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LES OS ET LA NEIGE

 

 

Quatre degrés, la pluie partout, et là-haut la neige dessine une sorte de squelette en blanc sur fond noir, ou bien une carte un peu sinistre. La route jonchée de feuilles trempées est aussi glissante que par temps de verglas. On avance prudemment. Les essuie-glaces font un bruit brutal, qui balayent ce paysage sans Bauges ni Chartreuse. Les soleils défaits pendent au bord de la route. Parfois on est tenté de regarder le pare-brise criblé de pluie et non la route — peut-être pour ne pas voir le cadavre de ce jeune renard, gueule ouverte sur le bas-côté. Je bifurque en direction d'Arvillard. Cette fois les mélèzes ont vraiment commencé à jaunir ; leur livrée demeure cependant incomplète, encore maculée de vert.

Longeant le cimetière je pense à tous ces cadavres enterrés là-dessous.

Une cheminée envoie sa fumée noire dans le ciel très gris.

La pluie redouble.

Toute la combe d'Allevard est dans le brouillard. 

 

4 novembre 2013

 


 

 

 

COQUILLES

 

 

Ciel blanc, soleil blanc, brume accrochée aux montagnes. Roulant tantôt vers Châles j’ai pu prendre de la distance et découvrir tous les sommets de Belledonne chapeautés de neige. Le Granier aussi est dans la neige, ainsi que les Bauges. On voit très bien les deux saisons, hiver et automne, séparées. Au Bourget les mélèzes sont devenus flamboyants ; un peu plus bas en direction d'Allevard ils restent encore partiellement verts. Clément claironne, heureux de son bras retrouvé. Moi je soliloque dans la voiture sur cette route avec qui je partage mon goût pour les virages et les nuages. 

La tentation me titille d'allumer la radio pour écouter les nouvelles du monde. Mais ce ne sont pas les nouvelles du monde. Les nouvelles du monde me sont données par ces nuages qui s'accumulent autour de la Chartreuse, non par la radio qui ressasse les mêmes discours moroses et prévisibles. La radio se complaît (ce n'est pas de sa faute) dans la paraphrase, et glose sur les impasses. Ce n'est pourtant pas à cause du contenu de ses informations que je m’oblige à ne pas céder à cette tentation-là, mais plutôt parce que l'écoute des misères du moment, qui sont les misères de toujours en pire, me servirait de distraction. Juste cela : une distraction, un simple feuilleton pour ne pas voir à quel point je peine à voir. 

Mieux vaut retourner à ma tâche ingrate, parfois réjouissante, de tenter d'être là où je suis et de suivre le mouvement de monde (qui n'est pas le mien, naturellement). Voici donc le bosquet de mélèzes qui a gagné un ton dans le jaune orangé ; voici la maison à la belle balustrade bordeaux, dont le fer forgé me rappelle la terrasse des Vellats. Voici Arvillard, et la petite maison aux volets rouge et blanc. En plein centre, juste au carrefour entre la route de la vallée des Huiles et celle d'Allevard, voici la grande maison abandonnée qui fut naguère hôtel (il en reste la pancarte). Tout un monde oublié. Tout à l'heure, comme j'ai quitté Le Villard, j'ai été comme souvent arrêté par le troupeau de vaches mené par ces deux vieillards, père et fils, pareillement hagards. Ils étaient là, tremblant au milieu de leurs bêtes, frôlés par les voitures, comme on imagine les derniers Indiens clochardisés qui errent dans les banlieues des villes à la recherche de leur territoire disparu. Eux aussi incarnent un monde disparu.

Voici cependant la Chapelle du Bard. Passée la fête des morts, le cimetière si gris d’ordinaire est parsemé de grands bouquets multicolores (surtout des chrysanthèmes jaunes). Un panneau signale que la route est glissante, à cause des feuilles mortes. Devant cette maison on voit les mêmes bouquets jaunes qui ornent les tombes du cimetière : est-ce qu'il y a eu un mort ? Est-ce la maison qui est morte ? Est-ce une blague ou un cadeau de mauvais goût ?

Le long du grand champ vert les corneilles se nourrissent de noix (comment font-elles pour casser la coquille ?). 

Moi j'ai glissé dans ma coquille motorisée jusqu'à ma destination provisoire. J'ouvre la porte, je sors, et le texte s'arrête là. 

 

5 novembre 2013

 


 

 

 

BROUILLARDS

 

 

Bientôt huit heures, sept degrés. Le mouton broute l'herbe trempée. Pluie partout. Lueur des phares et des réverbères encore éclairés sur la chaussée mouillée. Dans chaque hameau de montagne un collégien attend tout seul le passage du bus. Il essaye de se réchauffer en soufflant sur ses mains. Si par chance il n'a pas la possibilité de se réfugier dans la geôle d'un téléphone portable, il peut entrer en contact avec novembre. Il peut voir lui aussi les rares pommes déjà presque flétries dans les arbres sans feuilles (cette année la récolte de pommes a été catastrophique). Il peut voir le mouvement de la brume, les lueurs dans les flaques, les couleurs dépérissant de l'automne. Il peut voir qu'il est seul, et que le monde est triste. Il peut voir se reformer l'averse au large de cet horizon bouché mais lumineux. 

Moi pendant ce temps je descends dans le brouillard. La combe de La Rochette comme une assiette remplie de lait vaporeux déborde. Le feu clignotant orange annonce l'entrée dans le blanc. Voilà, c'est juste après la dernière maison de Presle, là où la route s'est effondrée. On dirait qu'on va tomber, que tout ce blanc masque un ravin. On allume les feux de brouillard, presque par jeu. Sur cette route il n'y a personne. Les feuilles, le brouillard, des cailloux même parfois qui ont roulé du talus, la rongent et lui donnent un air abandonné. 

J'arrive aux portes d'Arvillard. Cette fenêtre éclairée, je l'attendais, je l'espérais ; mais le brouillard rend le contraste insuffisant et on la voit à peine. Une corneille est posée sur la cage du terrain de football évidemment désert. En noir sur fond de grisaille, la croix du carrefour est presque invisible. Le bruit d'eau et de feuilles sur la route me rappelle un rêve fait cette nuit dans lequel je naviguai. J'étais dans une barque, et traversais une eau profonde et transparente en compagnie de poissons ronds et jaunes. Ce n'était pas du tout un rêve paradisiaque.

 

mercredi 6 novembre 2013

 


 

 

 

RÉPÉTITIONS, VARIATIONS, PROJECTIONS

 

 

Huit heures, cinq degrés. Belle journée. Ce sera paraît-il la seule belle journée de cette semaine et de la suivante. La montagne est claire, la vallée dans l'ombre. On recommence la répétition, pour quelle représentation finale ? Et qui se cache derrière ce « on » comme un enfant ou un écureuil derrière un tronc ? 

« On » : étymologiquement, un homme. En dehors de l'homme quelque chose pourtant recommence. Par-delà les particularités du découpage mental et langagier, qui me font dire automne, montagne, lumière, route, slalomer, feuilles mouillées, etc., quelque chose se répète ou évolue à travers les mille variations d'un cycle qui paraît soudain hors du temps. Qui est le temps. Animal insatisfait je reste au bord de mon incompréhension, navré de ce que ces intuitions se perdent dans tant de confusion. Ce qui aussi me frappe d'hébétude, c'est cette idée qu'il va me falloir poursuivre ces répétitions pendant probablement encore, et je l'espère, plusieurs décennies. Plusieurs décennies encore à creuser ce même sillon de ma route. À s'enfoncer ou à s'élever ? Est-ce que la capacité à voir, à s'émerveiller, à dire, s’affine avec l'âge ou s'émousse ? On est parfois pris d'une telle lassitude.

Les mélèzes ce matin semblent couverts de givre, décorés comme des arbres de Noël. À bien y regarder ce n'est pas du givre mais de la rosée qui forme comme une espèce de très fine brume sur leurs aiguilles. Je n'avais jamais vu les mélèzes ainsi. Arvillard est dans la brume, mais une brume très légère qui laisse transparaître la montagne et le ciel clair, une brume dont on sent bien qu'elle disparaîtra sitôt que le soleil percera jusqu'ici. La croix du carrefour se détache bien sur ce fond de brume fine. C'est un très beau matin, absolument différent de tous ceux qui l'ont précédé et, je suppose, de tous ceux qui le suivront.

 

7 novembre 2013

 


 

 

 

JE NE DIS PAS CE QUE JE VOIS

 

 

Zéro degré, le gel est là. Un temps légèrement couvert, encore assez lumineux. La vallée dans la brume, les cimes encore bien nettes. La page de l'automne s'est refermée : les prés blancs en attestent (et je pense à Jean-Pierre Siméon, enfant des villes fascinées par le vers d’Hugo : « à l’heure où blanchit la campagne… »). 

Hier soir un renard a traversé comme un chat juste devant la voiture. J'ai encore en tête le dessin de sa silhouette. 

On annonce pour demain soir la première vraie neige. 

Très belle aquarelle à l'horizon : le Granier n'est qu'une ligne bleu pâle dans le blanc de la brume éclairée à son sommet par un rose assez doux. Il faudrait revenir sur cette image étonnante que je regrette de ne pouvoir fixer par une photographie, tenter au moins de l’exprimer avec plus de précision. Il faudrait dire par exemple qu’on ne voit de la falaise qu'un trait bleu mais que c'est la ligne de crête qui est éclairée. De loin cela fait une ligne de crête toute seule en plein milieu du ciel, illuminée, comme une sorte d’île, et sans rien autour, sans montagne, sans contreforts. Cette image évoque toutes sortes de représentations naïves, une sorte d'idéal de paradis céleste. À bien y regarder on voit tout de même un tout petit passage, l’arête verticale un peu plus sombre qui marque l’ancien effondrement de la falaise.

Je ne dis pas ce que je vois. Je cherche des liens. Je cherche à m'inscrire, à m'effacer, les deux à la fois. Je cherche obstinément à provoquer, à susciter, à accompagner ce petit séisme que devrait être, que peut être toute sensation. Il y a dans le simple fait de suivre une fois de plus le chemin de ma vallée et le chemin de l'hiver quelque chose d'incroyable. C’est cet  inouï que la parole souligne comme le soleil souligne la crête claire du Granier. Tout cela a été mille fois dit. Mais c'est à jamais la première et la dernière fois que je parcours le chemin de mes propres sensations, le chemin d’aujourd’hui.

Aujourd'hui, au carrefour d'Arvillard, je vois encore le jeune garçon au chien arrêté un peu en contrebas sur le sentier avec son berger allemand. Un instant je me dédouble, je sors de mon corps, de la voiture, et je me glisse dans sa tête et son corps à son insu. Je sens alors bien mieux l’âpreté de ce matin hivernal, qui convoque en écho mon propre fantôme adolescent occupé à suivre le chemin d'une autre balade hivernale dans une autre contrée devenue maintenant encore bien plus évanescente que ce paysage de brume évoqué tout à l’heure.

Ces sensations. Ces souvenirs. Toute cette précieuse banalité. Cette intensité toujours à portée  de parole, toujours donnée et disponible. Oh non, au bout du compte je n'aurai rien compris. Je me serai heurté à des murs, j'aurai un peu trop pleuré ; et je serai resté cet adolescent qui, l'autre jour en classe, s’écriait à propos du mal qu'on avait fait à un enfant : « mais comment peut-on faire une chose pareille ? » Je n'aurai pas compris le mal, la violence, pas accepté la mort. Puissé-je au moins avoir traversé ma vie sans trop démériter, les yeux ouverts, l'esprit à vif. 

 

13 novembre 2013

 


 

 

 

LE SALE HIVER

 

 

Midi, trois degrés. Visibilité quasi nulle. Pluie et brouillard. Route luisante, sans nul reflet cependant. On glisse dans un nuage froid. L'hiver, le sale hiver. On  annonce pour ce soir l'arrivée de la neige qui recouvrira tout cela. Un vieux tapi de couleurs traîne pourtant encore au sol forestier : en grattant un peu parmi ces feuilles on pourrait sans doute encore ramasser quelques grappes de trompettes, qui seraient sans doute immangeables, gorgées d'eau, moisies. 

Un chat roux trottine sous la pluie et rentre dans une maison. À la sortie de Presle, là où la route s'est effondrée, il y a à nouveau des travaux. La terre a recommencé à s'effriter et je suppose qu'on craint un nouvel éboulement.

Le bosquet de bouleaux brûle encore sous la pluie, dernières flamboyances d'un automne quand même bien décharné. Les mélèzes sont superbes. Passant le long de cette allée bordée de grands arbres trempés, je revois curieusement le fantôme de nos deux ombres marchant une dernière fois, à Pragondran, sous la pluie, avant le départ en Guyane. C'était, au cœur de l'été, mais une désolation de novembre nous étreignait. Je ne savais pas alors à quel point nous étions jeunes et je n'aurais jamais admis qu'on puisse nous dire insouciants. Nous l’étions pourtant…

Dans le champ un jeune veau mâchonne l'herbe froide de son premier hiver. Lui qui  n'a connu pour ainsi dire que les beaux jours se demande peut-être quel drôle de tour lui joue soudain le monde… Dans le champ aussi un chat absolument blanc se faufile avec la souplesse d'une fouine en chasse, comme pour passer entre les gouttes. On en est tous plus ou moins là. On voudrait bien passer entre les gouttes. Mais on n'a pas l'élégance ni la souplesse du chat blanc. On se contente de se courber comme des veaux stupides, et on avance en regardant ses pieds. 

 

18 novembre 2013

 


 

 

 

EMBOÎTEMENT

 

 

Ce même mardi de novembre, remontant aux alentours de seize heures sous une averse de pluie froide. Temps triste. Chanson triste écoutée aujourd'hui encore en classe. D'aucuns me reprochent toute cette tristesse, qui préféreraient quelque chose de plus riant, de plus distrayant, que sais-je ? Est-ce que c'est ma faute s'il pleut, si le brouillard est bas et si le cœur des hommes est tellement plein de chagrin ?

(À Clément qui me demande : mais de quoi est-il mort, Thierry ? Mais de quoi est-il mort ? — j'ai répondu qu'il était mort de tristesse.)

Allez, maintenant je file avec une sorte de confiance (confiance en la machine, confiance en ces moments à venir qui n'apporteront par que des désagréments ou des accidents) vers l'école du Bourget où m'attendent Léo et Clément.

Parfois je laisse la pluie envahir le pare-brise et occulter tout à fait la vision. Si je regarde à ce moment-là trop longtemps la vitre, c'est l'accident assuré. Voilà une situation où notre dépendance vis-à-vis du dehors se donne à lire très clairement !

Conscience soudain d'une sorte d'emboîtement : le crâne, la voiture, l'atmosphère, l'espace… Mais quoi au-dedans du crâne ? Qu'est-ce qui peut dire maintenant : il y a emboîtement ? À quel étrange animal sont reliés tous ces faisceaux, tous ces fils de nos perceptions ? Où est l'araignée ? Trop se poser sur des questions, ce peut être comme de trop regarder le pare-brise en conduisant ; au bout du compte on peut réussir à faire éclater le pare-brise, mais il n'est pas tout à fait certain que cela soit vraiment ce qu’on souhaite…

 

18 novembre 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.