare. On revient à la route quand apparaissent les premières brumes qui voilent le paysage encore coloré. D'un coup on passe de l'automne à l'hiver. Trente mètres ont suffi. Ici les arbres sont nus, chaque branche soulignée d'un trait de givre, les toits blancs eux aussi, la route embrumée. Puis soudain, par une trouée, c'est encore l'automne. On traverse tout cela dans ce véhicule vibrant, dont la masse, la puissance ce matin ne donnent pas un sentiment de force ni de sécurité, mais au contraire de fragilité accrue. Que tous les rouages de ce grand corps mécanique continuent de fonctionner et permettent cette avancée artificiellement rapide, ne relève même pas du miracle mais du simple coup de chance. Aujourd'hui, on cependant roulé si lentement qu'on arrivera quasiment en retard. On accélère dans la dernière ligne droite. Givre partout et l'envol des corbeaux.

 

15 novembre 2012

 


 

  

 

BLANC

 

 

Blanc

ciel blanc

bascule

s'enfoncer dans ce brusque

changement de ton

dans ce blanc

ce ciel blanc

cette nappe

pas pour une fête

sapins dédoublés

chat blanc à l'affût dans le pré

chat blanc à l'affût dans le pré (un deuxième)

ce pré : une coupe à blanc

horloge blanche sur le clocher de l'église

panneau blanc

blanc

trou de mémoire

le ciel aussi a oublié

et la montagne

et le tronc courbé du bouleau

oublié

écrire sans encre

sur le ciel blanc

sur blanc

suivre les traits intermittents

les bandes blanches discontinues

qui mènent vers

pas la maison

mais tôt ou tard

au plus loin de la maison

et derrière les volets blancs

de la maison abandonnée

ou momentanément habitée

un homme au visage pâle

ne se souvient pas

un homme dont le visage pâle

s'efface comme le

blanc de l'écume

blanc de la citerne

signes blancs disposés au long de cette route blanche

pas neigeuse encore

ni couverte de givre

juste blanche

sans éclat

route d'absence

route sans rien

route du rien

au bout de laquelle

rien

trait blanc

mauvaise conscience

inconscience

aconscience

a

â

ah! ah! ah!

bouche bée

oh!

ah!

cris blancs

voix blanche

qui n'empêche pas le cri

panique blanche

sans fondement

sans raison

sans éclat

poème blanc

lanterne

blanc mat

pas du tout immaculé

bordé de montagnes et de nuages gris

la vieille femme au dos plié

de vieux bouleau blanc

peine à grimper les quatre marches

(c'est la même image que la semaine dernière

elle semble avoir passé ainsi la semaine

à mi-chemin entre la deuxième

et la troisième marche)

blanc

ciel blanc

changement

de tonalité

la silhouette sombre de la buse

au buste barré de blanc

sur ce fond blanc

changement

du tout au tout

du tout au rien

du rien au tout viendra peut-être

mais on n'en est certes pas encore là

pour le moment

seulement ce mouvement

comme un balancier

qui oscillerait dans un seul sens

une seule fois

un seul battement

un seul expire

suivi par nul inspire

blanc

un seul mot

une seule couleur qui n'en est pas une

mais les suppose et les rend possible

blanc

ciel blanc

contaminant ce qu'il recouvre

et le blanc ainsi s'immisce partout

jusqu'entre les lettres de ce poème sans encre

et dans la voix qui le profère

blanc

et l'on clame

blanc !

comme un coup de feu assourdi

pas une fulgurance

juste un craquement

perdu parmi les arbres nus

blanc

ce rien

finalement

pas même l'hiver

à peine présence

blanc

neutre

pas vide ouvert accueillant

juste blanc

ciel blanc froid

lignes blanches discontinues

bouleaux blancs

signe blanc

blanc

comme un battement de porte

refermée trop violemment

proche parent de vlan

et de lent

qui suppose cependant un effort

ahan

ahan

qui suppose

qui impose

qui s'impose

blanc

comme une mélopée

répétitive

un rythme pour rien donné

sur la partition blanche

rien que du blanc

pas même un soupir

et pas d'autre partition

que ces lignes électriques

découpées

sur le ciel blanc.

 

19 novembre 2012

 


 

  

 

GRIS

 

 

Demi-jour d’un matin humide. L'attention s'égare. Silence compact, de mol accueil. Non pas silence tendu, mais silence mou, humide, vaporeux, entrecoupé de ce peu de paroles.

Ce grumier aux phares éclairés — une question qui monte en sens inverse.

Pour la route, pour la parole et le silence — serviteur !

Les très beaux coléoptères des lampadaires jaunes allumés.

Un client attablé au bar du Valpelouse : sans les lumières laissant le bar, la place du village serait bien triste.

Sur ce fond d'arbre rouille, on ne voit pas la croix du Christ, elle-même bien rouillée.

Ce sous-bois, toujours en hiver.

L'attention s'égare.

Une buse me guette.

Un petit chien perdu court sur la route, complètement affolé.

Les feuilles aussi s'affolent au passage de la voiture.

Paysage flou.

Nuages.

Finalement on aura encore tenté une parole, ces quelques mots posés dans la grisaille.

Dans le gris.

 

20 novembre 2012

 


 

 

  

PREMIER JOUR D’HIVER

 

  

Cette fois, nous y sommes : novembre, cette grisaille trempée, ces arbres enfin dépouillés. C'est presque un soulagement. Le chat noir ne semble pas encore avoir véritablement pris la mesure du changement, qui est resté au même endroit, embusqué au milieu du champ sous la pluie.

Nuages accrochés au long de Bramefarine, corneille ébouriffée recroquevillée dans ses plumes, troncs noirs entassés devant la scierie, et on traverse un nuage. Les ornières débordent d'une eau lourde, brune, bouillonnante, chargée de feuilles et de terre.

Long silence. On roule machinalement, on écoute le crépitement de la pluie. Ce n'est pas seulement l'attention qui se perd un peu. Quelque chose s'endort doucement. Il y a de l'ours et de la marmotte assoupis dans l'air. Quelque chose se replie, se resserre, mais sans crispation. On entre dans les faubourgs de ses quartiers d'hiver. On se dit que la route demain sera sous la neige, et qu'on préférerait ne pas avoir à sortir. À mesure qu'on remonte la vallée on constate sans étonnement que le thermomètre descend. L'impact des gouttes fait des cercles plus larges, c'est de la neige fondue.

 

21 novembre 2012

 


 

 

 

APRÈS LA NEIGE

 

 

Conduite sous la neige. On a changé de livre, c'est un autre volume. Blanc, blanc. Chassé-croisé des chasse-neige. Gyrophares dans le matin blanc. Marche arrière zigzagante pour permettre au car de passer. On repart dans la nuit sous l'averse de neige avec ce bruit d'eau, ce bruit de bateau, derrière la voiture à cause de la neige chassée. Derrière-moi, une longue file de voitures. Devant moi, le gris et blanc de la route. Ciel barré. Quelques lueurs à peine. Bifurquer vers la combe. En contrebas la neige n'a pas tenu, l'averse n'est plus que de pluie. L'attention s'égare. On repense à la route. On repense aux voies de garage. Le mot de destin vient en tête, beaucoup trop emphatique évidemment. La question serait juste de savoir : qu'est-ce que j'ai à faire ? Peut-être que ce que j'ai à faire, ce n'est pas, ce n'était pas de devenir lama. Peut-être que ce que j'ai à faire, ce n'est pas non plus, ce n'était pas de devenir écrivain ni poète (d’écrire, de tenter d’écrire des poèmes). Peut-être ce que j'ai à faire, c'est juste de parcourir cette route en hiver. Regarder le torrent qui déborde des ornières, ces quatre chevaux qui brusquement se sont mis à galoper à travers le champ détrempé. Peut-être ce que j'ai à faire c'est juste de traverser l’hiver, et de rester en vie…

«…Pourtant, ne nous quittant jamais d’une semelle, [la poésie] est bel et bien là, nom générique d’à peu près tout ce qui nous incite à regarder, à écouter, à humer, à goûter, et à peser avec décision sur la colossale ténuité du vaste Rien absolu .» Gil Jouanard, Moments donnés.

 

22 novembre 2012

 


 

 

 

 PREMIÈRE NEIGE

 

 

Première neige, nouvelle neige, on roule sur la neige. Route mauvaise, glissante, recouverte d'une neige déjà salie par les quelques passages matinaux. Le moindre virage provoque l'inquiétude, et cela ne manque pas, ici, les virages.

Première neige, nouvelle neige. On roule sous la neige. Il neige. Il neige à gros flocons drus. La forêt, les villages, tout le paysage est aujourd'hui méconnaissable. Ne pas freiner. Le panneau qui indique un passage particulièrement verglacé est tout à fait illisible, recouvert par la neige. Mais les traces zigzagantes des prédécesseurs plus matinaux que moi le remplacent. On roule très lentement à travers cette forêt spectrale, avec en écho sur l'arrière comme un bruit de sillage. On arrive au fond de la combe, au lieu le plus humide : ce matin transi, la lumière est éclairée devant la maison. Plus loin en contrebas la neige est peu épaisse, laissant apparaître encore l'herbe et les feuilles. La route est dégagée. Paysage de fin novembre, assez navrant. Un air de fête cependant encore à ce bosquet de mélèzes.

En plaine l'averse de neige n'est plus qu'une lourde averse de pluie. Horizon bouché, brouillard, montagne absolument invisible, espace rétréci. Cette parole elle-même pesante n'ouvre ici aucune brèche. La buée aussi rétrécit le champ de vision, bientôt on n'y verra plus rien. Pour la première fois la traversée de ce champ, le long de cette ligne droite, évoque véritablement un voyage en bateau. Silhouette petite penchée sous son parapluie. Le collège aux toits blancs. Conduite sous la neige.

 

23 novembre 2012

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.